Dans les deux grands journaux conservateurs, le Figaro et le Temps, la mort de Mistral est présentée et commentée par des auteurs qui n'ont rien de méridional. Révérence marquée et connaissance approximative de l'œuvre, bien déclinée dans la succession de ses titres, mais peut-être en fait mal connue. Le rapport de Mistral à Homère (dont Mistral se réclamait d'ailleurs) en témoigne à sa façon. Aucune polémique sur la "résurrection" en langue littéraire d'un idiome populaire voué à la disparition. Tout au contraire, éloge de la résistance à la centralisation, fille de la Révolution...

J'ajoute en bleu quelques précisions. R.M

le figaro

Le Figaro, 26 mars 1914

Première page

FRÉDÉRIC MISTRAL

Mistral est mort ; il est mort plein de jours, dans la sérénité de sa gloire et dans la douce tranquillité de sa rêverie pareille à son horizon. Qui n’envierait une telle fin ?... Mais toute mort est belle, qui consacre une belle vie, la mort du poète, comme celle-ci, ou la mort du soldat, tué à son poste…
Mistral aura été, en notre temps, le poète ; non seulement un poète parmi les autres, mais le Poète, et par son génie, et par sa légende et par la vérité de son personnage, et par l’immense renommée qui, dans tout l’univers, répandit son œuvre, sa Mireille aussi célèbre que l’Iliade et l’Odyssée, une œuvre qui avait ce double caractère, sa fraîcheur d’une imagination toute récente et son air d’éternité immobile.
Je ne l’ai jamais vu. Quand j’étais enfant, j’ai dû apprendre son nom vers la même époque où j’ai appris le nom d’Homère ; et l’aventure de Mireille, je l’ai connue dans les années où m’enchantaient aussi les aventures de Nausicaa, de Briséis. Je ne distinguais pas beaucoup les siècles différents où vécurent ces trois jeunes filles ; et l’on m’a bien étonné, un jour, en me disant que Mistral vivait encore, et non Homère. Il y a, dans ces erreurs que les enfants commettent , et semblablement les peuples enfantins, une sorte de réalité, un peu bizarre, un peu absurde, une réalité pourtant et un authentique arrangement des choses. A maints égards, Mistral est le contemporain d’Homère.
Il nous apparaissait comme tout détaché de ces petites contingences par lesquelles un écrivain, si grand qu’on le suppose, est cependant notre voisin, j’allais dire, notre confrère, dans le trantran quotidien. Retiré loin, là-bas, à Maillane, il semblait quasi fabuleux, un aède qui a survécu, l’on ne sait plus comment, aux âges de la poésie. Ceux qui l’avaient rencontré, dans son pays, racontaient qu’il était beau, doux et gracieux, et racontaient de lui des anecdotes ravissantes de bonhomie, analogues à celles qui ont couru probablement, touchant le fils de Chryséis ou Hésiode. Nous l’apercevions, en pensée, à la porte de sa maison, vieux et de noble maintien, dans la lumière d’un soir méridional, son chapeau large sur ses cheveux blancs, sa canne à la main, son chien près de lui, et sa famille à ses côtés, et le village le saluant à l’heure où l’on revient des travaux et à l’heure où l’on chante les chansons de Mireille.
Ceux qui l’avaient rencontré ne racontaient rien, si vivement qu’on les voulût questionner, qui ne fût digne d’un aimable et grand Homère. Ce que nous perdons, en apprenant sa mort, c’est la certitude précieuse d’un Homère vivant en même temps que nous.
Or, ce qu’il a tenté d’accomplir, ce qu’il a réussi, c’est le plus extraordinaire paradoxe : la résurrection d’un pays. Mais la Provence n’était pas morte ? Non ; et qui certes consentirait à dire que nulle parcelle de France tombe en déchéance ? Toujours est-il que, si la France dure, les provinces languissent : l’âme provençale était, de même que les autres âmes provinciales, menacée de s’anéantir. Ce phénomène a plusieurs causes, politiques, sociales, et toutes d’une qualité que les philosophes  - gens impérieux – marquent du sceau de la nécessité. L’on épiloguerait là-dessus ; et je crois que l’origine de l’erreur, on la trouverait dans une séance de l’Assemblée constituante où les théoriciens et orateurs substituèrent aux provinces vivantes les départements administratifs.
Peu importe. Mistral n’a pas cru que l’unité française eût à souffrir de la franche vitalité des provinces : plus ardemment vivent les provinces et plus vivante est leur réunion. Puis encore, plus une de ces provinces prend une conscience nette de sa valeur ancienne, plus elle se relie étroitement à la totalité française.
Alors, Mistral a entrepris de lutter tout seul, - avec quelques amis, enfin cette petite troupe et, lui, le chef, - contre les prétendues nécessités de l’évolution historique. Quelle audace ! Et, à l’origine de cette audace, quel admirable amour du sol natal !... Pour l’exciter contre les fantômes de l’idéologie dominante, et contre des difficultés de toute espèce, et contre l’impossibilité manifeste, il y avait en lui sa tendresse de Provençal.
Et ses armes ? Sa poésie, tout uniment.
Mais il était bien pourvu de tendresse et de poésie. Tout le prodige vient de là.
Quand il est parti pour son entreprise, quel sociologue ne l’eût découragé ? N’eût tenté de le décourager, avec les arguments de l’école ?... Je crois qu’il a ignoré ces dialectiques : il les a négligées, du moins. Il est parti ; et il a remporté sa victoire improbable. Sa victoire, la Provence ne cesse pas de la lui célébrer ; la France aussi la lui célèbre, la France qui vivrait plus amplement si toutes ses provinces avaient eu de tels fils, si tous ses membres avaient été par une telle activité fortifiées. Et quiconque sent le péril des idées fausses doit à Mistral une infinie gratitude pour un certain nombre d’idées vraies qu’il a démontrées.
Il a démontré que les prétendues « lois de l’histoire », au nom desquelles se font tant de folies par les soins de nos maîtres, sont des sophismes et ne sont rien. Il a démontré que l’initiative d’un homme, fût-ce dans le désordre d’aujourd’hui, peut être et est parfois une force qui déroute les prévisions paresseuses et qui impose son efficacité. Il a démontré que la littérature est efficace : non pas une littérature qui va sur la place publique ; non, la pure et simple poésie.
En outre, les malins répétaient alors que l’on n’écrirait plus une épopée, que l’épopée était la poésie des premiers âges du monde. Mistral écrivit une épopée, sa Mireille. C’est une épopée, en effet ; toute une race l’a prise pour son épopée, son Iliade ou sa Chanson de Roland ; une race qui ne naissait pas, mais qui renaissait à cette musique. On exige d’une épopée qu’elle ait cette influence, pour ainsi parler, nationale. Eh ! bien, telle fut l’aubaine de Mireille.
Poète familier, Mistral n’a point cherché les incidents formidables, les épisodes de guerre ou de violence. Il prouve qu’une épopée n’a pas besoin de ces grands ornements terribles et voire extravagants. Un roman d’amour lui suffit : le plus modeste des romans, avec sa gaieté, avec son malheur, avec ses souvenirs. Seulement, voici, dans ce poème familier, l’épopée : les personnages sont exactement tout un passé qui s’épanouit, toute une longue durée qui fleurit. L’on devine, au fond d’eux, la sève originelle ; on devine aussi les tribulations que la sève a subies depuis la racine première, invisible, jusqu’à cette extrémité des branches où la nouveauté, si jolie d’être soudaine, est si pathétique d’avoir été lentement préparée. Un petit Calendal et une petite Mireille qui se promènent dans les solitudes lumière et de poussière, longeant les olivettes, ne font rien que de cheminer. Mais il rêvent selon l’usage de leur passé, dociles à cet usage et très libres et naturels, car, cet usage, c’est leur nature même. Le poète les a dispensés de tous exploits et prouesses : ils n’ont point à s’efforcer pour être ce qu’ils sont en vérité, la Provence. Le poète ne les a point dispensés des malechances (sic) qui secouent les destinées humaines ; il les a invités à être, dans l’infortune comme dans la gaieté, tels que les siècles augustes et minutieux l’ont voulu. Et ils ne sont pas des symboles de la Provence : il n’y a pas de symboles dans les poèmes épiques. Mireille et Calendal ne sont pas des symboles de la Provence : ils sont la Provence elle-même, telle qu’avec de bons yeux de poète nous la verrions éparpillée entre garçons et filles ; autant d’éléments que Mistral assembla dans son héros et dans son héroïne.
C’est ainsi que, par lui, quelques tableaux de la vie de tous les jours font une épopée : miroir d’une race, où une race s’est regardée et reconnue avec une joie merveilleuse.
L’œuvre de Mistral nos enchante par sa spontanéité. Elle ressemble à un matin de Provence, à un de ces matins où l’on dirait que ne commence pas seulement une journée, mais le monde. Et ces matins sont des cadeaux que l’on reçoit, que Dieu vous a fait : on l’en remercie en sachant que sa toute puissance n’a pas eu à peiner sur le chef-d’œuvre.
La spontanéité de Mistral, si évidente, est le signe de son génie. Pourtant, - et c’est un autre signe de son génie, - sa spontanéité souveraine, son labeur l’a donnée à Mistral.
Il n’a pas eu qu’à chanter. Il est un poète : et il est un érudit. Sa langue, il ne l’a pas trouvée toute prête, - ni Homère la sienne, - il ne l’a pas inventée ; il l’a, du moins, élaborée. En quelque manière, il avait à sa disposition le parler provençal comme il avait aussi sous les yeux des garçons et des filles d’où il a su tirer Calendal et Mireille. Du parler provençal qu’il entendait, il a créé le langage d’une poésie. Il lui a fallu la science d’un philologue, et la patience ; mais il restait primesautier : c’est l’un des miracles de son aventure à la fois volontaire et mystérieusement favorisée.
La vie de Mistral est si belle qu’on se prend à songer à elle avec un sentiment de plaisir, - même si l’on s’attriste de savoir qu’il est mort, - en ces moments où nous sommes et où tant d’ignominie assiège l’imagination. Dans cette boue que l’actualité remue autour de nous, est-ce que nous n’avons pas envie de croire que la fin de l’univers est proche ?... Mais, non ! hier encore le poète de Maillane florissait parmi nous ; et, parmi nous, il évoquait les plus beaux âges de l’humanité qui prélude.

André Beaunier. [1869, critique littéraire, romancier]

le temps

Le Temps, 26 mars 1914

Première page

FRÉDÉRUC MISTRAL

C’est fini. Cette admirable vie dont le rythme, ennobli par les lumineuses perspectives d’un paysage grave et charmant comme le décor des cités antiques, nous offrait un vivant exemple d’harmonie robuste et d’équilibre ingénieux, vient de céder à la loi commune qui veut que les meilleurs et les plus sages nous quittent, laissant dans leurs œuvres le trésor immatériel de leurs vertus, et récompensés des bienfaits de leur existence terrestre par une immortalité idéale.
Mistral est mort. Cette magnifique vieillesse qui semblait devoir se prolonger longtemps encore, sans caducité ni défaillance, avec la splendeur d’un coucher de soleil aussi beau qu’une aurore d’été, s’achève brusquement, assombrie et désolée par les tristesses de ce printemps maussade et nuageux. Un coup de vent a passé sur les côteaux pierreux où Mireille allait faire en automne la cueillette des olives. La bourrasque, sous la grisaille du ciel livide et bas, creuse des remous dans les eaux du Rhône, démesurément grossies par les rafales de la pluie récente. Les premières violettes se cachent, toutes frissonnantes, sous la mousse, à l’abri des averses, dans les bois solitaires où le rossignol n’a pas encore chanté. Les magnanarelles iront bientôt cueillir la feuille du mûrier, aux pentes embaumées des Alpilles. Mais à présent la Méditerranée, aux rives provençales, roule des flots ternis et agités par les souffles glacés du nord. Le grand poète des Iles d’or ne reconnaissait plus, dans cette saison inclémente, le décor familier de son Midi natal. Ses yeux, épris de lumière, se sont fermés doucement, comme pour se replier sur une clarté intérieure. Et maintenant il dort, à l’ombre des cyprès de Maillane, dans le tombeau qu’il avait préparé pour son dernier sommeil.
Son œuvre nous reste. Monument aux lignes simples et pures, le poème de Mireille domine, ainsi qu’un chef-d’œuvre né du sol et favorisé par le ciel, notre Provence, cette terre française toute fleurie de latinité, toute parfumée d’hellénisme. Les strophes des douze chants de Mireille dessinent en pleine lumière leur succession mélodique, à la façon de ces métopes et de ces triglyphes que les statuaires de l’Acropole aimaient à ciseler sur les frises des temples athéniens. Le miracle de l’art grec, c’est d’être régulier sans monotonie. En lisant toutes les épopées de Mistral, non seulement Mireille, mais aussi Calendal et les Iles d’or et Nerto et la Reine Jeanne et le Poème du Rhône, on voit de plus en plus clairement, par cette lecture émouvante et délicieuse, à quel point cet incomparable artiste provençal, grand maître de gai savoir, demeura fidèle aux traditions de sa lignée ancienne et de sa race homérique. D’Homère, dont il se déclarait l’ « humble écolier », il a retrouvé sans effort et naturellement le verbe plastique, l’abondance copieuse et disciplinée, la précision pittoresque, l’ingénuité savante, et pour ainsi dire la bonhomie épique. Il sait rencontrer dans la peinture des passions ces traits de vérité permanente, qui font qu’un poème palpitant d’humanité demeure contemporain de toutes les générations humaines qui sont venues sur la terre pour aimer et pour souffrir. Et cependant, quelle justesse de couleur locale ! Quelle finesse de nuances ! Quelle délicatesse de ton ! Auprès des personnages qui occupent le centre du tableau se groupe tout un peuple de figures vivantes. Gens de labour ou de métier, parents lointains des paysans d’Hésiode, habitués patiemment à l’alternance des travaux et à la suite des jours, prompte d’ailleurs à passer de l’églogue à l’épopée, cultivateurs de la glèbe et défenseurs de la patrie, comme ce bon maître Ambroise, l’héroïque vannier, qui au premier chant de Mireille, raconte ses croisières dans l’Inde sous le pavillon du Bailli de Suffren – ou comme les grands soldats des guerres de la République, parmi lesquels le père de Mistral avait donné l’exemple de ces vertus sublimes et cachées dont vivent les nations.
Fidèle au sol héréditaire et au foyer paternel, le peintre véridique et merveilleux de la France du Midi a su recueillir dans le cercle de ses horizons coutumiers et enclore aux limites de son pays natal un trésor innombrable de vérités générales et particulières. C’est qu’il avait bien choisi son point de vue, et qu’au spectacle dont ses yeux étaient tour à tour éblouis, amusés ou attendris s’ajoutait le prestige impérieux de l’indestructible passé.
La philosophie moderne nous a fait voir comment s’amasse dans les âmes individuelles et dans l’âme populaire cette richesse d’acquisitions inconscientes où plongent les racines obscures de nos volontés, de nos sentiments et de nos pensées. Dans ce domaine inexploré Mistral a fait des enquêtes hardies. Et ses découvertes sont inoubliables. Il a retrouvé, par une sorte de miracle, une langue que l’on croyait littérairement morte, et qui, sous son pouvoir de résurrection, s’est révélée vivante, souple, agile, harmonieusement adaptée à son dessein d’évocation poétique. Rien dans le vocabulaire provençal n’est trop distant de nos habitudes pour séparer de la littérature française les poèmes méditerranéens de notre Mistral. Tout lecteur français, pour peu qu’il soit formé par les études classiques, et comme on disait autrefois, « nourri aux lettres latines », suivra aisément les héros et les héroïnes de Mistral à travers le désert de la Crau, parmi les pâturages de la Camargue, au bord des étangs, sous les ailes du moulin de Font-Vieille, autour du castelet de Font-Ségugne, et jusqu’au douloureux pèlerinage des Saintes-Maries-de-la-Mer. La sonorité du langage ancien dont le poète nota la musique en écoutant parler, au mas paternel, les patriarches et les jeunes bergers, n’a rien qui puisse déconcerter une oreille habituée à l’éloquence instinctive de l’Occident latin. On connaît mieux notre langue, nos origines nationales et tous nos titres de noblesse, lorsqu’on a la curiosité de parcourir les jardins d’autrefois où les sèves mûries au cours des siècles nourrissent encore les rejetons nouveaux. Mistral a pris soin de transposer la plupart de ces récits dans notre langue d’aujourd’hui, où ce bon Français n’excellait pas moins qu’en son dialecte provençal. C’es pourquoi on le lit à Paris, autant sinon plus qu’aux environs d’Arles, d’Orange ou de Marseille. Et le brillant tissu de son texte primitif ressemble à un voile transparent qui donne à ses figures l’attrait d’un charmant mystère.
Nous ne verrons plus à Maillane, au seuil de sa maison modeste et illustre, non loin de l’arc de triomphe de Saint-Rémy-les-Antiques, le maître accueillant, vénérable et doux, que l’âge n’avait point courbé, que les années touchaient sans l’ébranler ni l’attrister et qui savait s’incliner avec une courtoisie souriante et juvénile devant les messagers de l’admiration universelle et du respect unanime dont il se sentait entouré. Nous irons désormais au tombeau du poète, afin de mieux entendre l’écho de sa voix, sous le ciel d’azur dont il aima les reflets, parmi les vives couleurs et les parfums légers des floraisons prochaines, symboles du souvenir et de l’espérance de la Provence en deuil, qui par la vertu de son génie reste illuminée de gloire.

Gaston DESCHAMPS. [1861, critique littéraire du Temps, écrivain, archéologue]