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Il était naturel que Le Petit Journal accorde au nouvel ouvrage de Mistral une place de choix, ne serait-ce que par les liens avec Maillane du père de son fondateur et dirigeant, Moïse Millaud (Mistral s’en explique dans ses mémoires).
Ainsi, le numéro du 24 janvier 1967 consacre à Calendal sa première page et une partie de la seconde, sous la plume de l’aimable, fantaisiste et populaire chroniqueur Timothée Trimm (« nordiste » qui ne devait pas connaître un mot de provençal) : article de politesse et de convenance, certes, pour ne pas dire article de commande, mais l’influence considérable du quotidien ne pouvait qu’assurer à Mistral un label de reconnaissance parisienne, et nationale, que la presse de Provence ne lui accordait pas toujours.

« LE NOUVEAU POÈME DE FREDÉRIC MISTRAL

Il y a, dans le monde, moins de poètes que de souverains. Il ne suffit pas de faire chanter le même son à deux rimes placées au bout de deux lignes parallèles… pour être un poète. Il faut encore avoir reçu, de Dieu même, la couronne d’étoiles.
Nous avons en France un grand poète, Frédéric Mistral, dont j’ai vanté à cette place, il y a deux ans, la Mireille splendide… Sa forme rappelle la grande manière de l’Iliade et de l’Odyssée. Tandis que ses personnages s’agitent dans une action attachante et noble, l’écrivain fait à la plume les paysages les plus adorables, depuis la montagne jusqu’au ravin, depuis l’arbre centenaire jusqu’à la fleur née d’aujourd’hui… tout révèle un coloriste, un savant, un penseur.
Ce matin, j’ai reçu d’Avignon un livre intitulé Calendal, poème nouveau. Sur la première page, la main qui reproduit si merveilleusement les trésors de la Provence avait tracé ces mots :
A Timothée Trimm ;
Hommag et gratitude,
F.MISTRAL.
J’ai passé ma nuit, non à courir les bals masqués ou à chercher les beaux rêves sur mon oreiller…mais à parcourir les 500 pages de ce chef-d’œuvre inédit.
Et ce matin, je vais chercher à vous en donner une idée.
On dit que l’une des femmes de Cléopâtre, ayant reçu de sa royale maîtresse une tunique semée de perles, la dut couper pour l’approprier à sa taille plus petite que celle de l’opulente reine d’Egypte.
Au premier coup de ciseau, toutes les perles s’égrenèrent.
J’ai peur que pareille mésaventure ne m’arrive avec Calendal, que je suis obligé de mutiler pour le faire entrer dans ces colonnes, que le lapidaire me pardonne…
C’est la Provence que chante encore M. Frédéric Mistral. : »

Et sur trois colonnes en première page, et encore sur deux colonnes dans la seconde, Trimm, en alignant les citations (françaises), présente sans le commenter le fil de l’œuvre.
Il conclut ainsi :

« Quand à Londres, à Rome, à Saint-Pétersbourg, nous visitons les monuments, un interprète habile, sachant que nous ignorons la langue du pays, nous explique en français leurs beautés.
Ainsi fait Frédéric Mistral pour l’explication de ce monument poétique, écrit comme Mireille en provençal.
A côté de la page en patois [« patois » ! on le voit, le naturel reprend vite le dessus chez le chroniqueur parisien…] est la page explicative en langue usuelle…
La France entière connaîtra ce chef-d’œuvre, et ce n’est pas un mince honneur pour le Petit Journal d’y avoir le premier contribué par un hâtif et sincère éloge.

TIMOTHÉE TRIMM. »