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On sait que Victor Gelu écrivit vers 1856 un superbe roman en prose provençale, Nouvè Grané, qu'il ne put faire imprimer, et qui fut édité seulement après sa mort dans les Œuvres complètes, avec trad. litt. en regard précédées d'un avant-propos de Frédéric Mistral (maître d'œuvre de cet hommage) et d'une étude biographique et critique d'Auguste Cabrol (Charpentier, 1886, 2 vol.). J'extrais de l'Avertissement de Gelu ces quelques lignes qui ne peuvent manquer de faire réfléchir ceux qui, et j'en suis, utilisent un occitan provençal "de récupération", puisé dans le souvenir transcendé de la langue des grands-parents, et nourri de lectures. 

" Voilà bientôt cinquante ans que je parle le provençal [Gelu est né en 1806]. Cet idiome est bien réellement ma langue maternelle. C’était celui de ma ville natale, de ma famille, de ma mère, de ma nourrice. Mon grand-père était né au Vieux-Chemin de Rome, dans un temps où il n’y avait presque point encore de charrettes, et où tous les transports se faisaient à dos de mulets; dans un temps où la route de Toulon, passant par la rue et la porte d’Aubagne, venait contourner les murs de la ville sur le penchant de la colline où le boulevard dit des Parisiens, autrement de Rome, et jadis d’Angoulême, a été établi quelque soixante-dix ans plus tard par Charles Delacroix. Mon père était un enfant de la place de l’Oriol. Il avait vu planter les allées de Meilhan. Moi-même j’ai été baptisé à l’église des Grands-Carmes. Fils et petit-fils d’artisans marseillais, j’ai exercé, moi aussi, dans ma première jeunesse, une profession manuelle à Marseille. Lorsque j’étais élève des écoles primaires, pendant mes plus jeunes années, j’ai polissonné bien souvent avec les gamins sans aveu qui grouillaient alors sur nos plages, au Fada, à Endoume, au vallon des Auffes, aux Catalans, au Pharo, à la Tourrette, à l’Ourse, à la Joliette, aux Tamaris de la Villette, aux Bassins d’Arenc, à l’Attaque, etc., etc. Au milieu de mes études classiques que je suivais en qualité d’externe au Petit-Séminaire, je n’ai jamais cessé d’être en contact familier avec les ouvriers de mon père et avec les paysans de notre banlieue. Devenu homme fait, j’ai eu longtemps à diriger des garçons meuniers et des garçons boulangers, tous gens avec lesquels je n’ai jamais échangé que le plus dru de tous nos patois.
Aussi, lorsque, beaucoup plus tard, il m’est venu la fantaisie d’écrire en mon vieux dialecte marseillais, j’ai pu le faire avec pleine connaissance de cause. Il m’a été facile de quintessencier le provençal après l’avoir distillé, comme on dit. Depuis quinze ou vingt ans que je compose en cette langue, je n’ai jamais rien couché sur le papier qui n’ait d’abord été pensé en marseillais, et du plus pur, et du plus grenu..... Mes productions n’auraient-elles que cet avantage, au moins ne pourra-t-on le leur contester. De là cette propriété de termes, si précise toujours, et cette âcre saveur du terroir qui ne se trouve point ailleurs. Ainsi, quand je me flatte de posséder à fond tous les secrets de notre vieil idiome, je pense ne rien avancer de trop exorbitant...... Mais qui donc a jamais pu contenter tout le monde et son père !...

[…]

J’ai donc écrit mon provençal exactement tel qu’il est prononcé à cette heure à Marseille par les anciens Marseillais de Saint-Laurent, des Accoules et des Grands-Carmes, c’est- à-dire sans aucune lettre inutile. Et là-dessus ma conscience ne me reproche rien. Il est présumable qu’en 1520, nos ancêtres accentuaient leurs mots autrement que nous ne le faisons aujourd’hui ; sans doute ils devaient appuyer sur certaines lettres finales et sur certaines liaisons, comme le font encore les Gavots de nos jours. Je veux bien croire qu’ils devaient distinguer nettement, par leur prononciation, l’infinitif du participe, et le pluriel du singulier. Si j’eusse vécu et écrit à cette époque, j’aurais dû parler et écrire comme mes contemporains sujets de François 1er, les glorieux vainqueurs du Connétable de Bourbon. Si même j’étais venu il y a cent cinquante ans, j’aurais pu me conformer à des habitudes de langage alors probablement encore en vigueur dans notre Provence du littoral. Mais, hormis le cœur de l’homme, tout change sur cette terre mobile. Les langues nationales les plus répandues se modifient, s’oblitèrent et disparaissent. Les dialectes particuliers ne sont pas non plus éternels ni immuables. Ils peuvent, avec le temps, se dénaturer au point de devenir méconnaissables, même pour les descendants de ceux qui s’en sont servis durant plusieurs générations. Qui de nous, modernes Marseillais, fût-il même le phénix des érudits à diplôme et à palmes, oserait se flatter de comprendre parfaitement à première audition les chants provençaux d’Arnaud Daniel, si ce troubadour, contemporain d’Abailard, ressuscitait de nos jours et venait moduler sur son luth ses gracieux sirventes dans quelqu’un de nos froids concerts?...
Arrivé dans le premier quart du dix-neuvième siècle, j’ai cru devoir parler et écrire ma langue maternelle comme tout le monde de mon pays la parlait autour de moi en 1820. Seulement j’ai mis un soin religieux à conserver à l’esprit de ce dialecte de mon enfance toute l’âpre verdeur de son passé."