J’évoquais dans le billet précédent la moquerie fielleuse abondamment pratiquée dans la presse parisienne à l’égard des « troubadours » provençaux, et, en l’occurrence, du congrès d’Arles et de Castil-Blaze
Cette attitude n’est cependant pas générale. En témoigne la publication de ce compte-rendu du congrès par le grand magazine l’Illustration (18 septembre 1852).
Il est vrai que son auteur, Jean-Joseph Bonaventure Laurens  (1801-1890), secrétaire comptable à la faculté de médecine de Montpellier, qui arrondit ses fins de mois par des articles et de remarquables illustrations, est provençal, originaire de Carpentras, et tout naturellement provençalophone.
Mais la publication dans la revue témoigne d’un véritable esprit d’ouverture qui contrebalance l’introduction bien dans le ton de la commune distance amusée à l’égard des « troubadours »…

 

CONGRÈS DES TROUBADOURS PROVENÇAUX DANS LA VILLE D'ARLES (29 août 1852)

Il y a si longtemps qu'il est de mode de rire des troubadours, que nous n'avons pas résisté à l'envie d'en parler une fois sérieusement. Nous avons donc accueilli avec plaisir la relation que nous donne M. Laurens, et qu'il accompagne d'ailleurs de dessins qui rendent son récit encore plus aimable.

« Lorsque le sol du monde antique était ravagé par les barbares, lorsque tous les monuments étaient brisés ou renversés, lorsque toute l'humanité souffrait, la nature restait toujours calme et sereine dans sa splendeur. La sombre forêt verdissait, la rose et la violette s'épanouissaient, le ruisseau murmurait, l'oiseau chantait dans les bosquets ; les beaux yeux  des jeunes filles devaient charmer et faire doucement rêver ; mais aucune voix de poète ne chantait la beauté de la nature, ne rimait aux battements de son cœur. «A une époque où la barbarie couvrait encore le monde, entre les pâles lueurs de la décadence antique et la naissance des nations modernes, il y avait, dit un savant critique, M. St-René Taillandier, un coin de terre privilégié, où la culture intellectuelle avait trouvé un refuge et produit des merveilles. C'est sous le soleil de la France du Midi que s'est épanouie la fleur de la civilisation chrétienne ; c'est l'imagination provençale qui a délié la langue des peuples nouvellement constitués et frayé la route où s'est élancé leur génie. Dante et Pétrarque, sans doute, n'avaient pas besoin de la langue d'Oc pour être des intelligences supérieures. Auraient-ils été de grands poètes sans cette bienfaisante influence ?... »
Lorsqu'on sait l'admiration de Dante pour les troubadours qu'il connaissait, on ne peut éviter de se demander si les Arnaud Daniel, si les Bertrand de Born, si les Giraud de Borneil n'ont pas eu de successeurs, si le beau ciel de Provence n'a plus vu naître aucun poète ? La poésie n'a jamais manqué au cœur des enfants de cette terre du Midi, mais depuis longtemps sa langue nationale ne produisait aucun monument digne d'attention. Cependant, à une époque où tant de souvenirs et de nationalités ont voulu se réveiller, où une justice impartiale a su apprécier les œuvres de tous les temps et de tous les hommes, à une époque où le sentiment des choses passées, le culte des vieilles mœurs et du vieux langage réclament pacifiquement leurs droits, la poésie provençale ne pouvait rester endormie avec un passé si glorieux ; le signe du réveil a été donné par le fils d'un jardinier de St-Remy. J. Roumanille, après avoir vécu quelque temps comme professeur dans une maison d'éducation, est passé à un emploi modeste dans l'imprimerie de M. Seguin, à Avignon, et c'est de là que, grâce aux matériaux qu'un intelligent patron mettait à sa disposition, est sorti le charmant volume de ses premières poésies, Li Margarideto, qui attira l'attention et les éloges des premiers hommes de la littérature française, de Lamartine, de Ste-Beuve, d'Emile Deschamps, qui en traduisirent plusieurs morceaux. Encouragé par ces succès, Roumanille, aimant plus la gloire pour son pays que pour lui-même, voulut les faire partager à ceux que des échanges poétiques purement intimes lui avaient désignés comme les plus dignes. Il leur fit un appel dans le feuilleton d'un journal, et il y fut noblement répondu. Pendant plus d'un an, le journal avignonnais La Commune mit en lumière une variété inouïe de poésies provençales, et lorsqu'elles furent ramassées en quantité suffisante, Roumanille les réimprima en un gros volume qui parut sous le titre de Li Prouvençalo.
Voici le jugement de M. St-René Taillandier sur les auteurs de ce recueil. Laissons-le parler :
« M. Camille Reybaud est une intelligence méditative. Son épître à M. Requien atteste une imagination noble, accoutumée à errer sur les cimes. M. Crousillat a un sentiment vrai des scènes de la nature et quelque chose
d'Horace et d'André Chénier revit çà et là dans ses inspirations. Ils sont tous deux, avec J. Roumanille, les deux chefs de la pléiade... Parmi les disciples qui suivent de près leurs maîtres, il en est trois dont la verve originale mérite une mention à part. La poésie de M. Aubanel est fraîche et robuste. Ce qu'on a loué çà et là dans quelques pièces de M. Pierre Dupont me semble bien plus remarquable dans certaines pièces de M. Aubanel... Un autre écrivain du même genre est M. Glaup, esprit original et hardi, qui semble un Téniers provençal... M. Mistral, enfin, est un coloriste à qui ne manquent ni l'audace, ni la puissance... » (Suivent des appréciations étendues d'autres poètes).
Bref, plus de trente noms répondirent à l'appel de Roumanille, et la renaissance de la poésie provençale put être proclamée. Par la publication des Provençales, les nouveaux troubadours de la langue d'Oc avaient pu se connaître et s'apprécier individuellement. Roumanille a voulu qu'ils fussent une phalange d'amis, et, pour qu'ils le devinssent, il les a convoqués à un congrès, à un banquet, à une cour d'amour qui a eu lieu dans la ville d'Arles, le 29 août dernier. Il faut convenir que le siège de la réunion ne pouvait être mieux choisi ni plus attrayant sous tous les rapports. Quel est le poète, quel est l'artiste qui a connu cette antique cité et qui ne lui a pas voué un culte? Quel est l'homme qui résisterait à la séduction de ces tant belles et tant brillantes jeunes filles ? Ce ne pourraient être les poètes qui les ont chantées, ni l'artiste qui les a si souvent dessinées. Aussi, nous étions près de trente réunis au joyeux banquet, réunis au congrès poétique.
Une salle de l'ancien archevêché, tendue de riches tapisseries du XVII siècle, avait été mise à notre disposition; des cristaux en écusson portaient le nom des anciens troubadours de la Provence, et le vénérable docteur J. J. L. d'Astros était au fauteuil, ayant à ses côtés Roumanille et J. B. Gaut. La séance a commencé parla lecture des lettres d'excuses de ceux qui n'avaient pu se rendre ; la prose patoise de J. Reboul, de Nîmes, et celle plus patoise encore de Castil-Blaze furent vivement applaudies. M. St-René Taillandier, qui ne sait ni écrire, ni parler le patois, mais qui
sait si bien le comprendre, exprima en très bon français son regret de ne pouvoir se rendre au milieu de ceux dont il estimait tant les œuvres. La personne de ces absents eût mieux, sans doute, été accueillie que leurs paroles, mais on accepta de bon cœur ce que le sort voulait accorder de ce côté.
Après ces communications préliminaires, la parole fut à M. Desanat, le fondateur de l'ancien journal provençal de Marseille, Lou Bouiabaïsso. Dans une longue pièce de vers tout à fait de circonstance, M. Désanat débita des pensées très piquantes et très sensées au sujet de la réunion. M. Marius Bourrelly fut encore plus vif et plus franc dans une pièce sur le même sujet. A cette double introduction succédèrent des lectures sérieuses, tendres ou gracieuses. Mistral, Roumanille, Cassan, Aubanel, Aubert, Garcin, en un mot chacun récita des choses charmantes ; mais ce qui produisit le plus sympathique effet, ce fut la parole si naturelle, si naïve, si vraiment populaire du vénérable président, M. d'Astros.
Les poésies provençales lues dans le congrès ne furent pas entendues seulement par les troubadours. Un auditoire, peu nombreux il est vrai, avait été admis, et cet auditoire offrait quelques figures ravissantes. Que ce fût sous le chapeau orné de fleurs ou de dentelles, que ce fût ceintes par le ruban de velours arlésien, que ce fût entourées par l'élégant bonnet languedocien, les poètes pouvaient contempler ces têtes, hautement dignes de les inspirer.
Cette séance terminée, nous avons saisi, pour ainsi dire, au collet, quelques-uns de nos confrères ; puis, les ayant enfermés sous clef, nous ne leur avons rendu la liberté qu'après avoir tracé les quelques figures que nous donnons aujourd'hui à l'illustration. (Portraits de Roumanille, C. Reybaud, Crousillat, Mistral, Aubanel, Gaut, Mathieu, d'Astros, A. Anrès, Castil-Blaze). Si Castil-Blaze a manqué au congrès, il ne manquera pas ici. Nous le savons par cœur depuis notre enfance, nous avons crayonné vingt fois cette tête si pittoresque du Rabelais provençal. [Lauurens était ami avec Castil-Blaze depuis leur jeunesse vauclusienne. Cf. le dessin sur le billet précédent ]Nous tirons aussi de nos albums la tête d'un homme, supérieur par le cœur et par l'intelligence, d'un homme qui se fût distingué autant dans la science que dans les lettres, d'un homme qui a fait dans sa jeunesse de charmantes poésies patoises ; malheureusement, cet homme modeste, Augustin Anrès, a caché ses œuvres et sa vie ; mais il méritait trop bien sa place entre MM. d'Astros et Castil-Blaze, pour la lui refuser. [Dans sa jeunesse à Carpentras, Laurens avait côtoyé avec respect et admiration le "philosophe" Anrès]. Ailleurs, nous réunissons à la figure si animée de Roumanille, celle de Camille Reybaud, le poète de la mélancolie et de la tristesse, celle de Crousillat, au profil grec, et celle de Mistral, profonde, en même temps gracieuse d'expression. Enfin Aubanel, le peintre des scènes terribles, Mathieu, celui des sentiments les plus doux, et Gaut, auteur de choses charmantes de grâce, forment un dernier groupe.
Il y avait certes à Arles bien d'autres têtes dignes d'illustration, mais le temps nous a manqué lorsqu'elles posaient au banquet, devant nous, et l'espace nous aurait manqué ici pour donner une galerie plus étendue des modernes troubadours provençaux. Nous restons donc avec tous nos regrets à cet égard.
Par un heureux hasard, le jour et le lieu choisis par les poètes pour se réunir, l'avait été par la Société agricole du département des Bouches- du-Rhône: la ville d'Arles était donc toute festoyante. Chaque convoi du
chemin de fer amenait de nombreux curieux de Nîmes, de Beaucaire, d'Avignon, de Tarascon, tandis que les Marseillais arrivaient plus nombreux par les trains de plaisir. C'était beau de voir toute cette foule parée, répandue sur l'antique enceinte des arènes comme une neige brillante qui se serait attachée à chaque pierre. C'était beau de voir entrer sous les noirs arceaux romains, aux sons de la musique militaire, un immense char traîné par des bœufs et orné de tous les plus riches produits de l'agriculture provençale.
Le soir, pour couronner dignement la fête, la ville donna un bal, où l'on vit avec plaisir l'éclat du costume populaire lutter avec la richesse des parures du beau monde. On y vit avec plaisir le poète à côté du général d'armée, et l'ouvrier à côté du riche bourgeois. En un mot, cela fut magnifique et il restera un charmant souvenir à tous ceux qui l'ont vu. Voilà les titres auxquels la journée arlésienne du 29 août nous a paru réclamer, de notre plume et de notre crayon, une mention particulière dans ce journal. 

J. B. LAURENS. »

On comparera cette charmante présentation avec l'implacable tableau que donne du congrès et de la soirée qui le suit, Gelu, lui-même présent : seuls Aubanel et quelques rares participants lui semblent pouvoir être sauvés de ce qu'il estime être une fade et présomptueuse rencontre...

Mistral vu par Laurens en cet été 1852 :

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