René Merle - Ker Moco

La Marseillaise - Chroniques varoises n°18 - 25 février 1996

Un lecteur me demande de préciser le sens du mot “Mocò”. Je réponds bien volontiers mais, ne souffrant ni de fixation chromosomique ni de parano des origines, j’écarte certaines acceptions desquelles on passe vite au rejet des “autres”.
Le mot “Moco” vient de la marine nationale. Dans la marine d’ancien régime, les équipages de la flotte de Méditerranée, (celle du Levant par opposition à celle de l’Atlantique, ou du Ponent, “Pounent”) étaient levés dans les quartiers de Sète, Toulon, Antibes, la Corse. Sur les navires de Toulon, les matelots et la maîtrise s’exprimaient en provençal, les commandements étaient donnés en provençal.
Dans la marine du 19e siècle, le brassage avec les “Pounentès”, bretons avant tout, fera naître le mot “mocò”. Comme l’indique Mistral dans son dictionnaire, les marins de notre littoral prononçaient “moco” l’expression “émé aco” (“avec ça”), et les “Pounentès” en firent un sobriquet, plutôt péjoratif, pour désigner les Toulonnais. Je renvoie à l’article “emé” (“avec”) dans ce dictionnaire.
Les “Mocòs” passaient pour râleurs et indisciplinés.
Le mot n’apparaît pas vraiment dans les textes et les journaux provençaux avant le Second Empire, où il se banalise. Dans l’enquête que j’achève sur le provençal dans la presse de cette période (1), je relève que les provençalistes toulonnais sont partagés sur l’usage du mot. Certains le rejettent comme méprisant, d’autres l’arborent en signe de reconnaissance. En règle générale, du péjoratif, il passera au neutre (“Mocò” = Toulonnais, et plus largement provençal du littoral). Il prend même souvent une nuance d’affection.
Qui n’a pas vu dans le pays toulonnais, au portail d’une petite maison de retraité marine (breton), la plaque “Ker Moco” ? Belle illustration du mélange des identités et de l’aberration du pedigree Varois “de souche”.

René Merle

(1) Cf. sur ce blog l’ouvrage Les Varois, la presse varoise et le provençal