la lanterne

Dans la feuille parisienne La Lanterne – 10 août 1897, le critique et écrivain Jean Ajalbert [1863-1947], alors quelque peu libertaire (et boulangiste), et lui même d’origine méridionale, se moque gentiment des descentes estivales des Félibres de Paris sur le Midi, mais il s’interroge aussi sur la vitalité apparente du « vrai » mouvement, celui de la province, et sur son avenir.

Variétés

Ce qui distingue les félibres des pauvres gens franchimans, c’est une grande résistance à la chaleur. En effet, on peut se laisser incorporer félibre, voire y gagner des honneurs, sans être abonné à l’Aïoli, et en ignorant tout à fait le provençal. Mais on ne comptera jamais sérieusement, si l’on n’accomplit pas la descente du Rhône, et si l’on ne revient intact des cuissons d’août auxquelles sont soumis les purs félibres. Pour lire couramment Mistral ou Aubanel, dans son fauteuil, on n’est point dignus intrare : ce qui confère la dignité de félibre, c’est l’épreuve redoutable du voyage en Provence, sous la canicule ! Aussi cela écarte-t-il beaucoup de candidats. Si l’épreuve avait lieu au printemps, ou par le délicieux automne méridional, tout le monde en serait. Je crois bien que François Coppée, Renan, Anatole France assistèrent aux cérémonies félibréennes des environs de Paris, mais ne poussèrent pas plus avant.
Cependant, s’être mué en félibre, lui, le cloarek de Tréguier, cela n’était pas fait pour étonner Renan, qui ne s’étonnait guère de rien : n’avait-il pas, un soir, un nègre pour voisin de table au dîner celtique ! Un breton de Marseille, cela n’a pas de quoi surprendre plus qu’un nègre du Finistère. Coppée, Renan, France ne furent pas des recrues plus sérieuses que Félix Faure, qui a dû, plus d’une après-midi, escompter les prochaines températures de Russie. Seul, Francisque Sarcey, des citoyens franchimans enrôlés par le félibrige, semble supporter vaillamment la chaude promenade. Mais il y a Orange, la Comédie. Et Sarcey, depuis des lustres, ne se vante-t-il pas de trouver la fraîcheur, l’été, au théâtre, où il va alors pour son plaisir, sans plus de feuilleton à faire !
Tout de même, comme galejade, elle est violente, celle qui consiste à transporter sous le plein soleil d’août tout un bateau d’écrivains et d’artistes trop ignorants aussi des géographies. Mais peut-être n’est-ce pas si malhabile ! Il y avait un mois dont personne ne voulait, plus même les magistrats et les avocats, plus même les hommes politiques qui consentaient à disparaître, le mois d’août. Bravement, les félibres ont fait leur ce mois d’août délaissé. Et les Méridionaux qui, d’ordinaire, suppriment le jour par la sieste, fuient le moindre rais de soleil, soudain, pour la cause, ont affronté le soleil. C’est le mois d’août qu’ils ont choisi pour verser à leurs hôtes la coupe sainte de Mistral, le mois d’août, personne ne le leur dispute.
Et, tout en blaguant, on les envie.
D’abord, c’est du génie et du talent qu’ils se réclament, et la renaissance provençale nous a valu la merveilleuse pléïade du grand Mistral, d’Aubanel, de Roumanille, d’Alphonse Dumas : aujourd’hui, voici Batiste Bonnet et Arsène Vermanonza [le typo a massacré le nom de Vermenouze, le félibre auvergnat dont Ajalbert, lui même auvergnat, popularisera les œuvres]. Combien d’autres ! Et il faut bien mettre à l’actif de la Provence, des félibres franchimans, comme Paul Arène et Alphonse Daudet, les félibres ont donc bien le droit de faire du bruit, et il ne faut pas trop reprocher au Midi de bouger… Dans le terre à terre, l’au-jour le jour de nos journaux, les colonnes se dorent et se paillettent, tout d’un coup, aux relations de ces descentes en farandoles joyeuses, et les journaux, à sec, boivent, comme le buvard l’encre fraîche, tant de nouvelles radieuses, tant de discours enflammés, de descriptions fantastiques.
L’autre matin, nous lisions, à cent lieues de Grenoble, le discours de M. Dubost, qui ne l’avait pas prononcé. Nos confrères qui suivent le convoi présidentiel, nous peignent dans leur imagination charmante les foules sur les rives et sur les ponts – lorsque E. Conte rapporte que cela date de trois ans, quand les félibres allaient seuls, sans crainte des bombes, mais qu’aujourd’hui, on n’y danse plus librement, en rond, sur les ponts, gardés à chaque bout par les gendarmes. Mais E. Conte n’est pas félibre, il est d’esprit sec, il voit trop juste. Ecoutons les autres :
Commo l’aigo gisclo em’un cop de remo,
ainsi que chante Mistral.
Comme l’eau gicle sous un coup de rame,
la gaité, l’illusion, tous les enchantements giclent de leur plume, à chaque ligne…
Mais trêve à la plaisanterie. S’il y a, dans les bruyantes manifestations du félibrige, quelque chose de gênant parfois pour les franchimans, de sens plus rassis, amoureux du silence et du clair obscur, assez de génie, assez de talent légitiment tant d’enthousiasme. Et puis, il ne faudrait pas croire que tous les félibres sont à Paris. Il y a des poètes provençaux même en Provence, Maurice Raimbault, de Cannes, Amable Richier, le félibre du Var, Philippe Chauvier, de Bargemon, Maurice Girard, de Valauris, Paul Chassary et Edouard Marsal, de Montpellier, Joseph Roux, Alfred Marpillats, etc., etc.
J’emprunte à un curieux article très documenté de M. Maurice Faure, encore quelques noms d’auteurs, quelques titres d’ouvrages. Rien que pour cette année, voici l’admirable Poème du Rhône, de Mistral ; une réédition de la Terre provençale, de Paul Mariéton, le directeur de l’importante mais intermittente Revue Félibréenne ; En terre d’Oc, d’Albert Tournier. Après les Félibres, de Lintilhac, c’est l’histoire du Félibrige (1854-1896), par Jourdanne.
Mais plus que la production livresque, la publication de journaux et de revues en langue d’oc témoigne de la vigueur du mouvement félibréen.
L’Aïoli est le porte-parole du maître, il paraît sous la direction de Mistral. Lou Viro-Souleu, le Tourne-Sol est l’organe du félibrige parisien. Marseille voit paraître la Sartan (la Poêle à frire) et Lou Felibrige, de Jean Monnié ; La Campano de Magalonna sonne à Montpellier ; Lemousi s’édite à Brives, la Cabretto (le Cabrette) à Aurillac, etc., etc.
Les almanachs s’ajoutent à ces publications. A des milliers et des milliers d’exemplaires se tire l’Armana marsihès, l’Almanach marseillais de notre excellent confrère Auguste Marin, l’auteur de la Belle d’Août. Citons encore lou Cacho Fio (la Bûche de Noël) ; les almanachs ariégeois et cettois, l’almanach montpelliérain, enfin l’Armana prouvençau de Roumanille…
Maintenant, quelle sera la force de ce mouvement décentralisateur en face de l’unification où va la vie contemporaine, de plus en plus ? Le félibrige est-il aussi populaire que le croient les félibres, qui sont des lettrés, etc., etc. ; une foule de questions se pressent. Mais quoi, cela c’est l’avenir. Et il ne faut pas rompre la farandole, cesser le branle, et se priver de porter des brindes pour si peu. Dansons, chantons :
…Les filles de Valence
Sont molles en amour, les Provençales
Le font, la nuit, le jour…
Aussi les félibres ont-ils tôt fait de choisir ! Ils ont les filles de Provence, le vin du Rhône, et le Rhône lui-même, ils ont Arles, Avignon, Marseille, ils ont Mistral, ils ont eu le président de la République, ils auront le tsar quand ils voudront, ils ont le mois d’août tout à eux, et, malgré Séverine [la belle journaliste libertaire était ennemie de la auromachie], des courses de taureaux dans toutes leurs arènes – ô Jean Carrère – et quand ils reviendront, le bon café Voltaire pour s’y reposer et s’y préparer à de nouvelles félibrées. De quoi se mettraient-ils en peine. Ne savent-ils pas que l’an prochain ils emmèneront, s’il leur plaît, à leur suite, les plus récalcitrants des franchimans.

Jean Ajalbert. »