Etienne Garcin dans son temps

 

Préface à La Roubinsouno prouvençalo, AVEP, 2010

Etienne Garcin (1784-1859) est pleinement un homme de la première moitié du XIXe siècle : aux lendemains de la grande Révolution, (qu’il connut dans son enfance) il vit se succéder Empire, Monarchie de la Restauration, Monarchie de Juillet, Seconde République…À travers ces changements de régimes, Garcin conservera, et proclamera, ses convictions fermement royalistes et légitimistes. Il demeurera nostalgique du drapeau blanc des Bourbons.

Garcin n’a pourtant rien d’un grand notable : instituteur dans diverses communes de l'Est varois, dont il est originaire (Grasse, Callian…), il devient, dans le droit fil de sa foi chrétienne, chef d'institution d’orphelins à Marseille, puis à Toulon, où il éduque les orphelins de l’hospice de la Charité. C’est dire qu’il travaille au plus modeste niveau de l'acculturation, celui qui doit amener les petits Provençaux à acquérir la maîtrise du français. C’est dire aussi que, par ses origines, par ses différents séjours, il connaît bien cette Provence, où il aime pérégriner.

Mais s’il partage avec les modestes maîtres d’école de son temps les soucis quotidiens de l’enseignement, Garcin se singularise par un désir de reconnaissance publique qui l’amènera, à la veille de sa quarantième année, à faire œuvre publique de lexicographe. Son dictionnaire provençal-français de 1823 initie une série de publications, d’abord en français, puis en provençal, série suspendue sur le Grand Œuvre de Garcin, cette Roubinsouno prouvençalo annoncée, mais demeurée jusqu’à aujourd’hui inédite[1].

Sans le réduire mécaniquement à une évolution générale dont nous avons essayé de dresser le tableau dans notre thèse[2], il est tout à fait intéressant de mettre en rapport l’itinéraire créatif d’Étienne Garcin avec la situation du bilinguisme en Provence, et avec les péripéties de l’écriture en provençal de son temps.

 

1 - Le dictionnaire de 1823

Malgré un anonymat transparent (Garcin ne signe que de son initiale), le nom de Garcin commence à être connu des Provençaux avec la publication en octobre 1823, à Marseille où il travaille, de son dictionnaire : (M.G.), Le Nouveau Dictionnaire provençal-français, contenant généralement tous les termes des différentes régions de la Provence, les plus difficiles à rendre en français, tels que ceux des plantes, des oiseaux, de marine, d'agriculture, des arts mécaniques, les locutions populaires et suivi de la collection la plus complète de proverbes provençaux. Marseille, Roche, 1823.

“ Nouveau ”, car le dictionnaire fait référence directe au dictionnaire d’Achard, paru à Marseille peu avant la Révolution, et bien connu des érudits. Il en est la perpétuation, qui frôle parfois le plagiat.

Il va de soi qu’en publiant un pareil travail, Garcin escomptait rencontrer un public.

Au moment où une poussée de publications provençales se manifeste, pensait-il aux amateurs d’écriture dans “ l’idiome natal ” ? En 1823, la plupart de ceux qui comptent alors dans la poésie en provençal se retrouvent dans un recueil collectif, Lou Bouquet Prouvençaou. Relancée après 1815 dans une phase d’exultation collective royaliste, l’écriture provençale veut ainsi témoigner que dorénavant elle peut figurer honorablement dans tous les registres. Et le sous-titre de l’ouvrage, leis Troubadours revioudas, témoigne de la fierté patriotique de ces Méridionaux, auxquels depuis Paris le Varois Raynouard vient de rappeler la gloire des Troubadours. Mais point de Garcin parmi les Achard, Agnelier, Audouard, d’Astros, Diouloufet, Fournier, Larguier, pour les vivants, et autres Gros, Coye, Germain, Dageville pour les disparus.

Mais, bien plus que par cette petite poussée créatrice dans la langue dominée, ces premières années 1820 sont marquées par la demande d'acculturation en français. Ce ne sont plus seulement les “ élites ” qui pratiquent la langue du pouvoir, mais la bourgeoisie, moyenne ou petite, la jeunesse éduquée, et, dans un mimétisme souvent gaussé par les lettrés, la jeunesse des milieux populaires. Dans ces conditions, l’utilisation d’un dictionnaire devient pour beaucoup une nécessité : dictionnaire provençal-français qui donnerait à ceux dont le provençal est la langue maternelle l’accès aisé au français, langue encore semi-étrangère. Il ne s’agit pas de défendre le provençal, mais bien, en quelque sorte, de s’en défaire.

D’aucuns s’étaient déjà risqués à l’entreprise, mais sans succès, comme le modeste instituteur vauclusien Castor, dont le projet ne dépasse pas le stade du prospectus, en 1822.

Le dictionnaire que Garcin a l’énergie de mener à terme et de publier se veut donc avant tout utilitaire. Il est, dès les premiers mots de la préface, présenté en ouvrage de correction du langage. Le français a déjà gagné : il reste à l'affiner.

“L'ouvrage que nous avons l'honneur d'offrir au public est d'une nécessité indispensable, depuis que la langue française est devenue d'un usage général dans toutes les provinces, non seulement dans tous les actes publics, mais encore dans tous les genres d'affaires. Les habitans [sic] de la Provence, tout en s'efforçant de suivre cette impulsion générale et nécessaire, ne peuvent parvenir à se défaire des locutions qui leur sont familières, et la langue française, dans leur bouche ou dans leurs écrits, sera toujours mêlée de provençalismes, tant qu'ils n'auront pas un bon Dictionnaire qui, en leur donnant les équivalens [sic] français, mettra sans cesse sous leurs yeux les fautes dans lesquelles ils sont involontairement entraînés par l'effet de l'habitude”.

La finalité pratique est donc la pleine acquisition du français, ce qui signifie à terme l'acceptation de la mort du provençal.

Mais il va de soi que l’œuvre est aussi l'occasion d'un discours sur la langue.

La volonté de ne pas laisser le français, péniblement acquis, être contaminé par la langue du peuple, n'implique pas que celle-ci soit méprisée :

“Si, d'un côté, par les motifs que nous venons de donner, le Public en général est intéressé à voir paraître le Dictionnaire que nous annonçons, de l'autre, les philologues en particulier ne peuvent que désirer la publication d'un ouvrage qui consacrera et conservera une langue dans laquelle on découvre les transitions du latin au français, et qui d'ailleurs occupe un rang distingué dans le monde littéraire par les écrits des Troubadours”.

 Mais de quel provençal s’agit-il précisément ? Garcin critique ses prédécesseurs, Pellas et Achard, non seulement parce qu'ils datent, mais parce que “ces deux auteurs n'ont puisé que dans le dialecte marseillais, qui, à beaucoup d'égards, diffère de la véritable langue provençale”. Garcin essaie, en effet, de faire œuvre pan-provençale, à partir de la connaissance empirique qu'il a des parlers dont la variété ne lui apparaît pas ruiner l'unité provençale. Il fait même mention, sur une page, de l'existence des parlers figons, qu'il différencie soigneusement du provençal.

Quels sont les échos de l’entreprise ?

La revue culturelle Le Spectateur Marseillais, créée en 1823, consacre à l'ouvrage un compte-rendu d'autant plus intéressant qu'il met en avant des points que Garcin se contentait de proposer avec discrétion :

“Le Nouveau Dictionnaire Provençal-Français, Précédé d'un abrégé de Grammaire, etc, par M.Garcin (un vol. in 8°, prix 6 fr, chez les principaux libraires de la Provence).
Parmi les divers idiomes parlés en France, il en est un qui, héritier d'une langue à laquelle nous devons notre première littérature, se glorifie d'avoir été longtems [sic] l'organe de l'administration dans une des plus belles portions du royaume, et d'avoir prêté plus d'une fois ses accens [sic] aux inspirations du génie. L'idiome provençal, formé de la langue romane, ou plutôt de son dialecte, est encore toute empreint de sa poétique origine. Entre les chants des troubadours et ceux des modernes poètes provençaux, quelle est la différence de langage ? une orthographe qui se rapproche davantage de l'étymologie latine, quelques mots de la langue des Romains que le provençal a rejetés ou qu'il a modifiés, voilà ce qui distingue les compositions du 12e siècle de celles de nos jours. Faites entendre à l'un de nos paysans les amoureuses plaintes d'Elies de Barjols, elles ne le toucheront pas moins que les facéties de Gros ne le réjouissent. Ceci nous conduit à dire que s'il existe une vraie différence, ce n'est pas dans les élémens [sic] grammaticaux, mais dans le caractère des ouvrages produits qu'il faut la chercher. Une amoureuse langueur dans les chantres du 12e siècle, une gaîté piquante et naïve dans leurs successeurs, voilà ce que tout homme tant soit peu initié dans les deux littératures aura pu remarquer dès le premier abord. La langue est la même, mais les productions sont différentes ; autrefois, c'étaient des élégies, aujourd'hui ce sont des chansons ; les troubadours, dans leurs écrits, adoptèrent les arabes pour maîtres ; les Provençaux, nourris d'une littérature supérieure, ont assujetti leurs petits poëmes aux règles du parnasse français ; les uns et les autres imitateurs, les premiers ont donné un élan qui a concouru à amener l'école de la renaissance, à laquelle les seconds se sont formés.
Nous ne pousserons pas plus loin le parallèle ; nous n'avons rapidement indiqué la parenté des deux idiomes que pour faire connaître les titres que le provençal présente pour tous ceux qui voudraient, par bon ton, le couvrir d'un injurieux mépris. Le nom des troubadours est placé avec honneur dans toutes les littératures, pourquoi dédaignerait-on les pages spirituelles de leurs successeurs ? La langue romane a été l'objet de longues et sérieuses études pour l'auteur des Templiers ; la provençale ne pourrait-elle plus être que celle des halles et des bergeries ?”

On le voit, si dans son enthousiasme le Spectateur Marseillais entérine sans problèmes la thèse selon laquelle le provençal serait la continuation presque inchangée de la langue des Troubadours, il introduit une analyse tout à fait pertinente pour l'époque, de la différence, qui n'est pas une différence de langue, mais une différence de registre entre les deux créations. La poésie provençale contemporaine est bien reçue comme une branche mineure de la création française, sans pour autant que la dignité de la langue soit mise en cause. Étrange illustration de la compensation diglossique (français langue “ haute ” – provençal, langue “ basse ”), dans une revue qui ne publiera pas un ligne de provençal.
Après cet éloge de la langue et des auteurs provençaux, le Spectateur Marseillais passe à l'analyse de la situation diglossique réelle, dans la pratique quotidienne de la langue et non de la création.

“Il est vrai que depuis un demi-siècle, la langue française a fait de vastes conquètes à l'intérieur du royaume. A l'époque du voyage de Monsieur en Provence, parmi les dames qui lui furent présentées, on en comptait à-peine quelques unes qui parlaient le français ; aujourd'hui il n'est peut-être aucun individu dans la basse classe, qui ne soit à même, dans le besoin, de se faire entendre de l'habitant de Paris.
L'uniformité de lois et d'administration dans toutes les provinces, l'ascension des classes inférieures, le séjour des troupes, la fréquence des spectacles, telles sont les principales causes qui ont appris à tout le monde d'entendre et de parler la langue de Racine.
Cependant, dans cet envahissement universel, il s'en faut que l'idiome provençal ait entièrement cédé le terrain ; le vaincu s'est mêlé au vainqueur, et de là ce mélange qui caractérise le jargon que l'on parle dans nos villes. Une infinité de locutions provençales ; de mots qui n'ont de français que la terminaison, l'accent de l'italien appliqué au français, voilà ce qui, mieux que sa vivacité et sa franchise, fait reconnaître le Provençal à Paris.
Dans cet état de choses, un bon dictionnaire de leur idiome doit être, pour tous les Provençaux, un livre manuel. Là pourront s'éclairer les doutes, se résoudre les difficultés. S'agit-il de traduire un nom de plante, de poisson, etc, un terme technique, qu'ils ne consultent pas la tradition populaire, elle n'a que francisé le nom provençal ; qu'ils ouvrent leur dictionnaire, et si ce dictionnaire est un bon ouvrage, ils trouveront le vrai équivalent français. Alors vous n'entendrez plus le barreau retentir de chicanes sur le beal (biez), le notaire élaguera les confronts et confrontant (attenant, attenantes), l'auge d'un puits ne sera plus une pile, en un mot, notre langage cessera d'être un tissu de choquants barbarismes, et l'on pourra, quant à la pureté du langage, être à Marseille ce qu'on est à Paris”.

Le provençal est un vaincu envahissant, contre lequel il faut se défendre.

“Tel est le but vers lequel M.Garcin a voulu nous acheminer. Après de longues et laborieuses recherches sur notre idiome, de nombreux voyages dans les divers points de la Provence, il vient de nous donner un dictionnaire provençal-français. Les faiseurs de dictionnaires nous avaient habitués aux lourds in 4° ; celui de Garcin s'est présenté sous la modeste forme de l'in-8°, sans renfermer plus de 400 pages ; c'est que M.Garcin n'est ni bavard, ni déclamateur ...”

Et le Spectateur félicite Garcin de ne pas employer les termes vieillis et pédants qui rendent le provençal inintelligible aux locuteurs provençaux de 1823 :

“Les termes vieillis sont écartés, et les termes d'usage rarement omis. Ici, on ne peut s'empêcher de remarquer que le dictionnaire de M.Garcin ne pourrait servir à l'intelligence de certains poètes de nos jours, qui croient faire preuve de l'influence secrète, en accolant des mots que personne n'entend plus et qu'ils ont soin d'expliquer en note. Le provençal ne peut pas encore être regardé comme une langue morte. Quoique moins parlé dans les villes, il est encore dans toute sa pureté dans les campagnes ; c'est donc là que se trouve le trône de l'usage”.

Le Spectateur vise ici au premier chef le bibliothécaire aixois Diouloufet, proclamé “ restaurateur des lettres provençales ” après 1815, et ultra-royaliste fervent. Contradictoirement peut-être au désir de francisation clairement exprimé, le compte-rendu félicite Garcin pour sa couverture de la variété dialectale qui n'est pas émiettement, mais affirmation d'une unité provençale :

“M.Garcin est de Grasse ; son dictionnaire en apparaitrait-il moins bon aux Marseillais ? Mais Marseille est, de l'aveu de tout le monde, le lieu de la Provence où l'idiome s'est le plus corrompu ; un accent étranger à tout le reste de la contrée, des mots français avec des terminaisons provençales, voilà ce qui le caractérise, et cela devait être dans une ville où les étrangers affluent de toutes parts et y parlent une autre langue que les habitans [sic]. Aussi les dictionnaires de Pellas et d'Achard sont défectueux, parce que ces deux auteurs, comme le dit avec raison M.Garcin, n'avaient puisé que dans le dialecte marseillais. Pour faire un bon dictionnaire, il fallait n'être étranger à aucun des dialectes de la Provence et ne se laisser influencer par aucun, et c'est ce que nous avons reconnu dans M.Garcin ; son ouvrage sera utile à l'habitant de Barcelonnette comme à celui d'Arles et de Marseille ”.

Ainsi, dans les milieux cultivés modérés, voire conservateurs, un certain consensus semble s'établir, dans l'effet-Raynouard, sur le nécessaire respect dû à la vieille langue, et sur sa nécessaire disparition, sans brutalités ni précipitations inutiles.
Pour autant, l’accueil fait au dictionnaire ne correspondra pas vraiment à l’attente de Garcin. L’accueil des érudits est tiède, quand il n’est pas franchement hostile. Ainsi le grand lexicographe Honnorat maintient en 1834 son jugement de 1823, en écrivant à l’érudit avignonnais Requien :

 “ Ceux qui connaissoient son dictionnaire provençal n'ont pas été pris, car c'est un tas de solécismes et de barbarismes plutôt qu'un dictionnaire ; il n'est pas seulement par ordre alphabétique ”[3].

C’est pourquoi sans doute l’entreprise n’aura pas de suites.

Garcin annonçait avant sa préface : “D'après la demande de la généralité de MM.les Souscripteurs, l'Auteur de ce Dictionnaire s'occupe en ce moment du Dictionnaire Français-Provençal, qu'il mettra dans le commerce aussitôt qu'il sera terminé”. Entreprise ambitieuse qui ne verra pas le jour.

2 - Les publications françaises des années 1830

En 1830, l’avènement de la monarchie constitutionnelle de Louis-Philippe est vécue comme une catastrophe par les légitimistes, dont Garcin. Sa morosité devant l’évolution politique de la société française est renforcée par ses désillusions littéraires : la poussée d’écriture provençale des années 1820 s’achève dans la déréliction, et la poussée de francisation se confirme. Mais son dictionnaire ne s’en vend pas mieux pour autant. C’est à des entreprises plus commodes, comme les célèbres Provençalismes corrigés de l’Aixois de Gabrielli[4], que vont les lecteurs.

C’est donc vers l’écriture sur la Provence, écriture toute française, que Garcin se retourne. Il signe coup sur coup deux ouvrages fortement inspirés des publications d'Achard d’avant 1789 : Histoire et topographie de la ville de Marseille, Marseille, Les principaux libraires,1834, et Dictionnaire historique et topographique de la Provence ancienne et moderne, Draguignan 1835, deux volumes.

La réaction d’Honnorat est brutale, qui écrit à Requien  :

“J'ai jeté un œil sur la rapsodie que M.Garcin, maître d'école à Grasse, publie sous le titre de Dictionnaire géographique de la Provence, et j'en ai vu assez. Il ne devrait pas être permis au 19e siècle de faire imprimer de pareilles inepsies [sic], lors surtout qu'il existe déjà sur le même objet d'autres ouvrages recommandables. […] Ceux qui connaissoient son dictionnaire provençal n'ont pas été pris, car c'est un tas de solécismes et de barbarismes plutôt qu'un dictionnaire ; il n'est pas seulement par ordre alphabétique”.

Honnorat est d’ailleurs injuste qui avance imprudemment : “  Il dit à l'article Castellanne qu'on trouve abondamment dans les environs de cette ville “des pétrifications et des fossiles et qu'on y ramasse des poissons à poignées d'où on les expédie dans les principales villes de France”. Notez que jamais poisson pétrifié n'a été trouvé dans son territoire ”.

On notera que les affinités politiques ne font rien à l'affaire, puisque Garcin, comme Honnorat, est fervent légitimiste proclamé.

Rien n'annonce encore vraiment dans la production de cet abondant polygraphe, la création provençale tardive, mais féconde, qui, engrangée depuis des années sans doute, allait sourdre quelques années plus tard.  Ce qui ne signifie pas que Garcin n’ait pas commencé à engranger des vers provençaux. Mais il ne semble pas passer à la publication.

Par exemple, en 1836, la traditionnelle célébration de la Saint Hermentaire, patron de Draguignan, revêt un apparat particulier. La brochure de 36 pages, Saint Hermentaire, par Étienne G. publiée par l’imprimerie Berthot, que gère son fils Pierre Dominique Garcin (Draguignan, 1814), est toute française.

 

         Et le galoubet répète

         Les airs qu'en des jours de fête

         Sur sa champêtre musette

         Fredonnait le roi René ...

Garcin n'a donc senti aucune nécessité d'intervention en provençal pour un important événement dans sa petite patrie

En 1837-1838, Garcin dirigera Le Propagateur provençal, journal scientifique, agricole, industriel, édité à Draguignan. Je n’ai pu en consulter la collection complète : il serait intéressant d’en disposer pour voir quelle part Garcin y fait à l’écriture en provençal.

En 1841, Garcin publie encore chez Fabre, à Draguignan, les deux tomes des Lettres à Zoé sur la Provence. Le tout en français.

Il donne aussi la même année une réédition en deux tomes de son dictionnaire de 1823, Nouveau Dictionnaire Provençal-Français. Deuxième édition, corrigée et considérablement augmentée par Etienne Garcin (Membre de plusieurs Sociétés Savantes), Fabre, Draguignan, 1841.

La parution de ce dictionnaire correspond certes à une nouvelle avancée de la francisation du langage, mais aussi à une reprise évidente de la poussée d’écriture provençale, particulièrement à Marseille[5]. Or cette poussée d’écriture se double d’une querelle graphique des plus vives. Faut-il, comme le préconisent les populaires Marseillais Benedit, Gelu, Desanat, etc., noter “ phonétiquement ” le provençal, tel qu’il s’entend, en utilisant les normes graphiques françaises ? Faut-il au contraire, comme le préconisaient depuis les débuts de la Restauration Diouloufet, Raynouard, et nombre d’érudits passés à l’écriture provençale, traiter le provençal en Langue à l’égal du français, en notant les marqueurs grammaticaux et étymologiques le plus souvent non prononcés ? C’est à cette seconde solution que va se rallier Garcin :

“ Loin d’imiter le dictionnaire d’Avril dans la suppression du r aux infinitifs en ar et en ir, nous le conservons à l’exemple du dictionnaire d’Achard, modèle préférable, et des productions de Raynouard et de Diouloufet. Par ce moyen, il y aura une distinction entre le substantif, l’infinitif et le verbe... Nous ferons seulement observer que le r des infinitifs en ar ne se prononce pas plus que celui terminant les infinitifs français de la première conjugaison. ”

On comprend que cette fois l’entreprise de Garcin ait rencontré l’approbation d’Honnorat, ferme partisan de cette solution graphique.

 

3 – 1842-1845, Le passage public à l’écriture provençale

En cette année 1841 le courtier Desanat lance depuis Marseille Lou Bouil-Abaisso, entièrement écrit en vers provençaux, (y compris les indications d'abonnement !). Le journal va devenir le lieu de rassemblement de la plupart des écrivains provençaux. Cette publication est évidemment la preuve d'un intérêt nouveau pour l'expression provençale.

À l’évidence, l’entreprise a été, sinon le déclencheur, à tout le moins le stimulant et le vecteur de l’écriture provençale de Garcin.

Desanat présente ses abonnés dans son n’4 (19 février 1841) : “ La prousperita doou Bouilla-Baïsso ” - (Desanat hésite sur la graphie du mot ). “ Tout cé qué la dé miès din la magistraturo, / Leis hommé coumpétens su la littératuro... / Negouciant et rentié, noblé, proupriétari, / Hotel, cerclé, café, cabinet litterari ; / Pensionnats, médécins, entréprénour-maçoun, / Tout aquo, per signa, n’an ges fa dé façoun... ”. “ Aï jusquo per lectour tres vo quatré cura ... ” remarque Désanat. Il perdra bien quelques plumes après ces attaques contre la légitimiste Gazette du Midi, mais gagne néanmoins Garcin, qui dirige dorénavant le journal légitimiste La Gazette du Var. (Il m’a été également impossible de consulter une collection complète de ce journal, et donc de vérifier quelle part Garcin y fait à la création provençale).

Desanat salue donc l’arrivée de Garcin, directeur de “ la Gazetto doou Var et de la Prouvenço ” (22-10-1841), qui va donner des fables comme “ La cigogno et lou reinard ” (11-3-4842)

Le 18 août 1842, en faisant ses adieux à ses lecteurs, Désanat rend hommage à ses correspondants, dont “ Garcin que cerquo d'actiounari / Per plaça roundamen soun patois dictiounari, / Viei poueto doou Var, mi paguè soun tribut / Din soun journaou cagot ben après moun debut ”. Bienveillante raillerie de Désanat le libéral à l’égard du vieux légitimiste et du journal “ blanc ” qu’il dirige dorénavant.

Ce ralliement tardif, que Desanat ne se fait pas faute de souligner, montre combien Garcin a dû hésiter avant de s’embarquer avec le chantre du libéralisme “ bleu ” Desanat. Il fallait vraiment que l’envie d’être publié en compagnie de ses pairs le titille, et lui fasse oublier leurs irréductibles oppositions politiques.

Par contre, leurs oppositions graphiques se maintiennent.

Désanat, que Le Messager de Marseille venait de consacrer poète de la “ classe moyenne ”, et tenant d’une langue provençale solidaire de la modenité, unit dans son même salut au progrès politique et technique le refus des nostalgies passéistes et le refus d’une graphie archaïsante aux “ lettros superfludos ” (n° 8, 19 mars 1841), alors que Garcin, avec le zèle des nouveaux convertis, en tient fermement pour la graphie d’Honnorat, dont il adopte même à l’occasion la notation “ a ” de la finale féminine muette, généralement notée alors “ o ” ou “ e ”..

Lou Bouil-Abaisso reprend sa publication hebdomadaire en 1844 et on peut y lire en 1845, sous la plume de Desanat, l’annonce d’une nouvelle publication de Garcin :

“ Lou Parnasso Prouvençaou. Leis libres prouvençaous eis franciots fan lume. / Un troubaire erudit et que n'es pas fegnan, / Habitant de Touloun, neissu dins Draguignan / Ven de nous fa pareisse un poulidet voulume / Imprima su papier ni troou blan ni troou gris, / A quasi tres cent pages, es d'un prix ben moudique”.

C’est qu’en effet, en 1845 enfin, Garcin, à 61 ans, se jette à l’eau en capitalisant des années d’écriture solitaire publications dont Lou Bouillabaisso avait donné déjà quelques aperçus : Parnasse provençal, Poésies provençales, fables et contes, par E. Garcin, membre de plusieurs sociétés savantes, Paris, Chamorel -Draguignan, Garcin, 1845.

Publier un pareil volume n’était pas chose aisée. Mais l’entreprise a évidemment été aidée considérablement par le fait que dorénavant le fils Garcin est devenu imprimeur à part entière à Draguignan.

Tout en maintenant ses choix graphiques, Garcin déploie l'éventail des fables cher à ses contemporains d’Astros, Reymonenq, Diouloufet, et même Honnorat. Quelques originalités sympathiques : ainsi ce poème en parler de la montagne, “ Lou gavouat et l'apouthicari ”, qui s'inscrit en rupture du racisme généralisé de la Basse-Provence à l'égard des gens du haut-pays. 

Garcin, qui vit alors à Toulon, dédie quelque peu paradoxalement son ouvrage à deux personnalités toulonnaises, bien éloignées de ses engagements politiques légitimistes.

Au docteur Layet d’abord :

“ Dedicaço a Moussu Layet, douctour en Medecino, membre de la Souciètat deis Scienços-Bellos-Lettros-et-Arts doou Despartament doou Var et de fouasso aoutros Souciètats Litterèros et Scientifiquos de Franço et de l'Estrangier ”.

À Charles Poncy ensuite :

“ A Moussu Charles Poncy, pouëto maçoun, Membre de la Souciètat deis Scienços, Bellos-Lettros et Arts, doou Despartament doou Var. ”

Ce choix n’est évidemment pas innocent. L’accès du jeune Charles Poncy à la notoriété est en 1840 le fait des notables libéraux de la société académique de Toulon, Layet au premier chef ; milieu ouvert qui, depuis 1830, s’interroge, dans sa pratique culturelle, sur les données nouvelles dans l’air du temps. Mais, quelles que puissent être les sympathies de ce milieu pour l’écriture en provençal, la promotion de Poncy, bientôt gloire nationale, montre qu’il s’agit de privilégier la muse française, d’autant que celle de Poncy dignifie le peuple en se gardant bien de le pousser à la révolte.

Au delà de la (fausse ?) modestie (“ ma gamatto es un escritori ”), au delà du salut aux auteurs provençaux “ Gros et Mountvalloun, Bellaoud, Diouloufet, Pelaboun ” que Garcin dit ne pouvoir égaler, le salut de Garcin à Poncy est en définitive salut à la langue dominante, dans laquelle le poète-maçon, oubliant son parler naturel, a choisi d’écrire. La modeste reconnaissance que Garcin pense obtenir en tant que poète provençal se place sous l’égide de la Muse française.

Pour autant, le salut au docteur Layet ne participe pas seulement de cette démarche à la limite de l’opportunisme.

“ Moudèle de vertu, d'amour, de caritat, / Digne d'estre en tout luè per lou riche imitat, / LAYET, ben different de l'enfle personnage / Que l'on trobo partout, jusquo dins moun masage, / Grand pourgeire de man, trageire de capèou, / Beilant pas un pignoou per far lusir la pèou ”.

Par ses fonctions à l’hospice des orphelins, Garcin est bien placé pour apprécier le médecin des pauvres. Et, au-delà des différences politiques. Garcin participe d’ailleurs de ce légitimisme populaire qui condamne la rapacité et l’égoïsme des possédants suppots de Monarchie de Juillet. Il évoque au même moment, dans La Roubinsouno présentée plus loin, ces “ prouprietaris senso merci per leis malhurous oubriers eiqueous sount redevables de sa prousperita ”. 

Cependant, bien éloigné de la vision nationale libérale qui domine chez les “ élites ” culturelles du grand port, Garcin ne renie rien de ses convictions légitimistes, et, comme l’avaient fait avant lui Diouloufet, puis Honnorat, il associe désormais sa haine du Paris centralisateur et révolutionnaire, à sa nostalgie d’une Provence indépendante, pure de toute contamination jacobine et moderniste. L’“ Avant-Prepaou : A la Prouvenço ” en témoigne déjà, dans sa dédicace à l'entité métaphysique dorénavant que devient la Provence, cette Provence à qui il doit tout : “ 0 tu que doou neant m'as trach, / Et m'as fach tetar de toun lach ; / […] /Prouvenço, à qu devi la vido, / Lou gaoubi, lou sens, la saillido ”. Provence violentée par le pouvoir français depuis que René, en disparaissant “ Ti faguet veouso ; et, de plus bello, / Ti boutet souto la tutello / D'un aoutre prince souveren / Eme qu si disiet parent. / Luench de t'eimar coumo uno intimo / Eissestou, ti fet sa victimo, / T'enlevet tout santaniment. / Franchiso, dret, ley, mounument / Et, l'ingrat ! per coumble de rage, / Voudriet ti ravir toun lengage / Coumo a fach de ta libertat ! ”…Ainsi, l’écriture de Garcin se veut écriture patriotique provençale contre la dépossession française : “ Contro un taou voulur irritat, / Et prevesent nouvello ooufenso, / Ai dich de prendre ta defenso, / Et de t'elevar de ma man Un edicifi tout rouman ”.

L’opposition Paris / modernité/ libéralisme – Provence / conservatisme /  légitimisme est mise en avant, par exemple dans ce dialogue entre un Parisien et un Provençal (“ Leis dous pouétos ”). Le Parisien traite de “ repepiage ” à dormir debout la fidélité provençale de Garcin : “ Oou luège de cantar, coumo teis vieils troubaires, / Lou regime qu'es plus, lou bouan sens de teis paires, / Leis vertus d'un guerrier, la sapienço d'un rey, / Aouriet ben mai vaougut, doou mens va mi parei / Faire coumo à Paris et noun coumo en Prouvenço / Critiquar ce qu'es ben et l'aousar ce qu'es maou, / Troubar oou broussin d'ouas, oou diamant de defaou. / Vaoutres, vieils troubadours, emplegas vouastro scienço / Qu'à jitar d'escumenge et maladictiouns, / Surtout ce qu'appelant novo institutiouns. / Perque noun pensas pas coumo oou nord de la Franço, / Que veas un parisien eme un er de pietat ? ”

Et le Provençal répond :

“ Es parce qu'à Paris aimount que l'incounstanço / Tandis qu'un prouvençaou voou la fidelitat ”.

Mais Garcin sent bien, et il l’écrit, qu’il n’est pas suivi par la majorité de ses compatriotes provençaux, qui renient leur mère. C’est donc sans grand espoir que Garcin arpente par “ l’expressif lengage, / Que deourriam parlar toujours ” l’espace provençal des plaines et des montagnes, qu’il connaît si bien.

Le Parnasse est un ouvrage en vers, comme la quasi totalité des publications provençales du temps. Mais, au verso de sa publication, on peut lire l’annonce de la prochaine parution d’un ouvrage ambitieux : “ Lou Roubinsoun prouvençaou, un volume in 8, en prose, traduction française en regard ”.

Folle entreprise a priori que celle d’un roman en prose, en un temps où l’écriture provençale se consacrait à la seule versification ! Folle entreprise qui réalise le rêve éveillé du patriote provençal : la fuite vers l’Ile de Robinson, le Paradis enfin retrouvé, où la langue vivra dans une Nouvelle Provence. Folle entreprise qui ne dépassera pas le stade des manuscrits que nous pouvons consulter à la bibliothèque municipale de Draguignan.

De quoi s’agit-il ?

La “ mouart funeste d’un bouan paire ”, ménager laborieux, laisse sans ressource aucune ses deux enfants, Barthélémy et Marguerite. Privé de toute subsistance, Barthélémy s’engage dans la marine, puis gagne le Pérou. Pendant ce temps la jeune Marguerite travaille dur, aux champs d’abord, puis, instruite par un précepteur bénévole, elle ouvre une école pour les jeunes filles, “ ce qui li dounet just de que pas mourir de fam ”. Son frère lui écrit de le rejoindre à Lima, où il a fait fortune, et lui envoie l’argent du voyage. Marguerite rencontre l’auteur, médecin, qui sera du voyage. À bord, huit familles provençales qui veulent s’établir dans l’île de Robinson, et des prêtres méridionaux que l’évêque de Lima ramène avec lui pour son grand séminaire. Évidemment le navire fait naufrage. Les naufragés sont jetés sur une île paradisiaque, qui est l’image de l’Éden provençal. On défriche, on cultive, on nomme Marguerite reine, l’auteur est son secrétaire particulier. En s’enfonçant dans l’intérieur, les colons rencontrent des sauvages qui les prennent pour des divinités. On civilise les sauvages : on les habille, on crée une école militaire, on apprend aux hommes à marcher au pas, à porter des souliers, aux femmes à coudre. Leur roi, converti au catholicisme, épouse Marguerite. On fonde des bourgades et une capitale, dotée d’un opéra. On fait savoir à Barthélémy qu’il est attendu, cependant qu’arrivent des colons de toutes les nations d’Europe (exceptés les Anglais, qui ne sont pas les bienvenus !). “ Russous, Ginouves, Souissous, Espagnoous, Nourmands, Gascouns, èrount plus que de Prouvençaoux”. Car naturellement ces nouveaux sujets ne parlent désormais que le provençal.

Garcin décrit longuement les activités économiques et culturelles de la Nouvelle-Provence, fondées sur l’agriculture individuelle et familiale, l’artisanat, la toute petite industrie, sous la tutelle bienveillante d’un clergé traditionnel. Travail, Famille, Patrie. Décentralisation aussi.

Hélas, la menace de l’invasion anglaise plane sur ce paradis…

Ainsi, en 1845, le vieux royaliste légitimiste Garcin ne peut envisager de sauver la Langue que dans ce rêve éveillé d’Ancien Régime préservé de la Révolution par l’absence de noblesse et le rousseauisme. Ne serait-ce qu’à cet égard, Garcin mérite d’être connu.

Faute de pouvoir éditer sa Roubinsouno, Garcin perpétuera jusqu’à sa mort (1859) le face à face avec son royaume de papier. Il aura, avant de mourir, le temps de voir Napoléon III restaurer à sa façon cet ordre qui lui était cher, et l'île se profiler dans le grand mirage félibréen, cependant que son fils, après le coup d’État et avec l’aval du pouvoir, venait de créer Le Var (1852), organe déclaré du conservatisme varois.

René Merle

 

 



[1] Nous en avons donné des extraits dans : René Merle, Inventaire du texte provençal de la région toulonnaise,  G.R.A.I.C.H.S, 1986. René Merle, “L’île des fous”, Les fous de la langue, Edisud,  1986.

[2] Sur l’ensemble des questions traitées dans cet article, nous nous permettons de renvoyer à René Merle, L'écriture du provençal de 1775 à 1840, inventaire du texte occitan, publié ou manuscrit, dans la zone culturelle provençale et ses franges, C.I.D.O. 1990. Texte intégral et corrigé de la thèse soutenue en 1987.

[3] La correspondance Honorat-Requien est consultable à la Médiathèque municipale d’Avignon. Nous en avons publié des extraits : René Merle, “Le chemin d’Honnorat”, Les fous de la langue, Edisud,  1986, et dans notre thèse, op.cité.

[4] Manuel du Provençal ou les Provençalismes corrigés, à l'usage des habitants des départements des Bouches-du-Rhône, du Var, des Basses-Alpes, de Vaucluse et du Gard. Par C.de G. Aix, Aubin, Marseille, Camoin et Masvert, 1836.

[5] Cf. René Merle, “Victor Gelu et les poètes provençaux  vers 1840. Le statut du réalisme”, Victor Gelu, Marseille au XIX° siècle, Université de Provence, 1986. - René Merle, Une mort qui n'en finit pas, l'écriture de l'idiome natal, des Lumières à la naissance du Felibrige, (sud-est français et Italie de langue d'oc, zone franco-provençale de France et de Suisse). M.A.R.P.O.C, 1990, 216 p. - René Merle, Thèse, op.cit.