Voilà beaucoup de Gelu sur ce blog ces temps-ci, me direz-vous, mais je crois pouvoir dire qu’il y en aura encore, au risque de l’indigestion.

Je peux expliquer en peu de mots mon intérêt pour Gelu (ce qui n’est bien sûr pas nécessaire pour ceux qui le pratiquent depuis longtemps), et je peux aussi, et surtout peut-être, pointer quelles questions, non résolues, soulève pour moi cette revisite passionnée du vieux Marseillais.

Pourquoi Gelu ?

D’abord parce que je me retrouve dans ce « provençal maritime » qu’il appelle le dialecte de Marseille, et qui est celui dont j’ai hérité.

Ce qui m’amène à un premier constat et à une première question. Nous autres occitanistes (j’en excepte les occitanistes médiévistes dont l’horizon est différent), tout en nous réclamant d’une langue commune, sommes immergés, et souvent enfermés, dans les réalités et les productions de notre région, et souvent de notre petite région. Nous ignorons souvent ce qui se passe ailleurs, quels les champs de recherche et d’action ouverts dans les autres régions occitanes. J’en conclu donc que, en dehors de la Provence maritime, bien des occitanistes ne sont pas familiers de l’œuvre de Gelu, et peut-être même l’ignorent-elle… La question qui se pose immédiatement, si je veux aider à faire connaître cette œuvre, est celle de la graphie. Gelu, vous avez pu le constater, utilise résolument une graphie « phonétique » à la française, qui notre fidèlement, sans lettre superflue, la prononciation exacte de ses personnages. Ce qui m’est d’un grand intérêt pour confronter ce provençal maritime dont j’ai pu hériter familialement, à sa réalité passée. Mais je conçois parfaitement que cet intérêt n’en soit pas un pour un occitaniste des autres régions, acquis à notre graphie commune. Il ne peut qu’être étranger à ma délectation mémorielle, et me demanderait, pour qu’il soit vraiment intelligible, de « traduire » Gélu en bonne graphie classique (sans évidemment modifier son rythme et son lexique). Cet occitaniste me demanderait si je pourrais vraiment comprendre un texte ancien, auvergnat, languedocien, vivaro alpin, gascon ou limousin, sans parler d’un texte du Croissant, si on me le proposait seulement en version graphique originale.

J’en conviens volontiers. Mais je dois reconnaître que je ne me suis pas senti autorisé à modifier la graphie de Gelu, document historique et linguistique.

Mais revenons à ce qui me fait aimer Gelu, et qui va bien au-delà des retrouvailles avec le parler de mes grands-parents.

J’aime aussi et surtout Gelu, parce que ce modeste petit-bourgeois, qui n’avait rien d’un révolutionnaire, a su faire émerger une parole populaire, et surtout la parole du sous-prolétariat du grand port.
Émergence que d’aucuns n’ont reçue qu’en inoffensif pittoresque intérieur, destiné à son cercle d’amis petits bourgeois bon vivants. C’est d’ailleurs ce qu’il a régulièrement affirmé pour se défendre des attaques des Bien Pensants et de la censure.
Mais d’autres, et j’en suis, ont été littéralement sidérés par la rencontre d’une façon de parler, de s’exprimer (le dialecte marseillais), et la protestation véhémente des gueux (je ne parle là que de ses chansons des années 40 et des premières années 50, et non de sa production ultérieure, de ses pièces lyriques, et de son extraordinaire roman en prose Nouvè Grané).

En posant crument dans sa désespérance (« le provençal agonise », ne cessa-t-il de répéter) le rapport au support social en perdition (le sous-prolétariat d’ancien régime) d’une langue dont il mesure la totalité des capacités expressives (voir sur ce blog sa traduction de Don Quichotte), Gelu pose une question qui est plus que jamais actuelle pour les occitanistes : comment se retrouver, sinon par la nostalgie, dans une langue qui n’est effectivement plus parlée ?

Gelu, remarquons-le, avait encore un vrai public populaire pour son oralité, et il l’eut jusqu’à sa mort. Le provençal de Marseille n’en finissait pas de mourir, mais il était toujours là, de moins en moins là… Mais depuis ? Quid du provençal de Gelu dans une ville où même l’accent dit marseillais est en perdition, submergé par l’accent de Plus belle la vie et par l’accent des quartiers Nord…

J’aime l’entreprise revival de Moussu T et sei jovents, parce qu’elle s’enracine justement dans cette réalité vraie, à laquelle elle renvoie un plaisir de langue sans nostalgie, en évitant le traditionnel bal bla bla des chanteurs occitanistes, qui commençaient par expliquer longuement en français ce qu’ils allaient chanter en occitan…