margarido

Voici la très significative introduction de Louis Jourdan au grand poème provençal de Marius Trussy, Margarido, publié en 1861 :

"Je ne veux point analyser froidement et en vile prose ce poème que vous allez lire, que liront avec plaisir ceux-là même qui ne sont point familiarisés avec cette belle et harmonieuse langue provençale.

Je préfère vous parler de cette langue elle-même, de cette glorieuse vaincue, destinée à mourir, et qui, avant de succomber, comme pour attester sa puissance, crée en quelques années deux grands poèmes, deux chefs-d’œuvre, Mireïo et Margarido.

A un certain point de vue, au point de vue privé, pour ainsi dire, il est regrettable de voir des hommes d’imagination et de talent, des poètes de la force de Mistral et de Trussy, Jasmin, Roumanille, Bénédit, Anselme Mathieu, Dauphin et tant d’autres, - car elle est nombreuse la pléïade de nos poètes méridionaux, - il est regrettable, disons-nous, que des hommes de cette trempe écrivent leurs poèmes, leurs chansons, dans une langue de moins en moins parlée, et que chaque jour enferme dans un cercle plus étroit. Déjà, les poètes provençaux sont obligés de placer une traduction française en regard de leur texte. Cette traduction est indispensable pour que leurs œuvres puissent être lues à Paris et dans le reste de la France. Bientôt cette traduction sera indispensable aussi aux Provençaux eux-mêmes qui se déshabituent, de plus en plus, de la langue maternelle, que, d’ailleurs, n’écrivent jamais ceux qui la parlent et la lisent le mieux.

Nos poètes, je le sais, nos Felibres, nos troubadours obéissent à un sentiment respectable ; ils aiment cette langue riche et imagée ; ils l’aiment, et dans l’espoir de la ranimer, de prolonger son existence, ils lui sacrifient généreusement leur propre gloire et leur popularité. La plupart de ceux qui sont inconnus aujourd’hui en dehors de leur localité, seraient célèbres maintenant, s’ils avaient traduit en français les sentiments généraux, tendres, passionnés, qu’ils ont exprimés en vers provençaux.

Il faut bien tenir compte de ce sacrifice ; il faut les louer sans réserve ; mais il faut aussi que leurs succès, si légitimes qu’ils soient, ne nous fassent pas illusion sur la vitalité de la langue qu’ils parlent et écrivent avec un charme souverain.

Oui, cette vieille et belle langue provençale se meurt, malgré les efforts dévoués de ses plus fervents adorateurs. Les fils la parlent moins purement, moins fréquemment que les pères ; et les petits-fils ne la comprendront plus dans un temps plus ou moins prochain.

Cette tendance fatale, ce résultat inévitable donnent plus d’importance et plus d’intérêt encore aux efforts, aux tentatives de nos poètes méridionaux pour conserver, non seulement les traditions provençales, mais encore la langue qui a été la langue de notre patrie ; la langue que le Dante et Pétrarque ont parlée, qui a enfanté d’impérissables monuments littéraires, et qui, à travers les révolutions politiques, s’est conservée intacte et pure de tout mélange.

[…]

Margarido est écrite en pur provençal ; tellement pur que les oreilles habituées aux idiomes francisés que l’on parle maintenant dans presque toutes nos villes du Midi, auront plus d’une fois besoin de recourir à la traduction littérale pour avoir le sens des tournures elliptiques de vieux mots que les citadins ont désappris, et dont les campagnards seuls ont gardé le secret. Nul ne possède mieux que Marius Trussy le mécanisme de la langue ; il en sait les tendresses et toutes les vigueurs ; il pense et écrit en provençal avec une netteté remarquable."