Thib

Je lis dans le très pertinent essai d’Albert Thibaudet, Mistral ou la République du soleil, Hachette, 1930, à propos de l’action linguistique de Mistral :

« L'action linguistique?

Evidemment, Mistral a fait ici ce qu'il a pu, ce qu'il a dû. Le Trésor du Félibrige était pour lui, autant et plus que Mireille et Calendal, l'œuvre nécessaire de sa vie. Mais quelle tragédie ! Quelle ironie ! Comme le Museon Arlaten recueille les meubles et les costumes au moment même où ils disparaissent, le temps où toutes les abeilles entrent dans la ruche, — tous les beaux mots d'oc dans ce dictionnaire vivant, — est celui où ces mots désertent le langage parlé, où le provençal se vide de son vocabulaire propre, où les termes français en expulsent les termes indigènes. La grande ligne stratégique est l'école. Mistral a demandé non qu'on enseignât le provençal à l'école primaire, mais d'abord que l'instituteur ne chassât point de force du parler de l'enfant la langue des parents.
Et ensuite, quand le frère Savinien l'eut converti à sa méthode, que le maître pût se servir du provençal pour enseigner le français. Mais demandé à qui? Par qui? Une langue ne peut opérer son redressement, comme l'a fait le flamand, que si le peuple y tient, s'il se met, par ses assemblées et par ses représentants, du côté des mainteneurs qualifiés de cette langue. Rien de pareil dans la France méridionale. Jamais une liste municipale, même à Maillane, jamais un candidat aux élections législatives ne s'est efforcé de gagner des voix par des revendications linguistiques. Jamais la concurrence entre les Frères et l'école laïque n'a été nourrie par un débat de ce genre. Au contraire! Des deux écoles, celle qui se fût montrée favorable au patois eût été discréditée. Le peuple du Midi s'est complètement désintéressé de l'avenir scolaire de sa langue. Le prestige de Mistral a introduit un peu de provençal dans l'enseignement secondaire, a suscité des chaires de provençal dans l'enseignement supérieur, c'est-à- dire hors du peuple, et rien que là.
Et notons que plusieurs des professeurs qui occupent ou ont occupé ces chaires ne parlent pas provençal, sont parfois incapables de prononcer correctement une strophe de Mistral. L'échec de l'action linguistique était déjà évident en 1890. »