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Victor Gelu - Chansons provençales et françaises. Marseille, Senés, 1840.

"Ces gens là [les personnages plébéiens des Chansons] jurent souvent ; ils ne peuvent dire vingt mots sans y intercaler au moins huit blasphèmes. Je les ai fait jurer quelquefois.
Ces gens là pensent, comme l'âne de la fable, que leur ennemi c'est leur maître ; ils le répètent à tout propos et à tout venant ; je l'ai répété après eux. Ils croient que cet ennemi est pour beaucoup dans leurs misères ; ils haïssent, ils envient tout ce qui est au-dessus d'eux. Je n'ai dissimulé ni leur haine, ni leur envie. L'envie surtout, ce cancer du pauvre !
Qui le croirait ? Ces gens là, par intervalles, font preuves d'entrailles ; par intervalles aussi, j'ai laissé voir leurs entrailles.
Après tout mes héros valent-ils bien la peine d'être étudiés. Aujourd'hui que l'on recherche avec tant d'avidité les types étranges, pourquoi ne jetterait-on pas un coup d'œil sur ces enfans [graphie de l'époque] de la nature, sur ces prodiges d'excentricité ? "
Et si la curiosité l'emportant sur le dédain systématique, on se décide à lire mes bluettes, que de choses à blâmer l'on y trouvera !
Idiotismes locaux inintelligibles, imprécations affreuses, gravelures impardonnables, détails ignobles ; la prosodie, la syntaxe, l'orthographe estropiées sans pitié, sacrifiées comme à dessein !
Outrage au bon goût, outrage aux lois, outrage aux mœurs, outrage aux fonctionnaires publics ! Que de défauts, grand Dieu ! que de délits ! que de crimes qui vont m'attirer à coup sûr des reproches sanglans et la réprobation universelle ! D'abord, mes héros sont Marseillais avant tout ; ils ne pensent point en Français pour s'exprimer en provençal [une pierre dans le jardin de bien des auteurs provençaux du temps] ; ils parlent le patois de Marseille et non la langue, si langue il y a, telle qu'elle doit s'écrire. Leur dialecte est celui des rues, des quais et des halles. Il n'a rien à démêler ni avec le dictionnaire de l'Académie, ni avec la grammaire provençale. [Quatorze ans avant la naissance du Félibrige mistralien, normalisateur linguistique et tenant de la dignité de la Langue, on voit tout ce qui a pu empêcher Gelu de se ranger du côté de ces "renaissantistes" provençaux]
Au reste, cette grammaire, si elle existe encore, ou même si elle a jamais existé, que peut-elle être aujourd'hui, sinon une introuvable rareté bibliographique ? [De fait, si quelques dictionnaires avaient été publiés, dont deux importants à Marseille, aucune grammaire n'était sortie des imprimeries]
Si dans plusieurs passages de mes compositions j'ai sauté à pieds joints sur toutes les règles de la grammaire, de la prosodie et de l'orthographe provençale, c'est que l'étude m'a appris que tel terme et telle phrase de l'idiome local, écrit suivant la règle, perdaient la moitié de leur valeur, ou ne signifiaient plus rien. [on le verra encore plus en lisant les fades traductions françaises que Gelu fera de ses chansons]
Et chose singulière, je puis avancer (ceux qui entreront bien avant dans ma pensée, pourront affirmer mon dire) que les traits les plus heureux, les images les plus saillantes de ces chansons, se trouvent ordinairement renfermés dans ces idiotismes spéciaux, qui feront peut-être donner au diable les trois quarts de mes lecteurs. [Gelu se résoudra plus tard à expliquer abondamment en notes ces idiotismes]
J'ai pris mes héros au dernier degré de l'échelle, parce que, notre patois ne pouvait être placé convenablement que dans leur bouche ; parce qu'il exclut toute idée de grace et ne peut bien rendre que la force ; parce que cet idiome est brutal et impétueux comme le vent du nord-ouest qui lui a donné naissance [le mistral bien sûr] et lui a imprimé son cachet ; parce que nos femmes elles-mêmes, qui sont si jolies, deviennent laides quand elles articulent ce langage diabolique ; parce que les dégoûts, les ennuis, les cœurs usés et blasés ; parce que la mélancolie, la mignardise, les soupirs, les élancements, les passions volcaniques, les descriptions coloriées au vert ou au bleu ; tout enfin ce qui compose le bagage littéraire de notre époque, tout cela, dis-je, personnifié différemment et rendu en vers provençaux, n'eût été qu'une mascarade inqualifiable.
A propos de détails ignobles, je rappellerai le tableau du jeune mendiant, de Murillo : l'enfant y est occupé par une chasse que je n'ai osé faire exécuter par aucun de mes lazzaroni ; et pourtant les connaisseurs s'extasient journellement au Louvre devant l'œuvre de Murillo. Je sais bien que le génie sert d'excuse à tout et que je ne puis pas invoquer cette excuse ; mais lorsqu'une peinture est empreinte de vérité, provint-elle du dernier des rapins, pourquoi les hommes sages ne l'absoudraient-ils pas comme ils ont absous l'œuvre de génie ?....
Quoi qu'on en dise, un recueil de chansons ne doit pas être précisément un livre de morale ; je me suis permis quelquefois des locutions plus que graveleuses, c'est vrai ; mais quand mes personnages ont employé l'expression crue qu'ils ne savent jamais adoucir, ils n'ont pas eu l'intention de provoquer le scandale ; ils ont suivi l'impulsion de leur nature excentrique ; ils n'ont fait que laisser tomber, sans malice, de leurs lèvres, les termes de leur vocabulaire usuel.
Les mœurs n'ont point à souffrir de ce prétendu cynisme. Le provençal admet plus de licences encore que le latin. Tel mot français révolterait justement la pudeur, qui, traduit par un synonime [sic] local, n'effarouchera pas la prude la plus austère.
J'ai chanté rondement mes couplets les plus scabreux devant des personnes honorables de tout âge et de tout sexe, et toutes ont ri de bon cœur, sans jamais manifester le moindre scrupule au sujet de mes hardiesses cyniques. Bien certainement, aucun de mes gros mots n'a fait et ne fera jamais penser à mal une jeune fille.
Et qu'on n'aille pas me croire un septembriseur [sans-culottes parisiens, auteurs des massacres de septembre 1792], au moins ! Ami de la paix et de l'ordre établi autant que qui que ce soit [il ne s'agit pas d'une prudente couverture, Gelu était, sans illusions ni enthousiasme particulier, partisan de la Monarchie de Juillet], lorsque j'ai formulé l'anathème démagogique de nos truands, j'ai voulu plaisanter et non point faire appel aux mauvaises passions de la multitude. Il est convenu que l'homme déteint toujours un peu sur son œuvre ; si j'ai déteint quelque part, ce n'est point dans les passages dont je parle, bien sûrement.
J'ai accolé des épithètes peu évangéliques au nom de nos premiers magistrats ; mais à chaque instant du jour, dans nos marchés et sur nos places publiques, n'entendons-nous pas un feu roulant d'épigrammes tout aussi peu chrétiennes, décochées vers la même adresse ? est-ce à dire que la considération de nos administrateurs doive ou puisse en recevoir la moindre atteinte ?
Eh ! mon Dieu ! que serait la chanson sans l'opposition, sans la plaisanterie, sans le paradoxe, sans l'extravagance ? Plus une exagération est outrée, plus elle s'en empare avec ardeur. Son hyperbole est ordinairement innocente lorsqu'à force de vouloir se grandir, elle devient burlesque et ne peut plus être prise au sérieux.
J'ai vu de bons vieillards de l'ancien régime, de ces âmes timorées, que le souvenir seul de 93 fait tomber en syncope, rire aux éclats et battre des mains aux boutades anti-sociales de mes héros. Or, si ces gens là, si des hommes qui ont conservé la queue en tresse sur la tête, ne pouvant plus la laisser pendre sur les épaules, rient de mes plus terribles imprécations, qui pourrait s'en effrayer ?
Mais, dira-t-on encore, en admettant que les personnes sensées veuillent bien excuser et ne point prendre au sérieux vos maximes brutales, les originaux que vous nous dépeignez ne voudront-ils jamais s'en étayer et en poursuivre les conséquences ?
Rassurez-vous.
Blémé, Nicou, Guïen, Jourian, Troumbloun et Lou Soutairé, toutes ces bêtes sauvages dont j'ai exquissé le portrait, n'apprendront jamais mes chansons : ils ne savent pas lire.
Entre eux tous, Gargamelo seul est à même de comprendre la portée du langage que je lui ai prêté : mais Gargamelo a des sentimens élevés. Gargamelo prospère ; il est en train de bâtir sa fortune pyramidale ; il n'est plus dangereux.
Et maintenant, quelque ridicule que puisse paraître, aux yeux de beaucoup, une préface (ainsi que plusieurs qualifiereont malignement cette justification) pour des choses aussi futiles, pour des chansons ! puisqu'il fait les appeler par leur nom, j'ajouterai que je ne me suis pas senti le courage de renoncer à cette faiblesse. Eh ! quel père voudrait lancer dans le monde son enfant chéri sans l'appuyer de quelques mots de recommandation !...

Victor GELU.

22 Avril 1840. "