Ce texte d’Engels sur « la France du Sud » a souvent été cité par des occitanistes lors du revival occitan des années 1970. Mais il a souvent été cité à contre sens. Engels reprend ici un thème très présent dans les études historiques et linguistiques de la première moitié du XIXe siècle, la réalité de « la nation provençale » et de sa culture. Mais il n’en tire aucunement la possibilité d’une renaissance. Il s’agit bien d’un constat de mort utilisé en arme dans les polémiques politiques de la révolution allemande de 1848.

Voyons cela de plus près.

Après la Révolution allemande de mars 1848 siège à Francfort une assemblée nationale constituante allemande, le "Parlement de Francfort". Dans le journal que Marx vient de créer à Cologne avec des camarades de la Ligue des Communistes, La Nouvelle Gazette Rhénane, organe de la Démocratie, (Neue Rheinische Zeitung), Engels en suit les travaux. Il a vingt-huit ans, mais son érudition est grande et les lignes qui suivent montrent sa connaissance et son interprétation des travaux de l'historiographie française, que j’évoquais ci-dessus. Dans le n°93, (3 septembre 1848), il analyse et critique, avec sa rude ironie habituelle , l'intervention de Arnold Ruge (1802-1880) philosophe jeune-hégélien, représentant de l'extrême gauche au Parlement, dont les communistes n'apprécient guère l'idéologie creuse et verbeuse. On peut lire le texte original en allemand  dans F. Engels : “ Die Polendebatte in Frankfurt ”,Neue Rheinische Zeitung, in Marx Engels Werke, Dietz Verlag, Berlin T. V., pp. 354-355. Je reprends ici la traduction assurée par la Bibliothèque de sciences sociales de l’Université de Québec. Le texte est lisible sur le site  http://www.marxists.org. 
Le Parlement débat alors de la Pologne, et Ruge intervient : « La suppression de la Pologne est une ignominieuse injustice parce qu'ainsi fut étouffé le précieux développement d'une nation qui s'est acquis de grands mérites envers la famille des peuples d'Europe, et grâce à laquelle une phase de la vie du moyen âge, la chevalerie, avait connu un grand éclat. Le despotisme a empêché la république des nobles d'accomplir sa propre suppression intérieure (!), suppression qui aurait été possible grâce à la constitution ébauchée pendant la période révolutionnaire. ».

Commentaire d'Engels :
"Au Moyen-Âge, la nationalité de la France du Sud n’était pas plus proche de celle de la France du Nord que la nationalité polonaise ne l’est actuellement de la nationalité russe. La nationalité de la France du Sud, vulgo la nation provençale, avait au Moyen-Âge non seulement « un précieux développement », mais elle était même à la tête du développement européen. Elle fut la première de toutes les nations modernes à avoir une langue littéraire. Son art poétique servait à tous les peuples romans, et même aux Allemands et aux Anglais, de modèle alors inégalé. Dans le perfectionnement de la civilisation courtoise féodale, elle rivalisait avec les Castillans, les Français du Nord et les Normands d’Angleterre ; dans l’industrie et le commerce, elle ne le cédait en rien aux Italiens. Ce n’est pas seulement « une phase de la vie du Moyen-Âge… qui avait connu grâce à elle » un grand éclat, elle offrai même, au cœur du Moyen-Âge, un reflet de l’ancienne civilisation hellène. La nation de la France du Sud n’avait donc pas « acquis » de grands, mais d’infinis « mérites envers la famille des peuples d’Europe ». Pourtant, comme la Pologne, elle fut partagée entre la France du Nord et l’Angleterre et plus tard entièrement assujettie par les Français du Nord. Depuis la guerre des Albigeois jusqu’à Louis XI, les Français du Nord, qui, dans le domaine de la culture, étaient aussi en retard sur leurs voisins du Sud que les Russes sur les Polonais, menèrent des guerres d’asservissement ininterrompues contre les Français du Sud et finirent par soumettre tout le pays. La République des nobles du Midi de la France » (cette dénomination est tout à fait juste pour l’apogée) « a été empêchée par le despotisme de Louis XI s’accomplir sa propre suppression intérieure », qui, grâce au développement de la bourgeoisie des villes, aurait été au moins aussi possible que l’abolition de la république polonaise des nobles, grâce à la constitution de 1791.
Des siècles durant, les Français du Sud luttèrent contre leurs oppresseurs. Mais le développement historique était inexorable. Après une lutte de trois cents ans, leur belle langue était ramenée au rang de patois, et ils étaient eux-mêmes devenus Français. Le despotisme de la France du Nord sur la France du Sud dura trois cents ans et c’est alors seulement que les Français du Nord réparèrent les torts causés par l’oppression en anéantissant les derniers restes de son autonomie. La Constituante mit en pièces les provinces indépendantes ; le poing de fer de la Convention fit pour la première fois des habitants de la France du Sud des Français, et pour les dédommager de la perte de leur nationalité, elle leur donna la démocratie. Mais ce que le citoyen Ruge dit de la Pologne s’applique mot pour mot à la France du Sud pendant les trois cents ans d’oppression : « Le despotisme de la Russie n’a pas libérés les Polonais ; la destruction de la noblesse polonaise et le bannissement de tant de familles nobles de Pologne, tout cela n’a fondé en Russie aucune démocratie, aucun humanisme ».
Et pourtant, on n’a jamais traité l’oppression de la France du Sud par les Français du Nord « d’ignominieuse injustice ». Comment se fait-il, citoyen Ruge ? Ou bien l’oppression de la France du Sud est une ignominieuse injustice ou bien l’oppression de la Pologne n’est pas une ignominieuse injustice. Que le citoyen Ruge choisisse.
Mais où réside la différence entre les Polonais et les Français du Sud ? Pourquoi la France du Sud fut-elle prise en remorque par les Français du Nord, comme un poids mort jusqu’à son total anéantissement, tandis que la Pologne a toute perspective de se trouver très bientôt à la tête de tous les peuples slaves ?
La France du Sud constituait, par suite de rapports sociaux que nous ne pouvons expliquer plus amplement ici, la partie réactionnaire de la France. Son opposition contre la France du Nord se transforma bientôt en opposition contre les classes progressives de toute la France. Elle fut le soutien principal du féodalisme et elle est restée jusqu’à maintenant la force de la contre-révolution en France [1].
La Pologne en revanche fut, en raison des rapports sociaux que nous avons expliqués ci-dessus, la partie révolutionnaire de la Russie, de l’Autriche et de la Prusse. Son opposition à ses oppresseurs était en même temps à l’intérieur une opposition à la haute aristocratie polonaise. Même la noblesse qui se trouvait encore en partie sur un terrain féodal, se rallia avec un dévouement sans exemple à la révolution démocratique agraire. La Pologne était déjà devenue le foyer de la démocratie de l’Europe orientale alors que l’Allemagne tâtonnait encore dans l’idéologie constitutionnelle la plus banale, et l’idéologie philosophique la plus délirante.
C’est là, et non dans le développement éclatant de la chevalerie, enterrée depuis longtemps, que réside le caractère inéluctable de la restauration de la Pologne".  

[1] Engels devra modifier ce jugement en fonction de la mutation du Blanc au Rouge du Grand Sud-Est et à sa puissante insurrection contre le Coup d'État de Louis-Napoléon.