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En avril 1910 était votée la loi sur les retraites ouvrières et paysannes : avancée incontestable, mais combien imparfaite encore, notamment par l’âge de départ en retraite prévu, 65 ans, âge difficile à atteindre dans une France où l’espérance de vie n’atteignait pas 50 ans. Approuvée notamment par Jaurès, qui y voit un bon point de départ, à améliorer, elle est critiquée par nombre de socialistes et d’anarcho-syndicalistes. C’est le cas ici du bulletin de l’Union des chambres syndicales des Bouches-du-Rhône et de la Bourse du Travail de Marseille.
Cette chanson en provençal, hostile à la loi, est introduite dans un article censé reproduite une conversation à plusieurs voix. Sa graphie, dans la lignée de celle de Gelu, se veut phonétique et par là accessible à tous.
La présence du provençal, pour être rare dans le Bulletin, n’en est pas moins significative de « l’entrisme » de compagnons de route provençalistes, notamment des collaborateurs  de La Sartan. Le journal juge cependant utile d’accompagner le texte d’une traduction française (bien pâle par rapport au texte provençal), signe que nous n’en sommes plus au temps où les Troubaïres pouvaient publier sans traduction pour un public très majoritairement provençalophone.

 

Lei Plagnun de Fany

Oou, Rousoun, Fifi, Mioun, Néto ! / Ben leou crebaren plu de fam : / De bravei députa nous fan / Per nouestrei viei jour de retréto. / Es proun verai qu’en espéran / N’aven ren per fa bouhi l’oulo, / E que la tirassant, la groulo, / Tout en nou la sarran d’un cran. / 
Refrin / Mai, Rousoun, Fifi, Mioun, Néto ! / Quouro aouren soissanto-cinq an, / Que seren de vieiheï sartan, / Nou lei baïaran lei retréto…, / Se sian pa touti mouarto avant. // 
Leis oubrié dien que faou coumbatre / Lei retréto, que retendran / Chasco anado eis ome noou franc / Ei frumo siei, puie eis enfant / De men de deso hieuch-an, quatre / Fran dés soou…, Oh ! lei maoufatan / An de toupet : vagon s’escoundre ! / Lou plus brave es un charlatan ! // 
L’a mume de soucialisto / Dis, Jan, que dounon de la vouas / D’acord éme lei grò bourjouas / Per prouclama la lei requisto. / N’en fan c’un de charivarin ! / Lei vaiho toumaran routido ! / Mai Jaurès la trobo marido / De veire que fen pas camin. //
Es aou moumen que tout aoumento, / Que tout lou viéoure es or de près : / Cebo, navéou, fretadou, rès - / D’aiet, que lei bougre an pa crento / De nou prendre enca quaouque piè. / Que li fa se boufan de baouco / A neli que si gounfloun d’aouco, / De poulardo e dé petit piè ! // 
Coumo fara la fiho méro / Que voou abari soun enfant, / Sensa ana faïre la putan / S’espeluca su sa misèro. / E lou pairé me sei nistoun / Sei maladié e sei choumaji / Qu’a l’ouro d’aoujourd’hui fan raji / Troubas, ventru, que n’a pa proun ? // 
L’oubrié malaou, vô senso plaço, / Fa pa long per estre endéuta. / Es souvent fourça de pouerta / Aou Mount-de-Piéta seis estrasso. / E quouro adu nen poudra plu, S’emblan un griiet de restouble, / Alor li foudra paga double, / Per aganta lou tems perdu. // 
A la puto de Républico / Li fou, per nourri sei roufian / Me sa bando de grand fenian, / L’argent dei paoure… Que pratico / Trovon en naoutri, lei porcas ! / Mai per vouguè troou vite courre / En routo si roumpon lou mourre, / Doou tems li fen un pan de nas. // 
Maï Rousoun, Fifi, Mioun, Néto, / Quouro aouren soixanto-cinq an, / Que seren de vieihei sartan / Nou lei baiaran, lei retrèto, / Se sian pa touti mouarto avant.

Les plaintes de Fanny.
Hé ! Rose, Joséphine, Miette, Annette ! / Bientôt nous ne crèverons plus de faim : / De bons députés nous font, / Pour nos vieux jours des retraites, / Il est vrai qu’en attendant / Nous n’avons rien pour faire bouillir la marmite, / Et que nous tirons le diable par la queue, / Tout en nous serrant la ceinture. /
Refrain
Mais, Rose, Joséphine, Miette, Annette ! / Quand nous aurons soixante-cinq ans, / Que nous serons de vieux ustensiles, / On nous les donnera les retraites, / Si nous ne sommes pas mortes avant, //
Les ouvriers disent qu’il faut combattre / Les retraites qui retiendront / Chaque année, aux hommes neuf francs, / Aux femmes six, aux enfants / De moins de dix-huit ans, quatre / Francs dix sous. Oh ! les malfaiteurs ! / Ils ont du toupet ! Qu’ils aillent se cacher. / Le meilleur est un charlatan. //
Il y a même des socialistes, / Dit Jean, qui donnent la voix, / D’accord avec les gros bourgeois / Pour proclamer la loi excellente et rare. / Ils en font un de charivari ! / Mais Jaurès la trouve mauvaise / De voir que nous « ne marchons pas ». //
C’est au moment où tout augmente, / Que les vivres sont hors de prix : / Oignons, navets, frottoirs, aulx, / Que les bougres n’ont pas honte  / De nous prendre encore quelques sous. / Peu leur chaut que nous mangions de l’herbe / Quand eux se gavent de tout : / De poulardes et de petits oiseaux ! //
Comment fera la fille-mère / Qui veut élever son enfant / Sans se prostituer ? / Se lamenter sur sa misère / Et le père, avec ses enfants, / Les maladies, le chômage / Qui sont si fréquents aujourd’hui, / Vous trouvez, ventrus, qu’il n’y a pas assez de peine ? //
L’ouvrier malade ou sans ouvrage / N’en a pas pour longtemps à s’endetter ; / Il est souvent obligé de porter / Au Mont-de-Piété ses guenilles. / Et quand il n’en pourra plus, / Semblable à une maigre sauterelle / Il lui faudra payer double / Pour rattraper le temps perdu. //
A la p….. de République / Il lui faut, pour nourrir ses souteneurs, / L’argent des pauvres bougres. Quelle clientèle / Ils trouvent en nous, les … gros cochons ! / Mais pour vouloir aller trop vite, / En route ils se cassent la gueule / Pendant que nous leur faisons un pied de nez. //
B.O