Je discutais hier avec l’ami Jean-Paul Damaggio de la situation de la langue occitane et des divers engagements et analyses qu’elle a pu susciter.
Jean-Paul me rappela un article paru en 2013 sur le blog de Jean-Pierre Cavaillé, consacré à la langue sarde :
http://taban.canalblog.com/archives/2013/10/27/28302736.html

J’en rapporte ici la conclusion, que je signerais des deux mains :
J.P. Cavaillé évoque la compte-rendu par Roberto Bolognesi d’un ouvrage de Corongiu :

« Il est pour lui représentatif de la concentration de l’attention sur les efforts visant à conférer un statut prestigieux au sarde, qui délaissent ses usages quotidiens, qui n’ont cessé de régresser pendant que l’on élaborait un standard prestigieux. « Nous devons absolument éviter que le sarde connaisse la même fin que l’irlandais : langue d’une élite intellectuelle, inconnue de l’immense majorité du peuple ». Ces mots nous parlent directement, car nous sommes exactement dans cette situation (je mets de côté la question de savoir s’il en est vraiment ainsi en Irlande), alors que disparaissent les derniers locuteurs populaires de l’occitan. Car, sur ce plan, hélas, nous Occitans sommes très en avance sur les Sardes dans le scénario catastrophe à l’irlandaise ; ce qui nous permet de ne pas y tomber complètement, c’est justement que la langue ne jouit encore de presque aucun prestige public et qu’elle reste malgré tout encore un enjeu populaire, du moins dans la tête de ses promoteurs qui, méprisés par les élites nationales, ne peuvent pas ne pas se sentir, au prix de certaines illusions, l’âme populaire, même si leurs moyens pour populariser la langue sont très limités. Plus qu’une classe dirigeante parlant et promouvant la langue (scénario nationaliste traditionnel, visant à renouveler l’hégémonie de classe, pour parler comme Gramsci), ce qui manque, en Occitanie comme en Sardaigne, c’est de créer les conditions favorables à une dignité retrouvée et active des locuteurs réels ou potentiels des classes populaires, à un « empowerment » linguistique. Dans but, l’officialisation de la langue et son usage public sont évidemment très importants, mais ne suffisent pas. »

Je retrouve ici résumé en quelques mots (merci J.P. Cavaillé) le sentiment que j’ai toujours ressenti, et souvent exprimé, y compris sur ce blog, sentiment qui a constamment soutenu mon intérêt et mon action pour la langue d'Oc : la langue vaut avant tout par ceux qui l’ont parlée, et qui parfois la parlent toujours "naturellement"– respect pour ce peuple qui à sa façon l’a longtemps maintenue et aujourd'hui parfois l'utilise encore. Aussi bienvenue que soit la création littéraire en Oc, aussi nécessaire que soit l'enseignement de la langue, aussi porteuse de dignité que soit son accession au CAPES et à l'agreg., aussi souhaitable que soit sa reconnaissance officielle, aussi sympathique que soit son affichage en noms de rues et en panneaux routiers, cette langue risque fort de demeurer l'apanage d’un réseau d’initiés, un néo latin de complicité qu'ils écrivent (mails aidant) plus qu'ils n'ont l'occasion de le parler entre eux...
J'avais fortement déjà ressenti cela lorsque j’avais publié en 1977 Culture occitane, per avançar, ouvrage bourré d’entretiens en oc avec des locuteurs populaires. « Mais tu ne dis rien, ou presque, sur la création littéraire, la substance même de l’occitanisme, tu n'as pas vraiement évoqué nos grands anciens, troubadours au premier chef, tu n'as pas interviewé nos grands auteurs contemporains », et l’entreprise a fait flop en milieu occitaniste… J’ai aussi ressenti cela lorsque j’écrivis cette pièce trilingue (français, francitan, occitan provençal), Poupre et Cie, que l’ami Neyton mit en scène et popularisa avec succès, devant de vrais publics populaires. La réaction occitaniste fut significative. À part Castan, qui en pesa la dimension [1], la critique, amicale mais ferme, fut générale : « Pourquoi n’écris-tu pas des pièces entièrement en occitan ?  C’est le meilleur moyen de redonner à la langue sa dignité». C’est ce que fit alors Robert Lafont, et, malgré la qualité de ces pièces, le public populaire que Neyton avait pu trouver ne fut pas au rendez-vous. Ne furent au rendez-vous que les initiés.
Et l’ai particulièrement ressenti cela au moment des discussions sur la Charte européenne des langues minoritaires, dont la plupart des occitanistes faisaient leur cheval de bataille, dans le fantasme d’une reconnaissance « d’en haut » pouvant arrêter le désastre « d’en bas ». J’ai alors baissé les bras, de guerre lasse.
Mais je n'ai pas cessé de poursuivre l'entreprise patiente, et souvent révélatrice, de retrouver l'utilisation publique de la langue (presse, feuilles volantes, affiches, etc.), dans des domaines non littéraires (politique, religion, satire, etc.) en amont et en aval de la date fatidique de la "Renaissance " félibréenne de 1854. Témoignages d'un temps où, malgré la prégnace absolue du français officiel et de promotion sociale, la langue d'oc trouvait des interstices par où se retrouver avec un vrai public populaire, et non, comme aujourd'hui, avec une infime minorité d'initiés (dont, à l'évidence, je fais partie, sans la moindre culpabilité).

[1] « René Merle, théâtre - Poupre & Cie - 1976 - Félix Castan »
http://archivoc.canalblog.com/archives/2014/10/15/30717378.html