Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Les Éditions de Minuit, 1984 : "Le marché linguistique", Exposé fait à l'Université de Genève en décembre 1978.

"[...] Voyez le document extrait d'un journal béarnais que j'ai publié dans l'article intitulé "L'illusion du communisme linguistique" : vous y trouverez en quelques phrases la description d'un système de rapports de force linguistiques. À propos du maire de Pau qui, au cours d'une cérémonie en l'honneur d'un poète béarnais, s'adresse au public en béarnais, le journal écrit : "Cette attention touche l'assistance". Cette assistance est composée de gens dont la première langue est le béarnais et ils sont "touchés" par le fait qu'un maire béarnais leur parle en béarnais. Ils sont touchés de l'attention qui est une forme de condescendance. Pour qu'il y ait condescendance, il faut qu'il y ait écart objectif : la condescendance est l'utilisation démagogique d'un rapport de force objectif puisque celui qui condescend se sert de la hiérarchie pour la nier ; au moment même où il la nie, il l'exploite (comme celui dont on dit qu'il est "simple"). Voilà des cas où une relation d'interaction dans un petit groupe laisse apparaître brusquement des rapports de force transcendants. Ce qui se passe entre un maire béarnais et des Béarnais, pas réducteur à ce qui se passe dans l'interaction entre eux. Si le maire béarnais peut apparaître comme marquant son attention à ses Béarnais de concitoyens, c'est parce qu'il joue du rapport objectif entre le français et le béarnais. Et si le français n'était pas une langue dominante, s'il n'y avait pas un marché linguistique unifié, si le français n'était pas la langue légitime, celle qu'il faut parler dans les situations légitimes, c'est-à-dire dans les situations officielles, à l'armée, au bureau de poste, aux contributions, à l'école, dans les discours, etc., le fait de parler béarnais n'aurait pas cet effet "émouvant". Voilà ce que j'entends parrapports de force linguistiques : ce sont des rapports qui sont transcendants à la situation, qui sont irréductibles aux rapports d'interaction tels qu'on peut les saisir dans la situation. C'est important parce que, lorsqu'on parle de situation, on pense qu'on a réintroduit le social parce qu'on a réintroduit l'interaction. La description interactionniste des rapports sociaux, qui est en soi très intéressante, devient dangereuse si l'on oublie que ces relations d'interaction ne sont pas comme un empire dans un empire ; si on oublie que ce qui se passe entre deux personnes, entre une patronne et sa domestique ou entre deux collègues ou entre un collègue francophone et un collègue germanophone, ces relations entre deux personnes sont toujours dominées par la relation objective entre les langues correspondantes, c'est-à-dire entre les groupes parlant ces langues. Quand un Suisse allemanique parle avec un Suisse francophone, c'est la Suisse allemande et la Suisse francophone qui se parlent. Mais il faut revenir à la petite anecdote du début. Le maire béarnais ne peut produire cet effet de condescendance que parce qu'il est agrégé. S'il n'était pas agrégé, son béarnais serait un béarnais de paysan, donc sans valeur, et les paysans à qui ce "béarnais de qualité" n'est d'ailleurs pas adressé (ils ne fréquentent guère les réunions officielles) n'ont souci que de parler français. On restaure ce béarnais de qualité au moment où les paysans tendent de plus en plus à l'abandonner pour le français. Il faut se demander qui a intérêt à restaurer le béarnais au moment où les paysans se sentent obligés de parler français à leurs enfants pour qu'ils puissent réussir à l'école. [...]"