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En mai 1930, pour le centenaire de la naissance de Mistral, la Nouvelle Revue Française publiait un numéro spécial d’hommage (n°200). Numéro assez éclectique où, à côté de la prose de Maurras, on pouvait lire ce très bel article du jeune démocrate André Chamson [1900], dont la thématique ne coïncide pas avec l’habituelle antienne mistralienne :

« Affirmations sur Mistral

T’apararen à boulet rouge…
F.Mistral.

Pour ramener la grandeur de Mistral à une valeur simple, il suffit de poser qu’il a transformé, par son œuvre, le sens du mot civilisation et, avec lui, dans notre esprit, quelque chose de la réalité du monde.

La civilisation n’était que l’architecture de le vie sociale, le plan de la Cité, le décor dans lequel il nous fallait vivre : dans l’œuvre de Mistral, elle devient notre force la plus secrète, ce qui est le plus profondément lié à notre être, une puissance inaliénable et imprescriptible, contre laquelle ne peuvent rien ni les événements ni les forces de la terre.

Une glose subtile de son œuvre, une explication de ses poèmes, une transposition symbolique ou significative de la personne de ses héros et de ses héroïnes, rendraient difficilement sensible cette nouvelle valeur de la civilisation. La mesure solennelle du temps qui, avec son Centenaire, nous ramène vers sa gloire et vers son berceau, est plus propice que toute étude à cette compréhension. Maintenant peuvent s’unir, matériellement, en un seul faisceau, sa gloire, son œuvre et toutes les puissances qui se lièrent en lui, du berceau à la tombe, - part des hommes, part de l’homme, part du monde ou de Dieu – et se découvrir ainsi clairement les raisons d’une grandeur qui, comprise, nous apparaît comme une somme de l’expérience humaine.

Dès ses premiers pas, autour de Maillane, Mistral trouva devant lui les vestiges de toutes les grandes civilisations qui ne vivent plus que dans l’histoire.

La voie gauloise qui avait conduit les premières grandes migrations des peuples, n’était plus qu’une piste intermittente sur la crête des collines. Parfois, elle se confondait avec la route des légions de Rome qui marquait plus puissamment sa trace à travers le désert, avec ses bornes, ses longues dalles aux ornières creusées par les roues des chars. D’un point de l’horizon à l’autre, elles s’infléchissaient vers les villes, vers Saint-Rémy, vers Arles, vers Nîmes, où les temples, les amphithéâtres, les portiques maintenaient le souvenir de Rome, et l’image d’une civilisation qui a su vivre par elle-même, avec son ordre, son architecture et sa puissance. En Avignon, à Saint-Gilles, aux Saintes-Maries, des églises et des châteaux révélaient un autre monde : monde chrétien du moyen âge qui vécut aussi dans sa puissance close et qui se recomposait devant les yeux de l’enfant. Dans toutes les villes de Provence, au long des rues, dans les vieux quartiers d’Aix ou de Nîmes, devant les demeures de la Renaissance, à petites cours, à fenêtres basses, à loggias étroits, cerclées d’acanthes, une autre civilisation se révélait à lui et une autre encore devant les palais autoritaires ou les châteaux rustiques et pompeux du Siècle classique.

Toutes ces civilisations conservées dans leur architecture et dans leur décor monumental étaient mortes. Leur présence même témoignait de leur vanité. Cirques, temples, palais, demeures aristocratiques étaient vides, ou ne répondaient plus à la nécessité qui les avait faits construire par les hommes.

Devant ce spectacle, une certitude aurait pu naître, soutenue par le génie de l’époque, par les certitudes qu’avaient alors les plus grands des hommes et qu’ils avaient affirmées à travers tout l’ancien monde, devant des spectacles semblables : rien ne restait des civilisations successives, tout s’effaçait avec elles et l’effort de l’homme s’épuisait en vain à les reconstruire.

Rien de plus désespérant en apparence que ce coin de terre où subsistaient tant de vestiges de la grandeur humaine. Rien de plus romantique, rien de plus terriblement propice à la naissance du désespoir.

C’est ici pourtant que l’expérience des hommes va trouver enfin son équilibre, conquérir sa pleine puissance et, pour la manifester, l’œuvre de Mistral va naître, devant ce spectacle, d’une expérience profonde qui lui est contradictoire et qui pourtant ne saurait exister sans lui.

Le peuple de la Provence, les paysans et les citadins, les domestiques de la ferme paternelle, le père de Mistral lui-même manifestaient en effet autre chose que cette leçon désespérée qui se lisait sur tant de ruines. Vivants, allègres, maîtres des nécessités de leur vie, ils n’apparaissaient pas comme perdus sans espoir au milieu de cet écroulement des civilisations successives. Un certain génie avait survécu en eux à la disparition de la puissance et de la force. Il se retrouvait une puissance dans sa faiblesse elle-même et, presque ascétique, imposait le certitude que rien ne pouvait l’entamer. C’est dans l’homme que se retrouvait, intacte, la somme de tant d’efforts et, jusqu’au plus humble, chacun le manifestait et le manifeste maintenant dans l’œuvre du poète. Chaque vers, chaque poème nous en est une preuve, mais, comme pour nous donner cette preuve en dehors de son œuvre, Mistral nous a dit que le soir, dans la salle du Mas du Juge, son père lisait l’Illiade, la Bible, ou Don Quichotte à ses domestiques rentrés des champs. Un force de l’esprit, une allégresse, un goût de la grandeur équilibraient ainsi l’enseignement des ruines.

Toute l’œuvre de Mistral repose sur cette expérience. Nourrie de l’histoire, elle échappe à ses servitudes et n’accepte aucune de ses limites. Nourrie par une terre, elle domine le destin qui la dirige et n’accepte pas plus les servitudes de l’espace que celles de la durée. La vision que Mistral a du monde se situe ainsi par delà l’histoire, par delà l’événement, par delà la nation elle-même, qui est le grand événement du point de la durée où nous sommes.

L ‘œuvre de Mistral constitue, en effet, à elle seule, une littérature nationale, mais pour exister cette littérature n’a pas eu besoin de support matériel, de la réalité armée, close, confinée, d’une nation.

C’est dire que la pensée de Mistral crée un monde, malgré l’histoire, au delà des événements, avec ce qui se découvre à nous, petit à petit, comme la réalité durable, éternelle peut-être, de l’homme et de son effort. Il la conçoit si bien et dans une si grande lumière, que toutes les différences qui ne sont que les apparences momentanées de la vie, s’écroulent pour lui : le pâtre devient l’égal de l’impératrice et les époques où tout semble se défaire lui découvrent un génie égal à celles qu’ordonne la puissance maîtresse de l’homme. Notre hiérarchie sociale disparaît chez lui en même temps que l’idée de décadence, qui est la hiérarchie des civilisations.

Je n’ai voulu tenter d’exprimer ici la puissance de l’œuvre de Mistral que par des affirmations simples, brutales presque. On n’ajoute rien à l’œuvre d’un poète, que la force qui nous vient d’elle. De Mistral à nous, cette force est la résistance de la vie et de l’esprit à tout ce qui les menace. Dans le monde qui nous est donné, au milieu des événements qui nous pressent et contre eux, elle peut maintenir, véridique, l’alliance de l’homme et de la terre.
André CHAMSON

On peut lire sur ce blog le très beau poème en provençal, "Compagnons de la Nuée", publié dans le même numéro de la nrf