Il m’est arrivé de me promener dans ce Wurtemberg si proche de l’Alsace, mais, peur d’une visite banale et peut-être démystifiante, je n’ai pu me résoudre à me rendre à Wurmberg, ni à Serres, deux localités proches de Stuttgart dont les nom magiques m’habitaient depuis 1992.
En 1992 en effet, grâce à Mme Raymonde Blanc, d’Arvieux en Queyras, et Mr Richard Fritz, de Wurmberg, que je ne remercierai jamais assez, je recevais copie d’un enregistrement effectué en 1932 : une prière, des dictons, en bon parler du Queyras. Lumière d’une étoile éteinte, qui miraculeusement me parvenait. Une voix de femme, une voix d’homme. La mère et son fils. La locutrice était une dame âgée de 89 ans. Elle était donc née au lendemain de la germanisation obligatoire promulguée en 1840, mais elle témoignait de la mort qui n’en finit pas, tout au long du XIXe siècle, du parler natal apporté par les émigrés huguenots queyrassins qui préférèrent le dur chemin de l’exil à la conversion forcée, au lendemain d’un des crimes majeurs de l’absolutisme, la révocation de l’Édit de Nantes, en 1685. Par les vallées vaudoises d’Italie, puis la Suisse, leur long et difficile périple les amena enfin en Wurtemberg, quand le Duc leur proposa de s’installer dans des villages dépeuplés par les terribles guerres du siècle. Des terres où les neiges hivernales du massif du Harz pouvaient leur rappeler celles de leurs montagnes natales.
Les divers itinéraires de leur long périple est aujourd’hui matérialisé par le projet international « Sur les pas des Huguenots et des Vaudois ».

 

huguenots

 

En m’envoyant la cassette, Mr Fritz m’écrivait :

«  Je peux vous affirmer que les réfugiés réformés qui sont venus dans nos environs à la fin du 17e siècle (1699) ont pu comprendre et parler le patois.
Une partie de notre village de Wurmberg s’appelait Lucerne. C’était un village français avec sa propre église, un cimetière, une maison pastorale et une école pour les habitants du Queyras et Dauphiné.

 

wurmberg

 

« Colonie Lucerne de la Communauté du Queyras et Lucerne établie à Wurmberg » - Monument érigé avec des pierres provenant des différentes localités du Queyras.

Je crois qu’on a choisi ce nom parce que la majorité des réfugiés ont habité après l’édict de Nantes d’abord quelques ans en Savoie / Piémont. Dans les valles du Lucerne ils possédaient une paroisse réformée avec des Piémontais.
Plus tard, en 1698, ils se sont réfugiés avec des Vaudois de la vallée Chisone en Suisse.
Environ 2700 personnes sont venues en 1699, dans notre pays en Würtemberg. Notre village de Lucerne avait en 1701 264 réfugiés.
1000 Français se sont ensuite établis à Würtemberg, en général à Durmente, Schönenberg, Corres, Senjach et Lucerne. 1700 Vaudois à Pinache, Serres, Perouse, etc.
Nous savons que les Piémontais et les gens du Queyras ont parlé le patois ainsi que beaucoup de leurs alentours.
C’était dans le village de Pinache / Serres près de chez moi on a le plus longtemps parlé le patois. Un savant en linguistique a enregistré un disque qui date de l’année 1932 sur lequel on pouvait entendre une femme de 89 ans et son fils.
Une visite de M. le maire Blanc et son épouse d’Arvieux en Queyras chez nous et leur compréhension du disque après presque 300 ans encore nous prouve une connaissance du patois du Queyras ».

Serres

Plaque de la Place du Patois à Serres.

On peut rêver au destin de ces paysans qui ont si longtemps conservé le français liturgique et le « patois » quotidien, loin du pays qui les avait odieusement chassés.

Le sous-préfet de Briançon, Chaix, notait au lendemain des guerres napoléoniennes :
« Il est à la fois remarquable que le patois de nos Alpes se soit de même conservé en Prusse, en Allemagne, chez les descendants des réfugiés protestants, à la suite de la révocation de l’Édit de Nantes, puisque nous avons rencontré ici parmi les prisonniers de guerre des Prussiens, des Autrichiens et des Bohémiens qui nous portèrent notre idiôme*, le monument le plus ancien de nos traditions. »
reproduit dans Chaix B (Barthélémy). Préoccupations statistiques, géographiques, pittoresques et synoptiques du département des Hautes-Alpes, Grenoble, Allier, 1845.
* le mot est toujours noté alors avec un accent circonflexe.

Aujourd’hui, des relations étroites se sont nouées entre localités du Queyras et localités du Wurtemberg, un comité de jumelage est né entre la Communauté de communes de l’Escarton du Queyras et Wurmberg,

Les lecteurs de mon petit polar Le Couteau sur la langue (voir sur ce blog) auront compris à quelle cassette je pensais...