Chacun sait, ou devrait savoir, que les accents dits régionaux ne sont que la rémanence de parlers disparus sur les cordes vocales de locuteurs passés définitivement au français national.
Chacun sait, ou devrait savoir, que, de même façon que les « élites » régionales ont abandonné les parlers locaux, suivies en cela avec retard par le peuple sociologique, nous vivons aujourd’hui une atténuation, voire une disparition des accents régionaux dans toute la jeunesse.
Chacun sait, ou devrait savoir, que pour avoir été abandonnés au peuple, ces accents n’ont jamais été une arme du peuple.
Simplement, pour un temps encore, ils sont là, bien commun des anciennes générations, toutes opinions confondues.
Ainsi, l’accent dit méridional (dont je pratique une des variétés) a pu être celui de Jaurès comme il a été celui de Pasqua et de Gaudin…
Ceci dit, je reviens sur le désastreux épisode de Mélenchon se moquant de l’accent toulousain d’une journaliste et lui demandant de parler français.
N’étant pas membre de la France insoumise, mais ne lui étant pas hostile, loin de là, je mesure à la faveur de cet épisode l’ambiguïté de ceux qui ont l’ambition de faire reposer sur une organisation unique et sur un seul homme l’indispensable changement politique et social.
Or, en l’occurrence, ce « seul homme », comme le Roi, était nu.
Face à une opération (télécommandée d’en haut lieu ?), qui a mis en œuvre des moyens digne d’une opération de lutte contre le grand banditisme, Mélenchon a réagi de la façon que vous savez. C’est un lutteur et il a bien raison de ne pas se laisser ainsi faire.
Mais le bref épisode, inopiné et non théorisé, de « l’accent », cette pulsion non maîtrisée par l’homme en colère, me semble doublement révélateur.
D’une part, il procède de la séculaire péjoration ironique de l’accent méridional, et témoigne ainsi que notre líder maximo, tout député du Sud qu’il soit, tout « méridional » affirmé qu’il dit être par son caractère et ses gesticulations, ne s’est pas dégagé des lourds ethnotypes façonnés par la construction de notre identité nationale.
D’autre part, il procède, de la part de l’intellectuel, de l’homme cultivé, du tribun, bref du « maître du langage », d’une prise de distance brutale avec la parole du « peuple » sociologique, ce peuple qui n’a pas l’aisance ni la maîtrise lui permettant de maitriser le français « standard ».
Mélenchon a tenté ensuite, non pas de s’excuser (ce n’est pas dans sa nature), mais de s’expliquer : il avait pensé que la journaliste se moquait de lui (l’élu de Marseille !) en prenant l’accent méridional. Qui croirait pareille dénégation… D’autant que Mélenchon, qui fut élu du Sud-Ouest et l’est du Sud-Est, aurait dû apprendre quelle différence il y a à ce propos entre Toulouse et Marseille. Mais passons…
Bref, l’épisode me laisse triste et confirme plus que jamais la conviction que j’ai que, comme dit la célèbre chanson, « il n’y a pas de sauveur suprême », et que la salvation ne peut être que collective…