Le prolixe rimailleur marseillais Marius Clément, qui n'en ratait pas une (nous l'avons déjà rencontré lors de l'insurrection marseillaise de juin 1848), ne pouvait manquer de dire son mot sur l'insurrection provençale de 1851. Et naturellement pour stigmatiser les insurgés, brutaux, pillards, violeurs, bref, le résumé des calomnies déversées à l'époque sur ceux qui s'étaient levés pour la République démocratique et sociale, calomnies que rien, bien au contraire, ne justifiait dans les faits... Le document est intéressant de ce point de vue, témoignant au ras du sol de la haine anti-démocratique envenimant ce milieu de petits artisans et de mini notables conservateurs, et de la servilité envers le Président du coup d'État. 

Une fois encore, précisions que ce provençal sans souffle, mais très fidèle à la réalité de la langue parlée, est écrit dans la graphie ordinaire du temps (la graphie mistralienne et la graphie occitane n'étaient pas encore nées). 

Voici donc le début de ce que Clément publia, comme à l'ordinaire en petit fascicule, vendu par l'auteur ou par quelques libraires de Marseille, en 1852 au lendemain de l'insurrection. La suite est du même registre...

 

L'INSURRECTIEN DINS LEIS DESPARTAMENTS.

[les départements : on sait que Marseille, quadrillé par la troupe, et privé de ses chefs "rouges" aussitôt arrêtés, ne bougea pas. Clément fait allusion ici aux puissantes insurrections des départements voisins : Basses-Alpes, Var, Vaucluse, et au-delà...]

L'a dejà ben longtemps que faou la carognado,

Es pas lou vraï mouyen d'aver de renoumado ;

Mei lectours mi diran que siou ben paressous,

Car l'avieou ben proumes qu'avant cinquanto-doux,

Veiriou de li forgear caouque pichoun ouvragi ;

Serie ben lou moument de reprendre couragi.

[..] [Clément le polygraphe en effet n'a rien publié depuis des mois]

Enfin, voou coumençar, fesli ben attentien,

"Aven fouesso frances piegi que de prussien :

Messies, vous citarai que dedins leis villagis,

S'èro introduit d'abord d'hommes pas gaïre sagis ;

Cresez-vous que l'avie fouesso maris fenas

Qu'èrount, vè, vous diraï, pas ben intentiounas.

Eme de cavo ensin sabi plus ce que dire,

Tout ce que respoudraï qu'es de Frances per rire.

Enca, din soun toupe se dient, republicain ;

Ieou, vous diraï tout court, qu'es la cliquo à Mandrin.

Lou vraï republicain respecto soun semblable,

[Louis-Bonaparte, président de la République, prétendit sauver la République par son coup d'État, et en maintint la fiction jusqu'à la fin de 1852]

Anara pas serca lou paoure miserable,

Que dich ren en degun, tranquille à soun oustaou,

L'anar faïre d'injuro, esti ben à prepaou ?

Qu'es paisible, jouïoux, oou sen de sa famillo ;

Li prendre soun argent, puis li vioular sa fillo ;

Dire, mi faou de pan, de vin et de frico, [bref, le héros du "fainéant et gourmand" de Gelu, passant à l'acte]

Qu'es lou republicain qu'agira coumo aco ?

Ormi d'aver ni fe, ni amo, ni counscienço,

d'estre de renegats, senso hounnour, senso scienço.

[...]

Lou paoure campagnard, que s'esperavo en en,

L'anas far rançounar, li desavias soun ben !

Vous sias enveloupas doou manteou democrato,

Per anar ravagear, per faïre leis pirato,

En va reflechissent, vous fa pas coumpassien.

[la thèse de la levée en masse paysanne, de la jaquerie, est ici écartée au profit de l'image d'un peuple innocent violenté par des agitateurs extérieurs]

Se, de longo, vivens dins lei revoulutien ?

Touis leis poples estrangiers de naoutrei devount rire,

Fes-mi dounc lou plesir, meis amis, de mi dire,

Se qu'anans devenir se countunians ensin ?

Cresi que serie temps que si metesse fin

En tant de maoufatours que sount dins l'obstinanço,

De vouguer, toueis leis jours, coumproumettre la Franço.

L'a que Napoleon que nen veïra la fin,

Que leis fara marchar dedin lou drech camin.

[Donc approbation explicite de la terrible répression]