J'ai déjà parlé sur ce blog de Félix Castan,(voir les articles et en particulier
http://archivoc.canalblog.com/archives/2014/10/17/30739818.html 
 J'y reviens.

J’ai souvent dit que ma rencontre avec Castan avait été décisive pour mon engagement occitaniste, mais qu’elle n’avait strictement rien à voir avec l’idéologie castanienne. Elle avait directement à voir avec la pratique castanienne la plus immédiate, puisque c’est dans ce que j’avais pris pour un magasin comme il y en a tant dans les zones touristiques que j’avais rencontré Castan, sans savoir qu’il était le Grand Castan.

Je descendais du Larzac, où j’étais allé pour des raisons strictement personnelles, attiré que j’étais par les solitudes pierreuses du Causse et ses mythiques pierres levées, et non par un militantisme dont j’ignorais tout encore. Je m’étais donc arrêté dans cette Mòstra, paniers, poteries, tableaux, etc. et j’étais tombé sur un petit présentoir de disques 45 tours. J’avais immédiatement repéré sur la pochette de l’un d’eux la célèbre photo des mutins du 17e, et cela ne pouvait que me parler. Mais le titre aussi m’intriguait, par sa graphie : Lengadòc roge… Comme j’ignorais alors absolument tout de la graphie occitane, j’ai échangé quelques mots d’étonnement avec mon épouse, et Castan, dont j’ignorais tout également, s’est approché et en quelques mots m’a expliqué de quoi il retournait : un jeune homme qui chante en occitan, et qui appuie son choix de langue sur les luttes du passé.

J’ai donc acheté le disque, et je dois dire, sans la moindre fausse reconstitution d’histoire, que cela a été le début de mon engagement occitaniste, parce que je me suis immédiatement enquis du pourquoi de cette graphie, de son rapport avec ce que je pouvais connaître de la graphie du provençal, et surtout de ce lien avec un des épisodes majeurs de ma saga des luttes sociales et politiques d’antan : èra l’an 1907, los paures manifestavan… Dans le peu que je savais du Félibrige provençal, je n’avais jamais rencontré pareille rencontre entre la langue des anciens et la braise des luttes sociales. Ainsi, en écoutant ce petit disque que je me suis passé et repassé, s’était cristallisée une vérité tout à fait nouvelle pour le militant communiste que j’étais : la langue d’Oc pouvait être, à sa façon, le souffle qui allait ranimer la braise et la transformer en flamme…

Je passe sur les années qui ont suivi, pendant lesquelles j’ai récupéré la langue de mes grands parents, rencontré les débuts du Centre Dramatique Occitan de Toulon d’André Neyton, soutenu efficacement par Robert Lafont, initié un militantisme occitaniste par l’intervention publique (groupe de discussion amicale dans la langue, théâtre) et scolaire (enseignement du provençal dans mon lycée). Militantisme qui avait immédiatement soulevé l’ire et les dénonciations de provençalistes arriérés : non seulement je n’utilisais pas la graphie des Félibres, mais je faisais entrer le loup communiste dans la bergerie mistralienne…

C’était me faire beaucoup d’honneur. Dans mes cours publics comme dans la pièce que j’avais donnée au CDO de Neyton, Popre et Cie, deux fils directeurs s’entrelaçaient : le constat que la langue d’Oc était socialement en état de mort clinique, non seulement parce que son socle social l’avait abandonnée, mais encore parce ce qu’il restait de ce socle social était en voie de disparition avec la grande mutation capitaliste des Trente Glorieuses.

Intégrer la langue d’Oc dans ma vie de militant, bien ancré dans le présent, impliquait donc d’abord de faire la clarté sur cette « récupération » d’un héritage linguistique évident, oh combien, chez les grands-parents, mais non transmis par les parents. Il ne s’agissait en aucun cas d’un passéisme, encore moins d’un hobby, d’un supplément d’âme petit-bourgeois gratifiant. Je voyais avant tout dans cette « récupération » la condamnation d’une double injustice : celle de la mort d’une langue tuée, au nom du Progrès, par le développement du capitalisme – et celle de l’humiliation d’un peuple de paysans, d’artisans, d’ouvriers, sommés d’intérioriser leur infériorité sociale. Pour être net, je pensais d’abord à ma grand mère maternelle bigourdane, dispatchée comme tant d’autres par le curé de Cauterets pour être bonniche dans des villes lointaines, en l’occurrence Toulon, grand-mère qui n’avait rien perdu de son gascon des montagnes natal, qui ressortait dans les exclamations de joie ou de surprise. Comme je pensais à ma grand-mère paternelle, toscane venue très jeune à La Seyne dans la vague  migratoire ouvrière, qui avait épousé très jeune un jeune ouvrier des chantiers navals, et dont le provençal vite appris était la langue de l’intimité familiale. Mais les uns et les autres avaient fait avec fierté de leurs enfants une institutrice et un instituteur, chargés d’amener les enfants à la modernité en ignorant ou dévalorisant le parler des parents, et en n’imaginant pas le moins du monde qu’il puisse être transmis aux enfants…

La diglossie, que je découvrais alors par les travaux de Robert Lafont diffusés par le CDO de Neyton, n’était pas seulement pour moi une diglossie linguistique (langue haute – langue basse) mais aussi, si l’on peut dire, une diglossie sociale.

Dans le même temps, cette « récupération » linguistique était aussi inséparable du plaisir, manifeste dans les cours publics pour adultes que je donnais, plaisir de langue, plaisir de redonner tout leur sens aux expressions d’un « francitan » encore bien vivant, plaisir de l’oralité reconquise et assumée, dans la rencontre collective tout autant, sinon plus, que dans ses prolongements de lecture.

Et c’est à ce moment qu’eut lieu ma seconde rencontre avec Castan. Rencontre qui n’était pas directe et physique, en fait je n’ai jamais rencontré Castan, mais rencontre liée à une lettre que Castan était censé m’adresser, que je n’ai jamais reçue mais qu’il a publiée, et dont j’ai pris seulement connaissance par des amis languedociens. Il y disait tout son intérêt pour l’entreprise théâtrale que nous avions initiée avec Neyton, où le français, le francitan et le provençal, sociologiquement distribués, portaient la violente critique d’une société où, déjà, obtenir un travail n’était pas un droit, mais une faveur qu’il fallait payer de servilité.

Cette lettre fut doublée d’une analyse lumineuse dans sa Mòstra del Larzac, publication que je ne connaissais pas, et qui, c’est du Castan tout pur, ne me fut pas non plus adressée :

« Félix Castan : "Poupre et Compagnie" : Lutte des classes ou lutte des langues ?

La Mòstra del Larzac - n°2, 31 mars 1976

N’ayant pas vu les précédents spectacles de la Compagnie de Toulon, je prends le train en marche, avec Poupre et Compagnie, présenté fin Mars à Millau par Larzac-Université.
Le débat montra la difficulté de saisir un problème linguistique aussi compliqué que celui de l’Occitanie. René Merle, l’auteur, André Neyton, le metteur en scène, et leurs camarades ont eu le mérite exemplaire de regarder en face les faits, de ne pas tricher sur leur interprétation, de repérer au cours de la mise en spectacle les véritables ressorts du conflit linguistique, avec ses renversements possibles de situation. Il fallait une certaine audace pour aller ainsi droit au cœur de l’occitanisme, et suivre le fil de la dialectique des langues, en faire la véritable intrigue et le suspens d’une dramaturgie, qui exploite par ailleurs intelligemment les divers moyens du théâtre.
Apport précieux pour l’invention d’un théâtre occitan d’une authentique modernité, mais aussi apport théorique dont on veut espérer qu’il restera comme un acquis dans la pensée occitane. On y voit, ô paradoxe ! des ouvriers refusant la langue de leur pays. Puis le chef de l’entreprise Poupre leur imposer d’y retourner. Tant il est vrai qu’entre la lutte des classes et les conflits linguistiques, il n’y a pas correspondance mécanique, mais seulement des interférences.
On sort du spectacle persuadé que la lutte pour une langue comme la nôtre peut être engagée avant que les dominations de classe ne soient abolies : et d’ailleurs qui pourrait croire que l’abolition des classes abolirait ipso facto la lutte des langues ? On y apprend aussi que la conquête de toutes les libertés est de nature à favoriser la liberté linguistique. On y apprend enfin que le passé, admirablement incarné par Neyton, peut n’être pas étranger au présent. Il constitue souvent une pression libératrice et novatrice. Non pas parce qu’il est le passé, mais parce que l’ancien dans la maison est le porteur de la conscience collective, du sentiment de communion. Le théâtre occitan prend corps, et non content de fonctionner comme Instrument de propagande, il tend à fonctionner enfin comme instrument de contrôle des idéologies.
Félix Castan »

Tout semblait donc aller du mieux possible entre ce que j’entreprenais et une personnalité de l’occitanisme dont je commençais seulement à connaître l’idéologie, et qui pensait sans doute pouvoir me ranger parmi ses adeptes.

Mais je venais d’adhérer à l’I.E.O, j’en était vite devenu le responsable départemental, et je découvrais avec effarement les positions des uns et des autres : gramscistes de Lutte occitane, nationalistes du PNO, amis de la nébuleuse Lafont, et j’en passe. Comment concilier tout cela avec mes engagements ?

Je dois dire que dès ma première lecture de Castan, celle de la déclaration de Nérac, un grand trouble est venu perturber mes certitudes, en particulier à propos des points 1 et 5.

« 1 - L’importance d’une langue et d’une tradition de civilisation se mesurent non aux politiques de préservation (du type de Félibrige) qu’elles suscitent, mais à leur efficacité dans la pensée moderne, l’œuvre littéraire gardera toujours pour les écrivains d’Oc la prééminence par rapport à la langue d’Oc comme fin en soi, ainsi que par rapport aux recherches philologiques qu’elle provoque comme telle

5 - Tenant compte, d’autre part, de l’appartenance politique, administrative, économique, sentimentale, des populations de langue d’Oc à un ensemble national complexe,et reconnaissant comme un fait d’évidence l’épanouissement de la littérature occitane à la période actuelle, en dépit d’une concentration accrue des activités nationales, les écrivains d’Oc renoncent, en tant qu’écrivains, à toutes revendications économiques ou politiques, qui ne tiennent pas compte des intérêts plus généraux que ceux de leur pays ; »

J’admettais bien évidemment comme une donne fondamentale l’autonomie de la création littéraire ou artistique par rapport à un engagement directement politique : le militant communiste que j’étais avait vécu intensément les débats qui, dans les années 1950 et 1960, avaient dégagé le PCF d’une vision étroitement utilitaire et d’un soi disant réalisme socialiste. Je n’allais donc pas, dans mes premières tentatives d’écriture en Oc, publiées dans la revue de Lafont, Obradors, me ficeler dans une littérature engagée, à laquelle je préférais, et de loin, l’épanchement lyrique dans le rapport à mon environnement naturel et sociétal…

Mais d’autre part, préoccupé que j’étais comme tout occitaniste par le salut concret de la langue, qui m’apparaissait comme une opération de survie style SAMU Urgences, je voyais mal comment la seule référence à la création littéraire du présent, et la seule révérence par rapport aux créations littéraires du passé, inscrites toutes deux dans le long terme, pouvaient assurer au présent la pérennité et le salut de cette langue. Il me semblait, en marxiste peut-être primaire que je pensais être, que ce salut était indissociable d’analyses socio-économiques, et de revendications à la clé, qui pouvaient porter la langue dans des luttes au présent, y assurer sa place, lui obtenir reconnaissance.

C’est pourquoi j’ai écrit alors Culture occitane, per avançar, qui liait la réalité et le sort de la langue à de grandes avancées démocratiques et sociales nationales. C’était le temps du « Programme commun », de ses espérances… et de ses illusions.

C’est pourquoi aussi je me retrouvais pleinement dans les analyses et les initiatives des fédérations languedociennes du PCF, et en particulier de celle de l’Hérault, impulsée par Maurice Verdier, tout en regrettant qu’elles ne prennent pas vraiment en compte la dimension pan-occitane au-delà du foyer languedocien.

Il y eut dans cette période de 1976-1981 l’ébauche d’une coordination nationale (française) des pratiques et visées militantes de ceux qui se réclamaient à la fois du communisme et de l’occitanisme. C’est ainsi que par des contacts avec des communistes de la région Midi-Pyrénées j’ai appris quelles violentes critiques adressait Castan à mon livre, qu’il jugeait en contradiction complète avec sa vision proclamée depuis la déclaration de Nérac. En bon castanien (sans le savoir) j’avais œuvré pour animer un foyer de création varois et provençal. Mais en mauvais castanien, j’avais sous-estimé la fonction de la littérature, qui n’apparaissait que par de brèves incidentes dans mon ouvrage, noyée qu’elle était par des prises de paroles en oc sur le vécu populaire passé et présent. Et c’est au nom du marxisme que Castan m’adressait cette critique. J’en étais d’autant plus surpris et affecté que j’estimais que sa position était bien moins marxiste que platonicienne : une littérature réfugiée dans l’Empyrée des Idées, indifférente à l’urgence de la situation.

Je n’ai eu dans cette période aucun contact direct avec Castan, et je me suis gardé de mon côté d’engager la moindre polémique.

Je dois dire qu’en fait j’étais plus affecté par ce que j’estimais être une dérive de l’occitanisme dans lequel je m’étais jusqu’alors reconnu. Et cette dérive était liée à une personnalité dont je ne peux parler qu’avec amitié et respect, Lafont.

D’un côté, tout en le suivant dans l’entreprise Mon païs escorjat, je ne faisais pas d’illusion sur les chances d’un occitanisme politique qui aurait pu le porter à la candidature présidentielle, et je n’approuvais pas non plus sa politique des contacts « au sommet », dont la rencontre avec Mitterand avait été un épisode majeur.

De l’autre, je ne pouvais me retrouver dans le maximalisme proclamé de l’évidence occitane. Deux exemples, l’un lié au théâtre, l’autre à l’enseignement.

Question enseignement, j’avais vécu très péniblement la descente du bras droit de Lafont, Henri Giordan, venu parasiter une rencontre patiemment et longuement préparés des centaines d’enseignants de l’Académie de Nice, intéressés par la langue, assemblée où, à quelques-uns (je pense en particulier à Florian Vernet) nous avions fait applaudir l’idée de la tolérance graphique et de la coexistence des différentes chapelles vers un but commun. À l’issue de la réunion, Giordan était venu balayer ces efforts d’un méprisant et péremptoire : « Tout ceci manque singulièrement d’occitanisme ». Et il avait ainsi conforté les positions des provençalistes traditionnalistes, et, plus grave surtout, celle d’un Rectorat répressif.

Question théâtre, j’avais mal vécu la poursuite de l’expérience théâtrale du CDO qui, sous l’impulsion de Lafont, avait cru pouvoir surfer sur le nouveau public gagné par l’expérience Popre et Cie, en substituant au trilinguisme l’unilinguisme occitan. On peut imaginer la déception devant la fuite, pourtant prévisible du public.

Ces deux expériences, jointes à la terrible désillusion politique devant les atermoiements du PCF autour du Programme commun de la Gauche, m’amenèrent à quitter le champ du militantisme tant occitaniste que communiste, sans pour autant abandonner, et encore moins renier, ces deux engagements.

En ce qui concerne l’occitanisme, je m’engageai alors dans un travail de recherche historique et sociolinguistique qui devait aboutir à une thèse, sous la direction de Robert Lafont, et avec l’aiguillon fructueux de Philippe Gardy et de Philippe Martel.

En ce qui concerne le militantisme, je me suis alors investi dans un travail associatif immergé dans la société civile, comme on dit, dans le but de réactiver la mémoire citoyenne sur nos résistances républicaines d’antan, au premier chef celle de l’insurrection de 1851 contre le Coup d’État. La démarche prenait particulièrement son sens dans la région où je vis, et où le FN venait de remporter des succès spectaculaires.

Mais, n’étant plus adhérent de l’IEO et du Parti communiste (sans pour autant renier ces engagements), je n’ai plus suivi à partir de 1981 les discussion menées par Castan ou à propos de Castan dans ces deux structures, et je ne peux en dire plus sur « mes » rapports avec Félix Castan.