Il a déjà été beaucoup question sur ce blog des rapports entre le Catalan Balaguer et Frédéric Mistral. Il s'agissait essentiellement de la période (fin du Second Empire) où l'exilé politique Balaguer était l'hôte des Félibres. Voici maintenant quelques échanges postérieurs extraits de l'excellent article : http://espacio.uned.es:8080/fedora/get/bibliuned:19907/V__ctor_Balaguer._Su_Exilio_en_Provenza.pdf
Ils témoignent de l'évolution conservatrice de Mistral, dont la réaction devant la Commune de Marseille donnait déjà un bon exemple.

(Cf. "Mistral et la Commune de Marseille - http://archivoc.canalblog.com/archives/2014/10/17/30741818.html)

«Maillane, Bouches-du-Rhône, 29-X-1869

Mon tres cher Víctor, je pense á vous au moment oü va s'ouvrir cette mystérieuse année 1870 ; et je viens vous souhaiter tout le bonheur que les prières des pauvres humains peuvent obtenir de Dieu. 1869 a été pour vous bien laborieux et bien anxieux, que vos esperances d'Avignon reverdissent avec le printemps qui s'avance ! Soyez recompensé de vos longues aspirations, de vos enthousiasmes, de vos travaux, de vos souffrances, de votre desintéressement, de votre honnèteté, par la réconciliation de vos concitoyens, par la réalisation de quelques-uns de vos réves, par la paix de votre patrie dans la liberté et dans l'ordre ! (...).
En attendant les esprits s'apaiser, en France, la liberté, gráce á la sagesse et á la forcé de l'empereur commence á se développer et á s'acclimater chez nous, aprés les éruptions de la folie démocratique, on reviendra, j'en suis sûr aux vraies questions de l'avenir, qui sont la justice et l'indépendance pour tous, la liberté de tous (individus comme provinces) dans l'union et le respect de tous.
Je vous embrasse en frère dévoué, en ami naturel, en admirateur sincère».

[Carta de Frédéric Mistral a Víctor Balaguer, manuscrito 358/139, Biblioteca-Museu Balaguer, Vilanova i la Geltrú (Barcelona)].

 

1878, à propos des Fêtes latines «... destinadas a realizar la alianza moral e intelectual de los pueblos latinos» et des "Félibres rouges" (Balaguer envoie à Mistral cet extrait du journal La Mañana auquel il collabore) :

"La asociación denominada «La Alondra» («La Lauseta») quedó inaugurada a lo largo de estas fiestas de Montpellier. Leemos en La Mañana: «... en otra correspondencia daré cuenta del acto más importante y más significativo que se ha verificado aquí durante las fiestas; del banquete de inauguración de la Sociedad La Alondra, banquete que nada ha tenido que ver con los felibres del antiguo régimen y al cual han venido expresamente representantes de las naciones latinas, muchos periodistas de París y del Mediodía de Francia, algunos del extranjero y gran número de poetas y sabios ilustres que toman á pecho realizar la grandiosa idea que ha dado origen á la mencionada sociedad»^^.
La Mañana, 8-VI-1878, «Fiestas Latinas», p. 1 

Mistral répond aussitôt :
(Maillane, 15 juin 1878)
"II est bien regrettable qu'un mal-entendu vous ait fait envoyer votre brinde á un petit groupe de sectaires et de politiqueurs insensés qui se sont accrochés á nos fétes pour avoir l'air d'exister. Votre place n'est pas là, ni celle de Castelar. Et les espagnols sérieux comme Llórente et Aguiló, qui ont vu cela de prés, ont pu se rendre compte de l'insignifiance de la Lauseta ou Alondra ou etc.».

Carta de Fréderic Mistral a Víctor Balaguer, manuscrito 359/85, Biblioteca-Museu Balaguer, Vilanova i la Geltrú (Barcelona).

 

«(Maillane, 8 février 1873)

La chose est claire pour moi maintenant (du moins, il me le semble). L'éternel combat de Satan contre Dieu continue de nos jours comme dans tous les temps de l'histoire du monde. Ces deux athlètes formidables sont incarnés dans le Christianisme autoritaire et la Révolution antichrétienne. II fallait choisir. J'ai fait mon choix. Et je n'prouve plus de ces hésitations, de ces contrariétés, de ces remords intimes, qui nous rendent flottants et anxieux lorsque nous voulons fonder un juste-milieu quelconque. Quoi qu'il en soit, et quoi qu'il advienne, persuade que votre conduite, vos discours, n'ont jamáis été dictés que par l'amour profond de votre patrie, je sympathise de tout mon coeur á vos transes nationales et je suis votre guerre civile avec le plus vif intérét, car selon l'issue, la Franca en éprouvera le contrecoup. On commence en effet, ici, á pressentir vaguement que nous approchons d'une solution, une grande lassitude commence á se faire, et les merveilles faites par nos Radicaux ne sont guére propices á l'impatronisation du systéme républicain».

Carta de Frédéric Mistral a Víctor Balaguer, manuscrito 358/136, Biblioteca-Museu Balaguer, Vilanova i la Geltrú (Barcelona).

(Maillane, 7 août 1880)

J'ai lu avec admiration votre magnifique discours de Valence, vous étes le plus grand des Troubadours modemes, et les morts de notre 13e siécle ont dû tressaillir dans la tombe en entendant vos splendides considérations sur la littérature. Vous étes, de tous les catalans, de tous les espagnols, celui qui méritez le plus de la Provence, et vous planez, par la largeur de vos vues, sur tous les catalanistas et sur tous les catalanissimes de la couronne d'Aragon. Sauf quelques restrictions que je vous exposerai tout-à-l'heure, j'applaudis à votre discours tout entier et surtout á votre tableau éloquent et navrant des horreurs de l'inquisition. Vous avez parlé en vrai fils de la terre d'oc, en poete inspiré, en historien austére et en grand homme d'état. Mille fois merci au nom des morts et des vivants. Je ne diffère de maniere de voir avec vous que sur la ligne de conduite que vous indiquez à notre Renaissance littéraire. Vous voulez, si je vous ai bien compris, que la littérature provençale ou limousine devienne l'apótre d'un idéal philosophique et politique, c'est-á-dire qu'elle devienne l'organe d'un parti. Je ne partage pas cette opinión. La littérature provençale, selon moi, ne doit s'enchaîner à aucun courant particulier, à aucun parti. Elle doit dominer tous les courants d'idées, quels qu'ils soient, elle doit échapper aux passions violentes et aux noires vapeurs des partis et des sectes (...) notre littérature doit rester l'expression sincère de notre nature provençale ou catalane, l'expression de notre manière de vivre, de voir, de sentir, de haír et d'aimer».

Carta de Frédéric Mistral a Víctor Balaguer, manuscrito 360/47, Biblioteca-Museu Balaguer, Vilanova i la Geltrú (Barcelona).