Cet article du grand quotidien populaire Le Journal, tout à fait conforme à l’adulation médiatique de Mistral à cette époque (voir articles sur ce blog), n’aurait pas grand intérêt s’il n’était pas signé de la grande journaliste féministe et libertaire Séverine [1855-1927], un éloge doublement inattendu donc.

On peut imaginer le face à face avec le Grand Homme, mais l’a-t-elle vraiment rencontré ?

Le Journal, 1-5-97

Le Porteur de Brindes

« Lou souléu me fa cantar ! »« Le soleil me fait chanter ! »
(Devise de Mistral.)

Des deux côtés de la Durance, de Carpentras aux Alpilles blondes ; départie par les tue-vents de grands roseaux et les lignées de hauts cyprès ; enrubannée d’argent par les routes poudreuses ; teintée d’aurore, à l’avril joli, sous la défloraison des amandiers ; en sarrau de neige, en habit d’épousailles, par l’éclosion des blanches papilionacées ; arômée de thym, parfumée de lavande ; entre la chaînette des monts, au pied enguirlandé de vignes, et les craus, à peine ombrées de grêles oliviers, c’est le jardin de la Provence, la plaine de Saint-Remy.
Puis, la fertilité s’accentue ; la terre, plus riche, donne le blé, les fourrages, le meilleur de son effort, le summum de sa fécondité. Une ampleur élargit les champs ; magnifie le paysage ; semble agrandir l’horizon. La beauté demeure, même s’accroît ; mais davantage auguste – ses grâces, moins frivoles, ont l’impérissable attraction de la sérénité, une douceur hautaine et tendre, un charme à la fois juvénile et maternel, quelque chose d’indescriptible et de divinement mystérieux.
C’est Maillane. Et à l’entrée du bourg, au bord du grand chemin – porte ouverte à l’imploration de tous ; maison de Janus, dont une face regarde passer la pauvre humanité en détresse ou en déroute, dont l’autre face, vers le parterre ennobli d’acanthe, contemple le Lion d’Arles, le roc de légende accroupi au lointain, dans l’infini du ciel bleu – voici, non pas la retraite, mais le retrait du poète, le logis du Capoulié ; du paysan demeuré fidèle à ses rustiques origines ; du vétéran de l’Idéal, qui mourra sans s’être rendu, à l’exemple de ses fiers aïeux !
Il a de qui tenir, étant de souche vaillante, ayant de l’héroïsme sous la peau !
Dans la salle où l’on mange, chez lui, non loin de la mée où est la farine, non loin de la panetière à colonnettes, entre les attributs des gardiens de la Camargue, tridents, sedens, etc., est appendu un vieux fusil : celui de l’ancêtre, grognard de l’Empire, soldat de la Grande-Armée, qui « tendit la guêtre » à travers toute l’Europe, derrière les aigles victorieuses.
De cet atavisme est né un chef-d’œuvre : le chapitre XXXVI du Poème du Rhône : la vision de Napoléon redevenu Bonaparte, traversant en vaincu, en proscrit, l’Avignon ensoleillé, et triomphant encore de la haine par la majesté du malheur.
Le père, lui, fut un laboureur, ayant du bien ; qui, à la Saint-Jean, voyant glaner, derrière ses moissonneurs, Délaïde Poulinet, une jolie fille sans dot, huitième enfant d’un pauvre honnête home, s’en éprit et l’épousa.
Celui-là, aussi, était un juste, ayant gardé toutes les vertus de la race et le respect des touchantes traditions. Chaque soir, il priait en commun avec ses serviteurs. Aux fêtes, il observait les rites. A Noël, il bénissait la bûche, en apparat ; puis appelait l’indulgence du Seigneur sur les défunts de sa lignée.
C’était un simple. Tandis qu’on vannait le blé et que, dans les passoires d’osier, le calme de l’atmosphère laissait la cangue du grain, il invoquait son homonyme, le bon vent allié du travailleur. On dit que le mistral accourait ; et que même, par malice, il s’amusait quelquefois à souffler rude. C’était alors d’autres paroles, pour admonester l’invisible ; lui reprocher ses fredaines ; lui faire honte de sa mauvaiseté.
Jamais il ne fit de tort à personne. Jamais il ne fut avare, grange fermée, cellier clos. Il y eut toujours une tranche de fougasse pour les voisins, un bout de rondelle pour les mioches, un verre de vin de Maguelonne ou de Châteauneuf pour les amis. Envers tous, il se montra équitable, bienfaisant et fraternel.
Encore de lui, son fils avait de qui tenir !
Aussi, regardez-le, le bon géant, issu d’un héros, puis d’un pasteur ! Sa stature athlétique eût pu porter non pas seulement la cuirasse des guerriers modernes, mais toute l’armure des chevaliers, et l’audace est dans son geste, et l’intrépidité est dans son œil ! Il a pris à l’aïeul toute la combativité de sa nature ; son besoin d’action ; la véhémence de son apostolat ; l’ « en-avant » qui, plus encore que ses poèmes, auprès de la plèbe, l’a sacré Empereur du Midi !
Mais en même temps, tout son être reflète la paix des champs ; la biblique tendresse qui unit le sol à l’homme, dans la communion du réciproque amour. Il sait par cœur son pays, les saisons, chaque aspect de la nature ; il tutoie les arbres ; et les unes après les autres, des générations de bêtes sont venues frotter leur mufle à la douceur de sa main.
A son tour, il est le Père…
« Agriculteur-viticulteur » porte, sur son indication, je pense, le Bottin des départements.
Mais ce n’est pas à l’« agriculteur-viticulteur » que les Cévenols d’Anduze, en tribut d’admiration, apportent, chaque année, pompeusement, le plus beau feutre de leur fabrication : le chapeau de mousquetaire qui fait si bel effet, en bataille sur sa crinière grise.
Ce n’est pas davantage vers l’« agriculteur-viticulteur » - non pas que je dise que son vin soit mauvais, halte-là ! – que s’en vont tous les vœux de toute la Provence et tout l’enthousiasme de toute la France intellectuelle.
Car il fut non pas seulement l’auteur acclamé de Mirèio, de Calendau, des Isclo d’or, de Nerto, de La Reino Jano, du Pouèmo dou Rose – ce merveilleux Poème du Rhône qui est l’odyssée d’un fleuve et d’une race ! – mais il est aussi le donateur, au patrimoine commun, d’un trésor inestimable : la reconstitution, la remise en vigueur, en usage, de l’idiome natal.
Sans parler des deux gros volumes du Dictionnaire provençal-français, qui lui occasionnèrent si grosse dépense de temps, de travail, d’argent même (cinquante mille francs, depuis remboursés par les acheteurs), comment ne pas parler de son œuvre dans l’Armana prouvençau, depuis trente-deux années, cet almanach qui, vendu à deux cents numéros au début, propage, aujourd’hui, à dix mille exemplaires, l’idée sacrée de ne rien abandonner du patrimoine des anciens ; de rester fidèles à leur mémoire, à leurs coutumes, à leur foi, à leurs espoirs !
Grâce à cet effort-là, présentement, le Père Savinien, dans les écoles chrétiennes d’Arles, fait faire des versions, en provençal, à ses quatre cents élèves ; le directeur de l’école d’Orange, approuvé par ses supérieurs hiérarchiques, en fait autant ; le père Xavier de Fourvières, à Saint-Jean, le quartier des pêcheurs de Marseille, a prêché, lui aussi, en provençal, mieux entendu, mieux compris, de son pauvre auditoire.
C’est de cela, autant que de son génie, qu’il convient de louer Mistral : de cette filiale adoration qu’il professe pour sa province ; qui le fait intervenir chaque fois que les intérêts en sont lésés, chaque fois qu’il espère allumer dans les âmes la foi qui soulève des montagnes et régénère les nations.
C’est pour cela qu’on l’a vu – lui si bon à Pan-Perdu ! – figurer dans le mouvement tauromachique, faisant abstraction des causes pour n’envisager que le but. Mais c’est pour cela, aussi, qu’il a écrit l’Inne gregau – l’hymne grec actuellement interdit dans toutes les réunions provençales – le cri d’un esprit généreux, répondant à l’appel du faible ; clamant, par-dessus les rumeurs viles l’encouragement au Droit, l’exhortation au Devoir, l’oraison à la Beauté !
Car son éloquence écrite ou parlée est essentiellement suggestive, car son verbe a le don d’entraîner les foules, de déterminer les hésitants, de réconforter les timides, de griser, comme le suc des ceps, les plus froides raisons.
Il est celui qui traduit en paroles sonores le tumulte des confuses sensations, des vagues instincts, des désirs imprécis ; il est celui qui, dans le banquet humain, se lève et interprète, avec des mots célestes, les rêves et les chimères : le porteur de toasts, de brindes, comme l’on dit là-bas – et si haute est sa taille, et son âme ingénue est si proche du paradis, qu’il semble que sa coupe s’en ailler parfois choquer, à la santé de l’humanité, contre l’ostensoir d’or du soleil !

SÈVERINE.