La mort de Mistral et la presse de gauche

 

le rappel

Le Rappel, quotidien radical fort anticlérical, consacre, mais en deuxième page, à la mort de Mistral un modeste article factuel, comme on dit aujourd'hui. Mais c'est un article élogieux.

Le Rappel, 26 mars 1914

MORT DE FRÉDÉRIC MISTRAL

Marseille, 25 mars – Le grand poète Frédéric Mistral vient de mourir en son mas de Maillane, à l’âge de quatre-vingt trois ans, des suites de la grippe.

C’est un des plus grands poètes de ce temps, le rénovateur de la langue provençale disparaît en pleine force, en plein rayonnement
de l’esprit. Il était une gloire nationale autant que régionale. Mistral était admiré à l’étranger non moins qu’en son pays, comme un des plus hauts représentants de la poésie en Europe.
Mistral était né en 1830 d’une vieille famille provençale. Dès sa jeunesse, il lança la base d’un mouvement qui aida à la renaissance de sa langue natale, et qui eut pour propagateurs les Félibres.
A 29 ans, il publia Mireille, sa grande épopée qu’il vint présenter à Lamartine, à Paris. C’était le signal d’une innovation linguistique.
On doit à Mistral Calendal, les Iles d’or, la Reine Jeanne, une tragédie ; le Poème du Rhône.
Il publia en outre le Trésor du Félibrige, dictionnaire provençal-français. L’Institut lui accorda un prix de 10.000 francs, qu’il employa, soucieux de donner l’exemple de la décentralisation artistique, à créer le musée d’Arles, tout rempli des souvenirs du passé de son pays.
En 1904, Mistral reçut le prix Nobel, qu’il partagea avec Sienkiewicz et Echegaray, puis il publia des souvenirs.
Mistral vivait à Maillane une vieillesse glorieuse et respectée. De son vivant, il eu sa statue, et ne se passait point d’année qu’on allât lui porter les preuves de l’affection qu’il inspirait.

 

Tout autre son de cloche avec le journal socialiste de Jaurès. L'intérêt de Jaurès pour la langue d'oc ne semble pas avoir gagné l'auteur de l'article, qui focalise sur les positions politiques du poète de Maillane, son narcissisme, et sur la décalage entre sa notoriété et la lecture réelle de son œuvre.

l'huma

L’Humanité, 26 mars 1914

FRÉDÉRIC MISTRAL EST MORT

Le Poète, alité depuis quelques jours à Maillane a succombé brusquement hier dans l’après-midi.
Ce n’est pas diminuer le mérite du poète qui vient de mourir que de se refuser à « couper » dans le bluff extraordinaire dont son œuvre a été l’occasion. Neuf sur dix des journalistes qui vont aujourd’hui proclamer son génie n’ont jamais lu un vers de Mireïo ou ne seraient capables de le traduire en langue d’oïl.
Elève d’un collège d’Avignon, Mistral eut l’heureuse fortune d’avoir, pour professeur, Joseph Roumanille, qui s’intéressait vivement à la littérature provençale. Une étroite amitié unit bientôt l’élève et le maître, qui n’était plus âgé que lui que de quelques années, et c’est l’influence de Roumanille qui conduisit Mistral à entreprendre la restauration de cette littérature après avoir remis en honneur la langue provençale, qui n’était plus guère parlée.
C’est en 1854 que Roumanille, Mistral et cinq de leurs amis, réunis au château de Fontsègugne, près d’Avignon, jetèrent les bases du « félibrige » qui devait si bien réussir par la suite.
Mistral s’était déjà fait connaître par quelques poésies provençales publiées dans l’Armana prouvençau, quand, en 1859, il publia son premier grand poème, Mireïo, dédié à Lamartine, qui lui consacra un de ses « Entretiens ».
Depuis, Mistral a publié, toujours en provençal, Calendau (1867), Lis Isclo d’or (1875), Nerto (1884), Lou Poème dou Rose (1897), un drame, La Reino Jano (1890), Lis Oulivado (1912), etc. Enfin, il a donné en français un grand dictionnaire franco-provençal, Le Trésor du Félibrige.
La popularité de Mistral dans le Midi était considérable. Nul plus que lui-même n’était convaincu de son talent, et c’est dans broncher qu’il y a quelques années il assista à l’inauguration de sa propre statue – statue un peu ridicule en elle-même, qui le représente dans une attitude hardie de mousquetaire civil, et qui gâte la belle place du Forum à Arles. Mistral était réactionnaire et clérical. Les royalistes le réclament sans avoir fait la preuve cependant qu’il fut bien des leurs. Il avait reçu le prix Nobel de littérature et en avait employé le montant à agrandir et enrichir le « Museon Arlaten ».

 

Le journal se borne ensuite à reproduire sans commentaires la dépêche d’agence expliquant les circonstances médicales de la mort de Mistral et annonçant ses obsèques.

 

Le lendemain, en page , le journal propose un modeste rachat ( ?) sous le titre :

LA CHANSON DE MAGALI

« Tout le monde parle de Mireïo, l’œuvre maîtresse de Mistral, et bien peu nombreux sont ceux qui l’ont lue. Il faut bien le dire, elle perd beaucoup à la traduction et elle a des longueurs.
Voici la fameuse chanson de Magali :
O Magali, ma tant aimée... »

Et le journal donne, sans autre commentaire, le texte français de la chanson…