Un certain nombre d’occitanistes de Provence, dont je fus, pensaient dans les années 1970-1980 qu’un des vecteurs du salut, voire du renouveau de la langue était ce francitan qui était encore le lot commun d’une majorité de Provençaux qui ne parlaitent plus provençal et même en ignoraient tout. Francitan ? Ce mot barbare forgé évidemment sur « français » et « occitan » désignait une imprégnation du français populaire par la langue d’Oc : dans l’accent déjà, point fondamental, et aussi dans un lexique marqué de mots dérivés du provençal, ou même de mots provençaux tels quels.

La pratique de ce francitan n’impliquait pas chez la plupart des locuteurs une conscience de spécificité linguistique, et encore moins de reconquête de la langue perdue. Le francitan était un donné reçu par la plupart des gens sans la moindre culpabilité. Qui parlait francitan croyait parler français.

Il était donc tentant, pour les jeunes occitanistes que nous étions, d’attirer la conscience commune vers le provençal, en montrant combien le parler populaire en était imprégné.

Si l’entreprise a pu réussir dans l’acculturation d’adultes, elle s’est avérée immédiatement beaucoup plus difficile chez les jeunes qui commençaient massivement à abandonner l’accent, et qui ignoraient de plus en plus le sens des blocs erratiques provençaux dans le lexique français.

Aujourd’hui la cause est entendue. L’accent est en complète disparition et pas seulement à cause des mutations de population qui ont amené ici des foules de gens venus d’ailleurs, de la France d’Oil ou du Maghreb. La disparition de l’accent est constatable chez les enfants et petits enfants de familles où il est encore celui des parents. La coupure est générationnelle, elle n’a pas été directement provoquée par une répression linguistique, comme ce fut jadis le cas pour le provençal. Comme beaucoup d’accents des autres régions de France, c’est le mimétisme et l’imprégnation spontanée du langage « normal » de la télé qui ont été déterminants. Partant, c’est toute une phonétique, une accentuation des syllabes fort différente de celle du français standard, une incapacité à articuler certaines diphtongues, etc. qui ont disparu massivement dans notre région PACA (je ne me prononce pas sur les autres régions de langue d'Oc), et, partant, alors que l’enseignement du provençal dans l’enseignement public a fait quelques percées, le « néo-provençal » parlé par les élèves tranche singulièrement avec ce que nous avions pu constater chez nos anciens. Tout méritoire qu’il soit, c’est un provençal qui sonne faux, surtout quand on l’entend sur les ondes radio et télé (je ne parle pas ici des groupes musicaux, Moussu T par exemple, qui font un excellent travail de restitution linguistique). Les cordes vocales, qui faisaient vibrer le souvenir de la langue morte dans le français populaire, sont désormais accordées à la prononciation du français standard.

Quant au lexique, hormis quelques récupérations bobos parisiennes dans la mise en exotisme intérieur (« dégun », « minot ») ou quelques créations de mode (« cagole »), il est désormais entièrement « purifié ».  

Et les amateurs d’une déviance linguistique populaire n’ont plus à se mettre sous la dent que l’accent énergique et le lexique créolisé des quartiers populaires façonnés par l’immigration récente. Cette nov-langue n’a strictement plus rien à voir avec l’héritage provençal. Zidane a l’accent marseillais provençal d’antan, mais les jeunes d’aujourd’hui parlent autrement.

La prise en compte lucide de cette situation ne peut qu’inciter les défenseurs du provençal à s’interroger sur d’autres chemins de reconquête, si reconquête il peut y avoir dans l’oralité.

Reste la littérature, bien sûr, mais ne risque-t-elle pas d’être seulement Lettre morte ?