On peut légitimement se demander pourquoi, dans un monde où les vagues migratoires de tous ordres (de l’héliotropisme d’outre Loire aux espoirs africains de vie meilleure) submergent les parlers autochtones résiduels, dans un monde où une acceptation de conformisme social fait écho à la domination de l’idiome officiel, je m’intéresse encore à un parler, l’occitan provençal maritime qui fut celui de mes grands-parents, et plus largement pourquoi je m’intéresse encore à l’occitan dans toutes ses composantes, langue dont la mort clinique dans l’usage social semble assurée, malgré les efforts plus que méritoires des diverses associations de défense et de promotion ?
La question est d’autant plus pertinente que cet intérêt n’est en rien pour moi exclusif, et que j’ai été amené, ma vie durant, à participer pleinement à la vie politique, à la vie culturelle de la France d’aujourd’hui où le français, qui est aussi ma langue maternelle, est évidemment le vecteur principal, pour ne pas dire le seul vecteur du vivre ensemble, une France où la salvation des parlers dits régionaux est le cadet des soucis du plus grand nombre.
Un de mes amis, né dans une famille juive, mais parfaitement athée, me disait avoir coiffé la Kippa et prononcé les prières rituelles lors des funérailles de son père : « Si je ne l’avais pas fait, qui l’aurait fait ? », ajouta-t-il. Je pourrais dire la même chose à propos de mon héritage linguistique familial.
Nostalgie, fidélité certes, dans ce que j’avais appelé dans un de mes ouvrages « une mort qui n’en finit pas », mais aussi, et toujours, dans ce constat de défaite, quelque part, une espérance de salut. Il y a bien longtemps de cela, en 1977, j’avais placé en tête de mon ouvrage Culture occitane, per avançar, cette citation de Florian Vernet :

Grammatica :

Per nosautres

existís pas encara

lo present de l’indicatiu.

Par ailleurs, le titre de ce blog peut surprendre. Catalan… Francoprovençal… Pourquoi le locuteur et l’écrivant de l’occitan provençal que je suis s’intéresse-t-il aussi à deux langues voisines, toutes deux comme lui lambeaux perpétués du latin apporté par l’envahisseur romain ?
On peut légitimement se le demander, tant le destin de ces trois familles linguistiques est dissemblable.
C’est justement cette différence de destin qui m’a intéressé, et m’a permis de mieux comprendre ce qui était advenu, et ce qui advient, pour cet occitan de Provence.
D’un côté, le catalan, une langue longtemps réprimée par le pouvoir espagnol rétrograde et oppresseur, mais toujours enracinée dans la société catalane : une langue qui a assumé, mais aussi transcendé les conflits sociaux et politiques internes à la société catalane, une langue qui a rompu la malédiction de la diglossie (langue haute – langue basse) en portant à la fois des espérances démocratiques antifranquistes et des espérances nationalitaires, une langue aujourd’hui en situation fragile mais évidente de normalité officielle. Bref, bien que l’hymne félibréen provençal soit un salut fraternel aux catalans, dont la langue apparaissait aux premiers félibres comme un rameau de la langue d’oc, la situation catalane n’a rien de comparable à la situation de l’occitan : l’occitan n’a jamais été le vecteur d’un engagement politique, et encore moins, malgré quelques proclamations creuses, celui d’un véritable engagement nationalitaire, enraciné dans la société civile. Les locuteurs de l’occitan ont accepté de ne pas transmettre la langue à leurs enfants car ils voyaient là le moyen de mieux les insérer dans une société et une structure nationales où par ailleurs, à la différence des Catalans, ils trouvaient leur compte. Le regard sur la Catalogne m’a permis de mesurer la fragilité de la revendication de reconnaissance occitane qui, faute de l’impossibilité d’un engagement politique nationalitaire, a cru ne se fonder que d’une noblesse culturelle, des Troubadours à Mistral prix Nobel… N’en déplaise aux tenants d’un salut de la langue par la seule Lettre, les œuvres littéraires, aussi nécessaires, aussi prestigieuses soient-elles, n’ont pas suffi à enrayer la déperdition d’usage de la langue populaire.
C’est d’ailleurs ce constat qui m’a amené, dans les années 1980, à travailler sur la réalité totale de l’écriture de l’occitan provençal et languedocien, tant j’étais incommodé par les prétentions totalitaires d’un certain Mistralisme. Mon propos a été alors d’étudier concrètement l’écriture et la publication en langue d’oc en dehors de la seule ambition littéraire, de mesurer sa présence et son impact dans la vie religieuse, politique et sociale de notre Sud-Est français, de la fin de l’Ancien Régime à la guerre de 1914. Quelques ouvrages sont nés de cette recherche, où je pense avoir montré qu’il serait bien réducteur de réduire l’écriture et la pratique sociale de la langue d’oc à la seule mise en forme poétique. Une grande partie du contenu de ce blog en témoigne.
C’est alors que m’a beaucoup aidé le regard sur le francoprovençal (ou arpitan), éclaté sur trois états (France, Suisse, Italie), que les locuteurs naturels qualifiaient ordinairement et sans péjoration de « patois ». Une langue qui ne bénéficiait en rien du prestige d’une littérature reconnue. Or, j’ai pu constater là une même présence dans la publication non littéraire, et une simultanéité des cycles de reconnaissance et de péjoration de l’idiome. Preuve s’il en était que la reconnaissance littéraire de la langue d’oc dans notre Sud-Est n’était qu’un épiphénomène occultant l’utilisation de l’idiome dans tous ses registres religieux, politiques et sociaux, et que la présence, puis le déclin de cette utilisation obéissaient en domaine francoprovençal comme en domaine occitan à la même donne sociopolitique. Ce qui n’enlève rien, bien sûr, à la réalité et à l’intérêt de la création littéraire passée et présente.
Depuis les années 1970, sans pour autant adhérer à quelque chapelle que ce soit, j'ai été partie prenante du mouvement occitaniste. Une grande partie du contenu de ce blog reflète mes expériences et mes interrogations sur cet occitanisme qui semble aujourd'hui assez différent de ses ambitions originelles.
Le lecteur de ce blog trouvera donc ici, je l'espère, matière à documentation, lecture et réflexion sur des questions où je n'engage que moi.