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Parmi les assez nombreux saluts parisiens à Calendau, distinguons celui de l’éminent critique littéraire du grand journal conservateur, Louis Ratisbonne, qui, tout en apportant au poète le lot accoutumé d’éloges, n’en illustre pas moins, et de façon assez brutale sous la politesse de rigueur, la condamnation de l’entreprise félibréenne de défense et illustration de la « langue provençale ».

Le Journal des Débats, 26 avril 1867

« VARIETES
Calendau, pouèmo nouvéu, par Frédéri Mistral, avec traduction française en ragard et portrait de l’auteur, par Hébert.

Il y a six ans qu’ici, et le premier dans la presse (quand la critique a de ces bonheurs, on peut lui pardonner de s’en souvenir), je racontais les beautés de Mirèio, une idylle presque épique, née sous le ciel de la Provence, écrite dans la vieille langue des troubadours, et traduite en prose française, par son auteur, avec un art savant. Un poëte de regrettable mémoire, Provençal aussi, M. Adolphe Dumas, s’était pris d’enthousiasme pour cette ravissante Mireille ; c’’est lui qui avait conduit à Paris la jeune paysanne, vantant partout le poëme et l’auteur, et qui m’avait fait l’honneur de me les présenter. Je me défiais d’abord de mon admiration ; mais, après lecture, je la partageai et je le dis hautement. Je ne restai pas longtemps seul, et quelques jours après, une voix de poëte souverain, Lamartine, dans un de ses Entretiens littéraires, salua le traducteur provençal d’un de ces applaudissemens [graphie déjà dépassée à l’époque] qui donnent la gloire.

mistral

M. Mistral, l’auteur de Mireille, revient aujourd’hui à paris et peut se présenter tout seul, son nouveau poëme à la main, Calendau. Il ne craint même pas d’offrir, en tête du volume, à la curiosité d’un public désormais conquis, son portrait finement dessiné par le peintre Hébert. Ce portrait rend bien du modèle la tête intrépide et jeune, bravement plantée sur des épaules robustes ; pourtant le poëte n’a pas cette expression de défi, de sombre et nerveuse ardeur que lui a prêtée l’artiste ; ceux qui le connaissent regretteront de ne pas trouver dans cette image son clair et brave regard qui n’a rien de farouche, son bon sourire confiant, en un mot sa vraie physionomie de poëte heureux.
Je n’ai pas envie de revenir, pour en rabattre, sur les louanges que j’ai prodiguées dans le temps à Mireille, et j’en ai à donner de nouvelles, de tout cœur, à Calendau.
Mais alors déjà, et à propos de cette tentative de poésie provençale, je faisais des réserves sur lesquelles il est plus important encore d’insister aujourd’hui, en présence des illusions que le succès peut faire naître ou entretenir. En effet, quoiqu’il l’ait tentée avec le plus d’éclat, l’entreprise de M.Mistral n’est pas une entreprise isolée. Il serait injuste d’oublier ceux qui, avec lui, ont réveillé les échos poétiques de la Provence, les noms (et j’en passe) de Roumanille, de Trussy, d’Aubanel, l’auteur de la Grenade entr’ouverte, recueil de chants tendres et passionnés, dont M.Mistral, en m’annonçant le volume, me disait avec une superbe qui sentait aussi sa Provence : « Vous y verrez comment nous aimons, nous autres, dans notre Midi. » Si on les oubliait, les poètes provençaux auraient soin de ne pas s’oublier eux-mêmes. Ils sont une phalange dont tous les membres unis entre eux ont formé comme une société d’admiration mutuelle. Ils se nomment Félibres. Ils ont pris ce nom dans je ne sais quelle vieille légende où le mot s’applique aux docteurs qui conversent avec Jésus enfant. Cherchant une dénomination particulière pour se distinguer des anciens troubaires, ce titre de félibres leur a paru bon et ils l’ont adopté. Ils publient chaque année une sorte d’almanach poétique tout entier écrit en patois provençal ; c’est là que leurs enthousiasmes se rencontrent et qu’ils échangent entre eux l’encens cher aux poëtes. C’est là que sont célébrés les œuvres et gestes de M.Mistral, dont le succès les a électrisés et qu’ils ont reconnu pour leur chef ; c’est là, quand l’auteur de Mireille revient de Paris, qu’on y raconte avec orgueil les trionfles de Mistral.
Il n’y aurait rien à dire à cela, et tout au plus pourrait-on sourire de ce qu’il y a d’ingénu et d’excessif dans ces manifestations, si derrière les succès particuliers, « triomphes » même, si l’on veut, les Félibres ne poursuivaient un autre triomphe plus général et impossible, celui d’une langue périmée, de cette langue romane qui, au beau temps même des tensons et des sirventes, n’arriva jamais à son point de perfection, détrônée qu’elle fut de bonne heure par l’italien de Dante et de Pétrarque, et ensevelie par l’idiome qui devait devenir la langue française dans les vers de Corneille, dans la prose de Pascal et de Bossuet. Depuis cette époque, le vieux roman a nécessairement dégénéré ; il s’est déformé, il est devenu patois. Si diamant il y a, c’est un diamant bien difficile à sortir de sa cangue. Croire à une résurrection triomphale du parler roman, voilà l’illusion. Ils l’ont, cette illusion, les docteurs de la loi poétique en Provence ; ils l’ont même au point que la langue nationale est l’objet de leurs attaques sourdes ou déclarées. Heureusement, elle peut les braver. Aimer sa province, la petite patrie dans la grande, c’est bien, pourvu que l’amour n’aille pas jusqu’à l’égarement et à la chimère. Décentralisons, soit ; mais gardons-nous du provincialisme. La Durance ne revient pas en arrière après qu’elle s’est jetée dans le Rhône, et la Provence ne s’arrachera pas davantage du sein de la France, où s’est absorbé avec elle son idiome recouvert de tant de productions de génie. Sans doute, la langue nationale, en s’éloignant de ses sources, a perdu bien des qualités de naïveté, de grâce et de vigueur, et l’on trouve dans les dialectes de ses différentes provinces, surtout dans ceux de la Provence et du Languedoc, des tours énergiques et pittoresques qui manquent au français, des vocables agréablement raucisonans [sic], et d’autres mots comme enduits de miel et faits exprès pour la poésie. En revanche, on sait ce qui manque à ces dialectes bariolés qui diffèrent de ville en ville ; ils n’ont pas la correction, la noblesse, l’urbanité, caractères de notre langue française, langue sérieuse qui répugne aux molles afféteries et aux mignardises. Elle est un peu pauvre ; c’est une gueuse fière, disait Voltaire, à qui il faut faire l’aumône  malgré elle, et plus propre, on peut en convenir, à la prose qu’à la poésie ; mais elle a suffi pourtant à Racine et à André Chénier ; et Lamartine, Victor Hugo et quelques autres en ont tiré un bon parti. Au surplus, la raison de la domination assurée pour longtemps au français sur le provençal, le languedocien, le breton, le flamand n’est pas seulement dans sa supériorité ; la raison, on le sent bien, c’est qu’elle est la langue nationale et ne peut cesser de régner, à moins d’une dissolution de la France.
Ecrivez donc en provençal, si bon vous semble ; que votre poésie y prenne des facilités que le français vous refuse : l’hiatus, les terminaisons identiques du singulier et du pluriel, et d’autres libertés. Essayez, si vous pouvez, de vous élever au pur roman en faisant entrer les vieux mots de la langue d’oc dans le parler courant, corruption dédaignée de la langue-mère. Mais si vous voulez que vos vers, admirés dans votre province, éveillent au dehors un écho, en attendant cette victoire et ce rétablissement de la langue d’oc et de l’accent de Marseille, traduisez, vous ferez bien, votre poésie en français.
M.Mistral n’a pas attendu notre conseil. Malgré le cri de guerre qu’il pousse dans Calendau : « Langue d’amour, s’il est des fats et des bâtards, tu auras à ton côté les mâles du terroir, et tant que le mistral farouche bramera dans les rochers ombrageux, nous te défendrons à boulets rouges, car c’est toi la patrie et toi la liberté ! », malgré ce défi, il a eu soin d’écrire pour les « Franciots » une version en prose française de Calendau comme il l’avait fait en publiant Mireille. Cette traduction à la vitre, c’est-à-dire en regard du texte et calquée sur lui, nous a permis de lire et de goûter des beayx poèmes, qui, sans elle, eussent été pour nous lettre close. Je me suis même laissé dire que cette version, nécessaire pour nous, n’est pas tout à fait inutile aux lecteurs de Marseille et d’Avignon. Ils eussent été embarrassés quelquefois du sens exact de certains mots de ce néo-provençal recherché, trié, et habillé un peu à la mode antique de Bertrand [sic] de Born. »

Ratisbonne donne ensuite un fort long résumé de l’œuvre, accompagné de citations provençales. Et il conclut :

« Il faut bien le dire : parmi les poëtes que nous avons pu voir éclore depuis une vingtaine d’années, on en citerait difficilement qui aient montré cette envergure ; il n’en est pas surtout dont l’inspiration se soit soutenue jusqu’au bout, dans un grand poëme, avec cette force et cette largeur. Malheureusement, je le redis en finissant, M.Mistral n’écrit pas sa poésie en français, mais dans un dialecte qui lui permet bien des libertés et dont l’intelligence est limitée à une seule province. Perdrait-il beaucoup de sa puissance, en même temps qu’il y perdrait de ses facilités, s’il tenait, triomphe plus rare, d’être un poëte français au lieu d’être seulement le premier poëte de la Provence ? Je l’ignore. En tout cas, la Provence a été pour lui, on le dirait, cette fée Estérelle qui rend fous ses amoureux, d’une folie qui leur fait faire des prodiges. L’auteur de Calendal et de Mireille a mérité de conquérir la fée par son amour et par son talent. Mais à celui qui conquerra ainsi la France par un poëme aussi beau, écrit dans la langue nationale, à celui-là, s’il vient, la couronne de gloire !

Louis RATISBONNE. »