Depuis la création de ce blog, (comme déjà sur le site et le blog précédents) j'ai été interrogé à propos de la simultanéité, a priori surprenante, d'engagements politiques et d'intérêts linguistiques. La mise en ligne abondante, et toujours en cours, d'articles anciens sur l'écriture en langue d'oc a relancé ces interrogations.

Je reviendrai bientôt sur cette articulation entre engagement politique (au sens large, et non pas dans un parti), dont ce blog témoigne, et intérêts linguistiques, dont il témoigne aussi. 

Je voudrais seulement aujourd'hui, en ce qui concerne le volant linguistique du blog, répondre à des questions sur la place qu'y tient le francoprovençal (arpitan), questions relancées par la toute récente giclée de textes sur les Révolutions de Genève.

Passe, me dit-on, que vous sacrifiez à la langue d'oc : elle fait partie de votre patrimoine personnel, familial, provençal, vous la parlez, vous l'écrivez ; mais pourquoi diable vous intéresser, du Forez à la Suisse, de la Bresse à Aoste, à des parlers qui ne sont pas vôtres, et que vous seriez bien en peine de parler ? 

Voici donc à nouveau quelques explications.

J'ai commencé à m'intéresser à l'occitanisme, de façon active, au lendemain de 1968. À partir du début des années 1980, cet "activisme" tous azimuts s'est converti (rétréci ?) en travail de recherche historique. Je butais sur la cohabitation difficile d'une revendication culturelle d'oc avec une revendication politique "occitane" dans laquelle je ne me reconnaissais pas. D’autre part, en ce qui concerne "ma" région provençale, la sacralisation exclusive d’une production littéraire post-mistralienne me devenait insupportable. J'ai été ainsi amené à comparer ce présent avec ce qui avait pu se passer "avant", à revisiter la langue d’oc avant qu'elle ne soit défendue par des organisations structurées, la première étant  le Félibrige (né en 1854).

Ainsi a débuté une recherche appuyée d’un travail d’inventaire du texte : qu’a-t-on publié dans une langue en situation essentiellement d’oralité ? Et ce dans tous les domaines (interventions religieuses, politiques, distractives, etc., et pas uniquement « littéraires »...

Le cadre de cette recherche était la zone de "mon" parler d’oc, le provençal, et ses zones de contact avec d’autres parlers d’oc (niçois, languedocien, vivaro-alpin). 

Très vite, ce travail ne s’est pas limité au domaine occitan et a « débordé » sur l’écriture en francoprovençal (arpitan) : parlers des régions stéphanoise, lyonnaise, grenobloise, parlers de la Suisse romande. Le déclencheur a été d'une part la préparation du bicentaire de la Révolution, et d'autre part, et dans le même temps, une réflexion sur les "poètes ouvriers".

Il a pu alors apparaître étonnant qu’un « spécialiste » de l’histoire du texte en langue d’oc s’intéresse à ces textes en francoprovençal. Rien de plus logique en fait. Les "écrivants" dans les deux langues se trouvaient dans la même situation diglossique par rapport à la langue dominante, langue "haute" qui, après les avoir chassés presque totalement des registres de l'écriture, les chassait dorénavant de l'oralité quotidienne. 

Mais la comparaison des deux familles d'écriture me montra vite une différence fondamentale. Écrire en langue d’Oc avant la naissance du Félibrige, et a fortiori après, c’était, même pour les plus localistes des “écrivants”, au-delà du cadre étroitement local et régional, assumer peu ou prou la vision d’une vaste espace d'oc façonné par l’Histoire, espace géographique, et pour d'aucuns ethnique et/ou nationalitaire. Et se justifier de cette appartenance à cet espace. Langue des Troubadours. Langue d'un Peuple.

Écrire en “patois”, à un moment où les linguistes n’avaient pas encore baptisé francoprovençal, et encore moins arpitan, cet ensemble de parlers, c’était, par définition écrire en focalisant sur le lieu d’écriture, et dans le parler spécifique de ce lieu : parler de Lyon, Saint-Étienne, Grenoble, Genève, etc., sans se soucier de ce qui pouvait s'écrire dans les parlers voisins. C'était, à la différence de la zone d'oc, écrire sans la vision d’un ensemble géographique francoprovençal, et encore moins d'un ensemble nationalitaire arpitan. C'était écrire pour soi et seulement pour soi. Langue du peuple, du petit peuple...

Or, plus j'avançais dans la comparaison des deux familles de textes, plus m'apparaissait évidente la proximité des registres d'écriture, du rapport à l'écriture française, du rapport à l'actualité locale et nationale... Ce qui de plus en plus me montrait le rôle équivoque de la vision nationalitaire d'oc, "fille des Troubadours", plaquée  en justification sur des productions tout aussi localistes ou étroitement régionales que les productions en francoprovençal. M'apparaissait aussi plus clairement que la vertu de protestation sociale (Gelu en provençal, Roquille en "patois" francoprovençal de Rive-de-Gier) était d'autant plus forte et efficace qu'elle se dégageait de toute justification nationalitaire.

C'est dire qu'au-delà de la découverte des textes, dont certains sont magnifiques dans un océan de médiocrités, par ailleurs significatives d'une époque, cette recherche en "écriture comparée" m'a permis de mieux comprendre, par mise en abyme, ce qui s'était joué dans la seconde moitié du XIX° siècle autour de l'identité occitane, ce qui relevait d'une fin de comète mystificatrice et ce qui relevait d'un processus novateur...