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En 1867, huit ans après Mirèio, Mistral publiait son second grand poème, Calendau, empreint d'un nationalisme provençal latent qui devait beaucoup à la rencontre avec les catalanistes, (initiée depuis plusieurs années déjà), et tout particulièrement au séjour en Provence du député barcelonais et homme de lettres Victor Balaguer (1866-1867).                                                                           
L'Armana prouvençau (1867) des Félibres annonçait ainsi la prochaine parution de Calendau :
« Mistral, dins Mirèio, semblavo agué retra touto la Prouvènço. Eh bèn ! noun. N’avié pinta, - e se saup coume, - que la Prouvènço pastouralo, patriarcalo e arlatenco. Aro, veici la grand Prouvènço, aquelo dis óulivié, dóu soulèu e de la mar ».
Une appréhension donc de toute la Provence, et pas seulement de "la Provence pastorale, patriarcale et arlésienne".
Mais en fait, avec Calendau comme déjà avec Mirèio, Mistral pensait déjà obtenir une reconnaissance parisienne (et donc provençale, par ricochet) de la "renaissance" littéraire d'Oc.
La réception ne répondit pas vraiment à ses espérances.
Sur cette réception, on lira la remarquable mise au point de Philippe Martel, Les Félibres et leur temps. Renaissance d’oc et opinion (1850-1914), Presses universitaires de Bordeaux, 2010.

Voici la recension donnée "à chaud" par Émile Zola [1840] dans Le Figaro. Zola a 27 ans. Il a quitté un modeste travail d'employé de bureau, et, depuis un an, il tente de vivre, et de se faire connaître, par des chroniques littéraires et artistiques dans différents journaux. Sa lecture de Mistral n'est pas seulement de circonstance : Zola est aixois, et, bien qu'à 18 ans, il ait quitté la capitale provençale pour Paris, il conserve avec le pays natal de nombreux contacts amicaux, journalistiques et éditoriaux. Et il comprend et lit le provençal.

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(ci-dessus, Zola à 30 ans)

Le Figaro, dimanche 3 février 1867

CALENDAU, PAR FRÉDÉRIC MISTRAL

Le poëme en langue provençale, dont je vais parler brièvement, n’est pas un fait isolé, l’œuvre d’un troubadour égaré en plein dix-neuvième siècle. Il se rattache à tout un ensemble littéraire, il est le produit direct d’un large mouvement qui porte, depuis une dizaine d’années, certains esprits généreux et poétiques du Midi à rêver d’une résurrection de la Provence, de « la belle comtesse », comme la nomment les initiés.
Il y a complot, je vous en préviens. Lisez dans l’Almanach provençal de 1867 une pièce de vers intitulée La Coumtesso [ cf. sur ce blog ]; Frédéric Mistral y appelle aux armes « tous ceux qui savent le comprendre et tous ceux qui veulent le suivre. » Ce sont là des songes pleins de générosité, dont je me garderai de discuter la poésie. A quoi bon étaler aux yeux de ces poètes, ivres de leurs clairs soleils, le spectacle des faits accomplis et des nécessités sociales. Eh ! laissons-les chanter, laissons-les rêver. Ils adoucissent de leurs chants l’agonie de cette langue provençale qui recule pas à pas devant la langue française.
Il y aurait une étude bien curieuse à faire sur le mouvement littéraire que je signale. Je n’ai aujourd’hui ni le temps ni l’espace nécessaires. J’ai simplement voulu indiquer l’attitude prise par Frédéric Mistral : il est à la fois un poëte et un chef de parti, un linguiste et un révolutionnaire ["chef de parti", "révolutionnaire" : bien que les Félibres proclament ne pas faire de politique, Zola a bien compris que, à la pousser dans ses ultimes conséquences, l'entreprise provençaliste, comme la catalane, devrait mener à un engagement fédéraliste. Mais Zola est suffisamment au fait des réalités provençales pour savoir que l'entreprise ne peut jouir d'aucun soutien social].
Voici sa vie en dix lignes. Il est né à Maillane le 8 septembre 1830 et a fait d’excellentes études à Nyons et à Avignon. De 1849 à 1851, il suit les cours de la Faculté de droit, à Aix ; mais, dès qu’il eut passé sa licence, il retourna vite s’enfermer dans sa chère ferme, - dans son mas, - où il vécut en poëte et en lettré [Mistral, contrairement à la légende répandue à l'époque, était un "rentier de la terre" et pas du tout un propriétaire exploitant]. C’est de Maillane que nous est venue Mirèio, il y a sept ans, et c’est encore de cette retraite que nous arrive aujourd’hui Calendau.
On l’a déjà dit, et je suis bien forcé de le répéter, Mirèio était un chant pastoral, une sorte d’églogue de longue haleine, qui étalait toute nue au grand soleil l’ardente terre de Provence, et qui en contait l’épopée rustique ; Calendau, au contraire, est le chant héroïque de la bien-aimée patrie, l’histoire de ses mœurs et de ses grandeurs, le cantique d’amour chevaleresque qu’un poëte adresse à son amante.
D’ailleurs, ne cherchez pas dans le poëme une histoire complète et suivie. Avant tout, nous sommes ici en pleine légende ; l’histoire a prêté quelques noms propres et quelques faits, le rêve a fourni le reste. L’intention du poëte a été d’enfermer dans un cadre légendaire les descriptions des villes et des campagnes, les récits des coutumes et des usages.
Il est plus simple, je crois, de vous conter le poëme.
Calendal est un pêcheur d’anchois, de Cassis, un amant de vingt ans dont l’amour fait un jeune dieu. Il a rencontré sur les sommets du mont Gibal, dans les douces aurores, une jeune femme blonde, et pensive, fière et triste, qu’il prend pour la fée Estérelle, la terrible et tendre fée dont le sourire rend fous les amoureux qui la rencontrent.
Et voilà que Calendal est pris d’amour, d’un amour dévorant qui le pousse au travers de la Provence, en quête de gloire, cherchant la richesse et la renommée pour venir ensuite jeter son or et son nom aux pieds de la blonde fée. Et lorsqu’il a accompli les travaux d’Hercule, lorsqu’il a gagné une fortune, lorsqu’il s’est fait connaître et aimer de toute la contrée, la pauvre fée pleure, elle lui dit : « Je ne suis point la fée Estérelle, je suis la dernière princesse des Baux ; j’ai épousé un méchant homme, le comte Sévéran, roi des contrebandiers, que toutes les populations, du col de l’Argentière jusqu’à Nice, tiennent pour chef. »
Alors, elle lui conte l’histoire de sa race, - et il y a là une magnifique page en l’honneur de la Provence. Puis, elle lui fait le triste récit de son mariage ; elle lui dit comme quoi elle a pris la fuite de son château d’Aiglun, lorsqu’elle a su quel brigand elle venait de choisir pour mari. Maintenant, elle vit dans une grotte du mont Gibal [près de Cassis], et elle aime Calendal, le pêcheur d’anchois.
Calendal jure qu’il tuera le comte. Il quitte son amie, la blonde Estérelle, et il se rend au château d’Aiglun. Le poëte l’accompagne dans son voyage, nommant les villes, décrivant largement les campagnes, étalant dans leur nudité les horizons éclatants de la patrie.
Calendal trouve le comte Sévéran à la chasse, dans les gorges de l’Esteron, en compagnie de ses estafiers et de ses drôlesses. Il a résolu de le rendre fou de jalousie, en lui contant ses amours avec Estérelle. Les rufians et les ribaudes font cercle autour de lui. Et il commence le récit de ses tendresses et de ses exploits.
Il parle d’abord de son jeune âge, de sa vie de pêcheur. Il y a là une description très curieuse de la fraie des anchois. Puis Calendal chante sa première rencontre avec Estérelle, les dédains de la fée ; alors il rêve la richesse, il construit une madrague et prend douze cents thons. Mais Estérelle refuse les bijoux, elle veut des amours plus hautes et plus héroïques, elle rappelle à son amant les prouesses amoureuses des anciens troubadours.
Et Calendal entreprend ses grands travaux. Avant de partir, il donne une fête aux pêcheurs de Cassis. Le poëte saisit l’occasion, pour décrire diverses danses provençales et pour raconter une joute sur la mer. Un rival vaincu soulève le peuple contre Calendal victorieux, et celui-ci, fugitif et désespéré, va chercher quelque courage auprès d’Estérelle qui lui rappelle les exemples des anciens héros provençaux. Le jeune homme s’éloigne, en quête d’aventures.
Ici se place un des plus beaux épisodes du poëme. Calendal, pour faire parler de lui, se décide à abattre les mélèzes du Ventour [le nom provençal originel du Mont Ventoux]. A grands coups de cognée, il attaque la futaie vénérable. Je ne puis m’empêcher de citer au moins une strophe : « la futaie formidable – s’ébranla tout entière – d’horreur !... Mais aux gradins je me suspends impitoyable – et frappant dur, des troncs qui geignent – les éclats jaillissent aux nues ; - au loin les vieux loups déguerpissent ; - et dans les airs en glapissant les aigles. »
Lorsque Calendal a abattu la futaie entière et qu’il a étouffé les ruches du Rocher de Cire, il apporte, comme trophée, un rayon de mile à Estérelle qui lui reproche avec dureté la destruction de la forêt. Pour sa faire pardonner, le jeune héros va en pèlerinage à la Sainte-Baume. Le poëte, qui promène Calendal dans tous les lieux dont il veut parler, consacre tout un chant à la célèbre grotte et aux compagnons du Tour de France que le pêcheur trouve en cet endroit.
Il faut une dernière prouesse pour conquérir la blonde Estérelle. Calendal se charge de tuer un brigand, Marco-Mau ["Marque mal", celui qui a vraiment triste allure, et en l'occurrence effrayante allure], qui désole la Provence. Il se lance à sa poursuite et le rencontre sur une route, au bord d’un torrent. Ils luttent tous deux. L’épisode est large et saisissant.
« Or, là contre, par aventure – débordait un cours d’eau – gonflé par les pluies, une idée fulgurante me vint… Tout en enchaînant sa force, je sentais mollir la mienne ; je sentais, ma foi, le maraud qui m’étranglait… Han ! pour me délivrer de ce hideux voisin Je pousse au gouffre de tout mon reste, - et tous deux nous faisons le plongeon… - à l’aveuglette, et corps à corps toujours saisis, - dans l’entonnoir de l’eau vorace – nous descendions. Si quelqu’un du chemin s’était mis aux écoutes – il n’aurait rien connu de l’abîme qui se tord… »
Calendal vainqueur, emmène Marco-Mau enchainé à Aix. Il arrive dans cette ville quelques jours avant les Jeux de la Fête-Dieu, et les consuls le nomment Abbé de la Jeunesse. Le poëte voulait décrire la mascarade inventée par le Roi René, fête publique qui se termine par une sorte de procession carnavalesque au beau milieu de laquelle chevauchent côte à côte le paganisme et le christianisme. J’ai vu défiler ces Jeux lors du passage à Aix du prince Louis-Napoléon, président de la République, et je dois dire qu’ils font une assez piètre figure dans mes souvenirs d’enfant [démystification d'un de ces derniers soubresauts des festivités traditionnelles en voie de folklorisation stérile].
Calendal, plein de force et de gloire, revint enfin sur les sommets du mont Gibal. Et c’est ainsi qu’il mérita d’être aimé de la blonde Estérelle.
Calendal a terminé le récit de ses exploits et de ses tendresses. Le comte Sévéran se doute que la fée Estérelle n’est autre que sa femme, la dernière princesse des Baux. Et ce mari – un peu trop calme pour un brigand, selon moi [moi aussi], - emmène Calendal à son château d’Aiglun, dans le but très répréhensible, il est vrai, de le jeter en pleine orgie et de lui donner une des ribaudes pour maîtresse. A la place du comte, j’aurais préféré un bon coup de poignard. [moi itou]
Mais alors, nous n’aurions pas eu le chant suivant, une peinture grasse et solide, un des meilleurs morceaux du poëme. L’orgie hurle. Calendal, écœuré et indigné, se lève et jette son mépris à la face de toutes ces brutes. Et, comme il va s’élancer, il est traitreusement renversé. Le comte l’enferme dans un cachot et part avec ses estafiers à la poursuite d’Estérelle.
Toutes les drôlesses du château d’Aiglun ne sont point méchantes. Une d’elles, Fortunette, qui est tombée amoureuse folle de Calendal, va le délivrer [le personnage de Fortunette pointe un faible jamais démenti de Mistral pour les "drôlesses". Cf., fin des années 1880, début des années 1890 l'épisode de la belle Emma Teissier, la Fortunette des Félibres. http://www.geneprovence.com/emma-teissier-1867-1944-la-belle-fortunette-des-baux/ ], et le jeune héros court en hâte vers le Gibal. Il prend la mer et côtoie toute la Provence ; il arrive sur les sommets avant le comte, contre lequel il soutient un terrible siège. Le brigand incendie les pins de la montagne et meurt, écrasé par la chute d’un arbre tout en flammes.
Les deux amants sont sauvés par les habitants de Cassis, qui viennent éteindre l’incendie.
« Et deux mille âmes, tout un peuple, - entrent en lutte avec les flammes ; - au fléau effréné ils coupent le chemin ; l’azur, - dans le levant, s’inonde de rayons ; - et Calendal, le fils de l’onde, - et des sommets la blonde reine, - lui, avec ses narines ouvertes à l’air pur,
« Elle, avec ses cheveux qui pendent – comme un corymbe de jujubes, - sous cette saillie d’or, de saphir, de diamant, - qui les recouvre comme un porche, - alors se montrent, triomphants, - dans le soleil et dans la gloire, - à la cime du mont, et la main dans la main . »
Tel est le poëme. J’ai voulu le conter, fait par fait, sachant que le grand désir du public, lorsqu’un livre attendu paraît, est de connaître ce livre dans ses plus minimes détails, le lendemain même de la mise en vente. Ici, le désir du public doit être d’autant plus vif que Calendau est, pour ainsi dire, écrit dans une langue étrangère.
Puis, maintenant, je puis m’éviter la peine de porter un jugement. Chacun est à même de se prononcer, en s’appuyant sur le procès-verbal que j’ai dressé des faits.
Mes lecteurs diront comme moi que l’affabulation du poëme est faible, trop légendaire, trop naïve. On sent que le poëte promène ses personnages selon les besoins du récit. Je sais bien qu’il a voulu, avant tout, donner dans des épisodes nombreux, les grandes pages de l’histoire de la Provence, les coutumes et les mœurs de l’ancienne nation. Mais, vraiment, on voit trop les ficelles qui rattachent les différents morceaux entre eux. Ce n’est pas là un tout, c’est une suite de tableaux. L’œuvre perd beaucoup à ce morcellement.
D’ailleurs, j’admire et je suis ému. Je me hâte d’écrire, car demain la réflexion viendrait et peut-être je mettrais alors moins de sympathie en moi. Je veux en rester sur les beaux épisodes : la mort des mélèzes du Ventour, le combat entre Calendal et Marco-Mau, l’incendie du Gibal et l’apothéose des héros. Ces pages sont d’une largeur et d’un éclat incomparables ; elles sont certainement l’œuvre d’un grand poëte.
Frédéric Mistral n’est pas qu’un poëte ! Il est aussi un linguiste très fin et très savant. Les notes qui accompagnent les chants de Calendau, prouvent l’étendue de son érudition, il prépare d’ailleurs un Dictionnaire de la langue parlée dans le Midi de la France.
Un poète savant m’a toujours effrayé. Mais ici le poète devait reconstruire dans sa pureté un langage qui s’altère tous les jours. Frédéric Mistral a, sinon créé, du moins retrouvé le provençal classique ; la langue qu’il emploie est une véritable langue de lettré, et je crains que certains de ses vers ne soient pas intelligibles pour les Provençaux des villes. [de fait !] Et observez que chaque cité a son dialecte, ce qui fait qu’un habitant de Marseille ne parle pas comme un habitant d’Avignon. [Dans son grand dictionnaire, Mistral entérinera la fragmentation dialectale et sous-dialectale de la langue d'Oc, tout en en proclamant l'unité. Ce que des provençalistes exaltés ne comprennent pas en bataillant aujourd'hui au nom de "la langue provençale" contre la "langue occitane"... Mais laissons ces querelles stériles.]
Le linguiste a nui au poëte. La poëte doit avoir des préoccupations de savant qui l’arrêtent dans ses élans. Puis, je l’accuse de ne pas avoir pour le latin le superbe dédain qu’il a pour le français. Son nouveau poème n’est provençal qu’à demi, s’il faut le dire ; j’ai reconnu, ça et là, des emprunts faits à Virgile. J’aurais voulu des pages qui eussent davantage  les âpres senteurs du terroir. Ni héros de légende, ni fables naïves : des Provençaux en chair et en os, s’agitant non plus dans le rêve, mais dans la réalité ardente. [Zola, qui connait son Marseille, est bon connaisseur de la langue drue des troubaïres marseillais, Gelu au premier chef. N'oublions pas que son premier véritable roman est Les mystères de Marseille, Marseille, Arnaud, 1867.]
Eh ! qu’importe, après tout. J’accepte Calendau tel qu’il est, car il a été écrit avec le cœur. Ecoutez ce cri de guerre, cette strophe sonnante :
« Langue d’amour, s’il est des fats – et des bâtards, ah ! par Saint-Cyr ! – tu auras à tes côtés les mâles du terroir ; - et tant que le mistral farouche – bramera dans les rochers – ombrageux, nous la défendront à boulets rouges – car c’est toi la patrie, et toi la liberté !... »
Quand on aime avec cette passion et cet emportement, on ne peut écrire que de beaux vers.

Emile ZOLA "