Le Carillon est une petite feuille à la parution en principe hebdomadaire pendant la saison théâtrale de Toulon, à laquelle elle se consacre essentiellement. On y trouve aussi des échos de la vie locale et des textes d’auteur (le plus souvent sous pseudonyme), en français et en provençal (le plus souvent des dialogues populaires à la manière de la Sinse). Ses collaborateurs et ses lecteurs se recrutent dans cette petite et moyenne bourgeoisie plus ou moins teintée de libéralisme en cette fin d’Empire.

Voici un article paru le 17 avril 1870 dans la rubrique « Silhouettes toulonnaises ». La présentation de V. Q. Thouron, notable toulonnais, situe bien ce qu’a pu être le statut de l’écriture provençale chez des notables aux origines bourgeoises rurales, qui l’ont pratiquée bien avant le Félibrige. Je renvoie à ce que j’ai pu écrire sur Thouron aux ouvrages figurant dans ce blog concernant l’écriture du provençal à Toulon et dans le Var.

Mr. V. Q. THOURON

Il nous faut mesurer ici, c’est-à-dire renoncer au genre adopté jusqu’à cette dixième silhouette, car j’ai affaire à un classique pur, à ce qu’il y a de plus académicien en dehors de l’Académie.
Mais le proverbe a raison : qui a bu boira. Me voilà lancé dans mon ornière ordinaire.
Voyez-vous ce petit monsieur à figure fine, à teint rougeaud, vêtu d’un ample paletot, coiffé d’un chapeau bas comme devaient en avoir les anciens de l’Institut, roulant sa tabatière ou son étui à lunettes entre le pouce et l’index, marchant gravement comme un homme qui porte six ans de l’autre siècle et soixante et dix de celui-ci. C’est M. Victor Quintius THOURON.
Les traits les plus caractéristiques de cette physionomie sont : la curiosité et l’observation.
Ayez l’occasion de le voir assis dans un fauteuil, tête nue, et vous me direz s’il n’a pas quelque chose du Voltaire de Houdon, si c’est bien ce célèbre sculpteur qui a fait la statue qu’on admire – mais que je n’ai jamais vue – au foyer du Théâtre français.

Mon héros est né à Besse [localité rurale au nord de Toulon] le 17 mars 1794.
Comme il porte bien ses 76 ans !
Il est de la bonne race : son père est mort à cent ans moins quelques mois.
Trois de ses ancêtres se sont distingués dans l’Eglise et dans l’enseignement :
Le premier était assistant du supérieur général de l’Oratoire.
Le deuxième était grand Vicaire de Massillon ; l’illustre prédicateur.
Et le troisième a été, pendant près de quarante ans, Professeur de théologie à la faculté d’Aix.
J’ai lu dans un Armorial quelconque, mais sans autre intérêt que celui de la curiosité, je vous le jure, et peut-être un peu pour rire, tant du jargon qu’on y parle que de notre espèce à qui il faut toujours quelques brimborions pour amuser sa vanité (passe encore, quand ils n’ont rien d’inique ou d’immoral ; ) j’ai lu, dis-je, dans un bouquin à blason que la famille Thouron a joui du droit d’en porter un.

Si j’ai été bien renseigné, M. Thouron a fait ses études à Marseille dans une institution relevant de cette mécréante Université.
Il paraît que c’était un excellent sujet, comme on dit, M. Queneau de Mussy et le célèbre Ampère, inspecteurs généraux de la dite Université, furent étonnés des dispositions du jeune homme dans l’examen qu’ils lui firent subir pour son admission à l’Ecole Normale supérieure, cette brillante pépinière de nos grands hommes actuels.
M. Thouron y fut admis en 1811, par un arrêté de ce bon M. de Fontanes, le grand maître de l’Enseignement qui croyait à l’impérissable grandeur de l’Empire, dépositaire du bonheur des Peuples et de toutes les idées libérales du monde.
En sortant de l’Ecole Normale, en 1814, je crois, M. Thouron entra au collège des Ecossais à Paris, pour y professer la rhétorique.
Puis il fit son droit et obtint le grade de licencié en 1817.
Ses parents l’appelèrent alors à Toulon pour y exercer la profession d’avocat.
Probablement parce que le génie oratoire restait trop souvent sourd à son appel – que ne l’évoquait-il en vers ! – il renonça au barreau et acheta une charge d’avoué.
Ce fut un excellent homme d’affaires, et le prosaïsme de la procédure – C’est abominable la procédure pour l’esprit et pour le cœur – n’altéra en rien son amour pour la littérature.
Il mena tout de front : la prosodie et le grimoire ; l’hémistiche et le protocole ; il doubla sa carrière d’avoué de celle de littérateur et de poète.

C’est avec une histoire empruntée à un désastre maritime qu’il fit ses débuts : la Naufrage de la Méduse. – Ce n’est pas si beau que Géricault, mais il fallait commencer. [Le Carillon ne prend pas la peine de préciser que Thouron écrit en provençal, tant le fait est connu des lecteurs.]
En littérature le plus grand nombre des Créateurs, commence par un coup d’éclat, puis ralentit et s’éteint insensiblement dans les choses ordinaires quand elles ne sont pas médiocres, M. Thouron a agi en sens inverse.
Il a trouvé sa veine dans de petites pièces que tout le monde connaît [même remarque, ces pièces sont en provençal] et que j’appellerai des poèmes de mœurs ; il y excelle. Ses pastorales, ses dialogues, ses petits poèmes composés ou imités sont des chefs-d’œuvre du genre, il n’y manque rien, et quel relief il sait leur donner à la lecture !
Qui ne l’a entendu aux séances publiques de l’Académie de Toulon dont il est le doyen et un des membres les plus savants et les plus spirituels ! Qui ne l’a lu dans les cent recueils où il a éparpillé ses œuvres si originales, si humaines ? Ah, je conviens qu’il fallait avoir été avoué, s’être trouvé en contact aussi avec les hommes pour devenir un observateur aussi fin et aussi profond.
Je le regrette bien pour lui, mais mon héros est voué à la damnation éternelle ; son Saint-Yves, si j’entends quelque chose à l’orthodoxie, en sera la cause :
Le procureur sanctifié – dont toute la France a ri – a dû mener une vie bien exemplaire pour avoir pu, entre des milliers de confrères obtenir lui seul une place au céleste séjour ; et notre poète en a fait un rusé compère dont St Pierre doit avoir à se  plaindre. Lisez la légende et vous verrez.

M. Thouron est devenu un félibre fervent. [Mais il ne s'est pas séparé de la graphie étymologique et grammaticale, graphie classique rencontrée par sa fréquentation de Raynouard, à Paris, au temps de l'ENS].
A son âge, il n’a pas craint de courir les Roumavages pour y disputer les prix aux plus jeunes.
En 1862 il obtint le prix de poésie aux jeux floraux d’Apt :
En 1863, il emporte le même prix à Agen ;
En 1864, à 70 ans, il revient couronné de Béziers ;
Et il ne faut pas croire que dans ces pays la poésie soit sans autels ; au contraire, les poètes y pullulent.
Mistral le plus illustre de la pléïade des Félibres, suspendit un jour son poème de Calendau pour venir visiter notre charmant poète.
Roumanille, Aubanel n’ont pas caché leur sympathie et leur admiration pour ce troubadour classique qui par un génie particulier s’est trouvé râclé [sic] à ce qu’il y a de plus romantique : la restauration d’un idiome que nos idées de progrès doivent repousser. [la formule résume de façon frappante l’ambiguïté des jeunes rédacteurs, pris entre l’idéologie « progressiste » anti-patois et le lien amusé et affectif avec un provençal qu’ils parlent tous de naissance à cette époque]
Lisez toutes les études qu’on a faites sur les agissements des félibres depuis St René Taillandier jusqu’à… et vous trouverez le nom de notre compatriote rayonner parmi les plus célèbres.

Après 35 ans d’exercice M. Thouron songea à la retraite et se retira dans sa maison de campagne qu’il appelle mon repos ; qualificatif bien impropre quand on sait qu’il y a recommencé une nouvelle instance de labeurs.

Là sont venues recevoir l’hospitalité de leur condisciple [en particulier de l’ENS] et ami toutes les illustrations de la littérature : Augustin Thierry, Cousin, Mignot, Michelet, etc…
Il y a quelques années Barthélémy Saint-Hilaire y vint, à son tour, voir son ancien camarade.
De quoi s’entretient-on ? naturellement de littérature. On se passa naturellement et réciproquement des plats de poésie ;
L’illustre dit des chants de son Iliade, qu’il a mis vingt ans à traduire, et M. Thouron des poèmes français et provençaux.
Mais l’hôte toulonnais fut piqué au vif. Une traduction de l’Iliade ! Mais il n’y en aura jamais assez de traductions du plus grand des poèmes !
Et dès que Barthélémy Saint-Hilaire eut pris congé de lui, notre héros prépara textes et traductions connues, papier et encore, et se mit à l’œuvre.
Deux ans après – entendez bien cela, 2 ans après, à l’âge de 74 ans – il livrait au public une traduction en vers de l’Hilliade (sic), en 2 volumes in-8° que vous pouvez voir à la vitrine de tous les libraires.
Lisez-la. – Je sais bien que M. Thouron va rougir dans sa modestie ; mais, à moins qu’il n’y ait la dessous, comme dit mon ami Juillet, quelque chose que je n’apprécie point, je suis obligé de délibérer – opinion personnelle – qu’il se laisse bien mieux lire que son illustre confrère et ami.
Barthélémy Saint-Hilaire est plus châtié dans la forme, mais il est plus sec que M. Thouron.
Le premier est plus savant – et en effet chacun sait que M. Saint-Hilaire est un des Hellénistes les plus distingués ; le second est plus poète.
M. de Saint-Hilaire s’est dit de faire, M. Thouron s’est senti poussé à faire ; le premier a obéi à un besoin de travail et de délassement, le second a obéi à une inspiration. 
L’un a plus de savoir, l’autre a plus de génie poétique.

M. Thouron est Président honoraire de l’académie du Var, dont il partage les travaux depuis 1818.
Depuis à peu près la même époque est membre de l’administration du Lycée – A sa place j’aurais donné ma démission le jour où il a été élevé sur le boulevard.
Il est un des fondateurs du Comice Agricole, aujourd’hui dans tout l’épanouissement de son utilité ; - il en est lauréat pour la culture des orangers et des citronniers – j’aimerais mieux que ce fut pour les pommes de terre.
Il a été membre de l’administration des Hospices. – C’est regrettable qu’il ne le soit pas encore, je lui aurais dit dans le tuyau de l’oreille tout ce qu’il y a urgence de faire pour cet établissement.
Enfin il a été membre de l’administration de l’intendance sanitaire – C’est encore regrettable qu’il ne le soit plus ; je lui aurais recommandé notre pauvre Toulon !
Finissons par une indiscrétion. A cette heure notre compatriote prépare une traduction en vers de l’Odyssée, et il pense la livrer au public dans 2 ans. Je crois qu’il aura convenablement couronné son édifice.

Lazare Patrie.