La présentation, en première page, de l'annonce de la mort de Mistral par les deux grands quotidiens catholiques, tous deux également ultra réactionnaires, ne surprendra pas, tant Mistral représente pour ces conservateurs extrêmes, et virulents, un symbole d'attachement aux valeurs fondamentales et à la foi qu'ils ne cessent de défendre et promouvoir. On remarquera que la question de la langue n'est pas vraiment posée : respect envers le choix mistralien de promouvoir en langue littéraire un idiome populaire, mais quid du rapport de ces idiomes au français national, quid de leur avenir possible ?

J'ajoute en bleu quelques brefs commentaires. R.M

 

l'Univers

L’Univers (pour qui Dieu protège la France, ou doit la protéger !), 27 mars 1914

MISTRAL

Il s’est éteint, comme le soleil se couche, dans une splendide apothéose, et, l’astre disparu, le grand ciel de Provence en demeure tout illuminé.
Toute sa vie ne fut qu’un long triomphe. Depuis sa jeunesse, il marcha sous des lauriers. A chacune de ses œuvres, sa renommé grandissait. Il n’a jamais cessé de grandir – et peut-être la mort le fera-t-elle encore plus grand. De Mireille, que Lamartine qualifia justement de miracle, aux Olivades, quelle moisson ! Calendal, épopée symbolique du patriotisme provençal ; Nerte, ce bijou qui nous offre la reconstitution vivante de l’Avignon des Papes ; les Iles d’or, d’un lyrisme si haut et si pur ; la Reine Jeanne, drame curieux, puissant, chatoyant, en dehors d’ailleurs de toutes les règles du théâtre ; et des œuvres en prose, les unes d’un charme exquis, les autres d’une admirable force de pensée : Mémoires et Récits, la traduction de la Genèse, Contes éparpillés dans l’Almanach provençal, articles du journal l’Aioli, Discours… Les philologues du monde entier admirent le monument d’érudition qu’est le Trésor du Félibrige. N’oublions pas enfin la création de ce Museon Arlaten où Mistral a rassemblé de sa main tous les souvenirs de la vie provençale.
Après cette œuvre imposante, d’une si parfaite beauté, dont on ne voit aucune partie exposée aux atteintes du temps, Mistral pouvait s’endormir pour toujours. Il avait vu venir la mort ; il l’attendait avec sérénité, en chrétien croyant. Il avait offert Mireille, le bouquet printanier de sa jeunesse, à un grand poète, son aîné, à Lamartine. Sa dernière gerbe, les Olivades, il alla la porter sur l’autel du bon Dieu :
« Le temps qui devient froid et la mer qui déferle, - tout me dit que l’hiver est arrivé pour moi – et qu’il faut, sans retard, amassant mes olives – en offrir l’huile vierge à l’autel du bon Dieu. »
Depuis longtemps, son tombeau, par ses soins, était construit. Il y a fait graver ces nobles paroles :

NON NOBIS, DOMINE, NON NOBIS,
SED NOMINI TUO
ET PROVINCIAE MOSTRAE
DA GLORIAM

Il avait vingt-cinq ans et l’aube de la gloire commençait à éclairer discrètement son beau front lorsqu’il fut appelé à Nîmes, pour une fête de charité, avec ses amis et compagnons de poésie Aubanel et Roumanille. Il était à la veille de son premier voyage à Paris, qu’il entreprenait pour aller lire à Lamartine le manuscrit de Mireille. A Nîmes, devant la foule qui avait applaudi à ses premiers vers, le vieux poète Jean Reboul le couronna. Le soir du même jour, un banquet avait lieu au collège de l’Assomption que présidait le Père d’Alzon et auquel assistaient tous les professeurs de l’établissement, parmi lesquels se trouvait le jeune abbé de Cabrières. Les trois poètes provençaux avaient été conviés. Au dessert, Jean Reboul se leva, et s’adressant à Mistral, lui dit : « Mistral, tu vas à Paris… N’oublie pas ta mère. N’oublie pas le village où tu es né. N’oublie pas enfin que c’est un bon catholique, paroissien de l’église Saint-Paul, qui a posé la couronne sur ta tête ! »
Mistral n’oublia jamais ni sa mère, ni son village, ni son Dieu. Sa vie s’est écoulée, simple et glorieuse, laborieuse et gaie, à l’ombre de l’église où il fut baptisé, entre les cyprès et les oliviers qui murmurent autour de son cercueil la même chanson amie dont ils avaient bercé ses premiers sommeils d’enfant.
Par cette magnifique unité de sa vie, par sa fidélité à sa terre, à ses foyers, à ses traditions, Mistral a complété l’enseignement de sagesse, d’ordre, de pure beauté qui se dégage de son œuvre.
Ce n’est pas seulement un grand poète provençal qui vient de mourir à Maillane ; c’est un des plus grands poètes de l’humanité, un poète-héros dont l’action se prolonge indéfiniment par delà le tombeau.

 

la croix

La Croix, 27 mars 1914

MISTRAL

Frédéric Mistral est mort mercredi, à Maillane, dans le mas où il était né, il y aura bientôt (le 8 septembre) quatre-vingt-quatre ans. Nous autres, gens du Nord, sur les lèvres de qui ne chante pas l’idiome provençal, ne pouvons comprendre pleinement, j’en suis sûr, la grandeur de cette nouvelle, ni la perte que nous souffrons : Mistral, Homère de la Provence, était une des gloires françaises les plus hautes.
Il y eut dans toute sa vie quelque chose de patriarcal et de biblique. Maître François Mistral, son père, resté veuf à 55 ans, surveillait certain jour la moisson de ses blés, écrit M. Charles Le Goffic. « Un essaim de glaneuses suivaient les tâcherons et ramassaient les épis qui échappaient au râteau. Et voilà, raconte Mistral, que mon seigneur père remarqua une belle fille qui restait en arrière, comme si elle eût eu peur de glaner avec les autres. [L'incontournalble scène de la rencontre, si souvent répétée] Il s’avança près d’elle et lui dit : 
- Mignonne, de qui es-tu ? Quel est ton nom ?
- Je suis la fille d’Etienne Poulinet, le maire de Maillane. Mon nom est Délaïde.
- Comment ? La fille de Poulinet, qui est le maire de Maillane, va glaner ?
- Maître, répliqua-t-elle, nous sommes une grosse famille : six filles et deux garçons, et notre père, quoiqu’il ait assez de bien, quand nous lui demandons de quoi nous attifer, nous répond : « Mes petites, si vous voulez de la parure, gagnez-en ». Et voilà pourquoi je suis venue glaner…
Six mois après cette rencontre qui évoque irrésistiblement l’antique scène de Ruth et de Booz, le vaillant ménager demanda Délaïde à maître Poulinet. Et « Frédéri » vint au monde l’année suivante.
Il grandit en face des Alpilles, dans ce mas du Juge, où il est mort, et qu’il n’a jamais quitté. Traditionaliste et régionaliste convaincu, Mistral n’est pas venu à Paris célébrer le retour à la terre et la paix des champs dans la fumée des pipes, et l’inutilité des bibliothèques, comme tant d’autres. On demandait un jour à Plutarque pourquoi il demeurait obstinément dans sa ville natale de Chéronée. « Pour qu’elle ne devienne pas plus petite par mon absence », répondit-il.. C’est là le véritable régionalisme et le traditionalisme véritable.
Après avoir fait ses études comme tout le monde [quel raccourci !], Mistral s’installa dans la maison de ses pères [non, il en avait été écarté au moment de l'héritage], surveillant ses oliviers et ses blés, agrandissant ses métairies, comme Abraham agrandissant ses troupeaux. C’était un « gros propriétaire », mais il était mieux que cela. [encore la légende d'un Mistral gentleman farmer...]
En 1859 paraissait en effet, en provençal, un poème intitulé : Mirèio. Un hasard providentiel le fit lire à Lamartine, et Lamartine s’enthousiasma. Il écrivit un article de cinquante pages pour proclamer la gloire de Frédéric Mistral :
« Je vais vous annoncer aujourd’hui une bonne nouvelle ! Un grand poète épique est né. La nature occidentale n’en fait plus : mais la nature méridionale en fait toujours ; il y a une vertu dans le soleil. Un vrai poète homérique dans ce temps-ci : un poète, né comme les hommes de ? Deucalion ?, d’un caillou de la Cau ; un poète primitif dans notre âge de décadence ; un poète grec en Avignon ; un poète qui crée une langue d’un idiome, comme Pétrarque a créé l’italien ; un poète qui d’un patois vulgaire fait une langue classique d’images et d’harmonie, ravissant l’imagination et l’oreille ; un poète qui joue sur la guimbarde de son village des symphonies de Mozart de Beethoven ; un poète de vingt-cinq ans qui, du premier au dernier jet, laisse couler de sa veine à flots purs et mélodieux, une épopée agreste, où les scènes descriptives de l’Odyssée d’Homère, mêlées aux saintetés et aux tristesses du christianisme, sont chantées avec la grâce de Longus ? et la majestueuse simplicité de l’aveugle de Chio ; est-ce là un miracle ? Eh bien, ce miracle est dans ma main ; il est déjà dans ma mémoire ; il sera bientôt sur les lèvres de toute la Provence… On dirait que pendant la nuit une île de l’Archipel, une flottante Délos, s’est détachée d’un groupe d’îles grecques ou ioniennes et qu’elle est venue sans bruit s’amarrer au continent de la Provence embaumée, apportant avec elle un de ses chanteurs divins de la famille de Mélégisenne ?. Sois la bienvenue parmi les chantres de nos climats ! Tu es d’un autre ciel et d’une autre langue ; mais tu as apporté avec toi ton climat, ta langue et ton ciel ! Nous ne te demandons pas d’où tu viens, ni qui tu es. Tu Marcellus eris ! »
Nous ne parlerions plus aujourd’hui du provençal comme d’un patois, et même, nous nous étonnons que Lamartine, méconnaissant Lacurne de Sainte-Palaye et Raynouard, ait traité ainsi d’un noble langage, illustré par toute une littérature classique [les Troubadours, évidemment]. Mais nous parlons toujours de Mistral comme Lamartine en a parlé.
A 29 ans donc, Mistral entrait tout vivant dans l’immortalité littéraire. Mais il resta quand même le « vieillard de Vérone »,
Qui ne sortit oncques de son faubourg.
Dans toute la sérénité tranquille de son génie, il continua sa vie retirée à Maillane, donnant à nos jeunes arrivistes une leçon qu’ils ne comprendront jamais. En 1867, il publia Calendau, poème épique à la gloire de l’antique Provence, puis, toujours à de longs intervalles, les Îles d’or (îles de Lérins), Nerto, qui retraça en tableaux si pittoresques la physionomie d’Avignon sous le gouvernement pontifical du XIVe siècle (et qui valut plus tard à Mistral une magnifique médaille d’or à l’effigie de Pie X) ; la Reine Jeanne, où l’on vit peut-être à tort des tendances séparatistes : (Qui tient la langue – Tient la clé – Qui des chaînes délivre…) [apprécions le "peut-être"...]; enfin le Rhône et la traduction du premier livre de la Genèse.
En même temps que son œuvre de créateur, Mistral en poursuivait une autre, de linguiste et d’érudit. Son grand dictionnaire de la langue provençale , le Trésor du Félibrige est le Littré et le Dictionnaire de l’Académie de la Provence. C’est lui qui a fondé l’Association des félibres, en 1854, avec Roumanille, Mathieu, Aubanel, Tavan, Giéra et Brunet. Enfin on connaît ce fameux Museon Arlaten où il a dépensé une fortune pour recueillir tous les documents d’art et d’archéologie propres à éclairer l’histoire provençale.
Il ne voulut jamais faire partie d’une autre Académie que celle de Marseille et il eut assurément raison. Pour bien des motifs, sa place n’était pas à Paris, de même que celle de Plutarque n’était ni à Rome ni à Athènes.
Ses dernières années furent très douces. Il avait bâti lui-même son tombeau comme les patriarches.
Entouré des siens, admiré par toute l’Europe, respecté par la France entière, il attendait l’heure de partir. Traditionaliste, il avait toujours été attaché de cœur à la religion traditionnelle, et un profond sentiment religieux anime toute son œuvre. Les sacrements de l’Eglise ont ennobli son agonie.
Une de ses dernières poésies, la dernière peut-être, fut composée le 16 mars pour le baptême d’une cloche dont il était le parrain :
- Cloche, voix de Dieu, à nos allégresses – harmonise tes carillons – et pieusement sur nos amertumes – étend tes glas – et longtemps, Daiane ? – sonne à Maillane – pour réjouir le cœur – et nous tenir d’accord !
Les prières des chrétiens monteront vers Dieu pour le poète chrétien. Quand son père apprit sa naissance, il s’écria spontanément :
- Un fils ; que Dieu le fasse grand et sage !
Dieu exauça la prière de François Mistral. L’homme qui vient de disparaître n’a participé à aucune des folies contemporaines : il n’a pas renié son passé, ni piétiné sur des tombeaux. Mais, par ses efforts, il a rendu immense sa petite patrie et augmenté la France dans l’estime des nations.
Il a été grand et sage, harmonieux, bienfaisant.

R.T.