grenoblo

En 1864, George Sans préfaçait ainsi Poésies en patois du Dauphiné. Grenoblo malhérou, par Blanc dit la Goutte. Grenoble, Raboult et Dardelet :

" Notre époque voit peu à peu disparaître de beaucoup de localités les derniers vestiges archéologiques. Le pittoresque n'a pas de plus grands ennemis que les ouvriers maçons. On assainit les villes, on fait circuler l’air et la lumière, la santé par conséquent, dans rues étroites et sombres du moyen âge, et on fait bien. La prospérité publique y gagne, mais l’art y perd.
Un monument curieux, un souvenir historique se rencontrent sous le marteau du démolisseur : le démolisseur ne peut s'arrêter  dans son œuvre providentielle. Il faut que le souvenir et le monument disparaissent. Pleurez, poètes, pleurez artistes ; mais que vos regrets ne soient point stériles. Aidés de la science et poussés par l'enthousiasme, qu'ils sauvent et fassent revivre les saintes choses du passé. Grâce au ciel , le temps n'est plus où ce qui était détruit était anéanti pour jamais. A Paris et dans plus d'une ville de France , la peinture et la poésie sont venues restituer à l'histoire les conquêtes des anciennes civilisations, prêtes à disparaître sous la pioche de la civilisation nouvelle.
Honneur donc, gratitude et sympathie à ces nobles et généreux esprits qui ne se bornent pas à chérir les souvenirs précieux de leur pays natal, mais qui conçoivent le dessein de les populariser et de les conserver à jamais. Nous devons tous nous associer à l'œuvre pieuse de ces patriotiques éditeurs de nos richesses nationales, et employer tous nos efforts à la faire réussir.
Grenoble est certainement une des plus curieuses villes de notre France ; elle offre une foule de monuments intéressants au point de vue artiste et pittoresque. Un peintre du pays, M. D. Rahoult, secondé par un habile graveur, M. E. Dardelet, a entrepris d'exhumer et de conserver l'antique aspect de la cité dauphinoise. Pendant vingt ans de travaux persévérants, il a réuni environ 200 dessins , destinés à compléter l'album de l'Isère ; car il ne s'est pas borné à l'étude savante et à la reproduction des monuments : il a profondément compris les monuments naturels, les sites étranges, les accidents grandioses dont le Dauphiné est si riche.
Il fallait un texte à ces excellents et charmants dessins. Les éditeurs-artistes ont eu l’heureuse idée de choisir un naïf et gracieux poème, écrit au siècle dernier en patois du pays.

 Grossié ! me diri-vo, faudrit parla françois ?
Y ne me revint pas si ben que lo patois.

 Blanc, dit la Goutte, auteur de ce poème original, était un simple épicier de la place Claveyson, à Grenoble. Epiciers tant raillés par les romantiques d'il y a trente ans, vous ne saviez donc pas que vous aviez au Parnasse un aimable patron à invoquer ? Martyr enjoué et résigné au milieu des douleurs atroces d'une goutte continuelle, il conservait, comme Scarron, le sel de l'esprit gaulois; mais, plus chaste et plus sensible que l'auteur du roman comique, il a chanté surtout les désastres de son pays.

N'attendant de celey ni profit ni renom,
Passant mou tristou-z-an j'instruirai mou nevon.

En effet, Blanc la Goutte était, lui aussi, un historien et un archéologue en même temps qu'un poète. Son œuvre intitulée : Grenoblo malhérou, est le récit de la désastreuse inondation de 1733, avec toutes les infortunes et souffrances publiques et privées qui en furent la conséquence. M. Rahoult n'a eu qu'à suivre les scènes énergiquement tracées par cette main fébrile et souffrante

A pena din le man poei-je teni mon livro ;
Je n’ai plus que lou z-yenx et quatro deigts de libro.

pour classer de la façon la plus heureuse et la plus variée les très-remarquables dessins qu'il avait amassés. Le poème est charmant, l'édition est superbe, le sujet plein d'intérêt et de curiosité. Les gravures sont d'un travail admirable et les compositions du peintre sont d'un maître. Il y en a une qu'on pourrait appeler un véritable chef-d'œuvre ; c'est celle qui sert d'illustration aux vers suivants :

Le fenet , le fillet , lou z-efan se désolont ;
Lou z-home consterna faiblament lou consolon.   

Ce bel Ouvrage s'adresse aux gens de goût de tous les pays, et quiconque sait le français peut comprendre le limpide et gracieux dialecte de Blanc la Goutte. Une telle publication est une gloire pour le Dauphiné, non seulement en ce qu'elle lui restitue son passé archéologique (tout en lui conservant les restes encore debout de ses vieilles richesses), mais en ce qu'elle ressuscite un de ses morts illustres, ignoré pourtant au delà de ses horizons, et digne d'être entendu et goûté de toute la France. Le talent si sûr, si élevé, si consciencieux et si ferme de MM. Rahoult et Dardelet est aussi un titre et une richesse pour le Dauphiné. Nous pensons bien que le Dauphiné le sait et qu'il en est fier. Faisons-lui donc notre compliment et demandons au ciel de nous donner, dans chaque province de France, des artistes de cette valeur, dévoués corps et âme à l'illustration de nos souvenirs historiques et à l'étude de nos types et de nos sites.
Nous trouvons dans un très intéressant recueil, publié aussi à Grenoble par M. Pilot, en 1859, les détails suivants sur Blanc la Goutte.
François Blanc était né en 1662, puisque l’on constate qu'il est mort en 1742, âgé de quatre-vingts ans. Il fut marié à mademoiselle Dimanche Pélissier en 1689, et eut d'elle quatre filles et deux fils. Les quatre filles furent toutes mariées à des marchands. Les deux fils du poète moururent avant lui, dans les années 1733 et 1740, années néfastes marquées par les terribles inondations qu'il a si bien chantées. Sa femme était morte en 1737. « Ce poète patois, dit la notice, qui a eu pour devanciers, dans son genre, Laurent de Briançon et Millet, composa différentes pièces de vers qui toutes n'ont pas été publiées. Deux principalement l'ont popularisé dans notre ville : Grenoblo malhérou et le Jacquety de le Quatro Comare. Il y a moins d'un demi-siècle que des personnes bien élevées et pour qui la
langue patoise était facile, se plaisaient à faire journellement des citations de Blanc la Goutte. » Ces ouvrages ont été édités à Grenoble une douzaine de fois. Ils sont donc encore grandement appréciés dans le pays, et ils vont devoir à la superbe édition illustrée de MM. Rahoult et Dardelet une popularité plus étendue. Tout le midi de la France voudra faire connaissance avec le poète dont l'idiome se rapproche de tous ceux des pays de Langue d’oc. Tous les amateurs de beaux dessins et de belles gravures prendront là occasion de déchiffrer sans effort un des plus faciles de ces idiomes , et de goûter un des plus gracieux rimeurs de cette littérature méridionale, si riche et si intéressante.
L'auteur de la notice que nous avons consultée se plaint avec raison du dédain de Champollion qui, dans son ouvrage sur les patois ou idiomes vulgaires de la France et en particulier sur ceux de l'Isère, s'est borné à nommer Blanc la Goutte [cf. sur ce blog Enquête de 1807]. M. Pilot le venge de ce dédain en donnant une nouvelle édition du Jacquely de le Quatro Comare qui est une satire charmante et que tous les Grenoblois doivent désirer de voir illustrer par MM. Rahoult et Dardelet à la suite de Grenoblo malhérou ; car M. Rahoult
n'est pas seulement paysagiste : il groupe avec goût des figures excellentes, et, sous son crayon, les plaisantes matrones Pissisen, Jappeta, Faliben et Franqueta, débris archéologiques de la race humaine non moins intéressants que les vieilles tours et les antiques rochers de l'Isère, reprendraient vie ainsi que la belle Fleuria, la cousine Beneyta, l’épouseur Patagoulliat et les petits ferluquets, contou de novelles, enfin tout ce petit monde de province du siècle dernier, grouillant de couleur sous la plume rieuse et légère de Blanc la Goutte. Il y a du Balzac dans ce bonhomme. Espérons que le succès de Grenoblo malhérou engagera MM. Rahoult et Dardelet à compléter la publication de ce modeste et agréable chroniqueur des douleurs et des gaietés dauphinoises.

George Sand.