geofroy

De la dichotomie des biographies. L’exemple de Lucien Geofroy, félibre et communard (Le Luc, Var, 1818 – Paris, 1889)

En matière historique, rien n’est plus intéressant, à l’occasion, qu’une biographie de dictionnaire spécialisé, mais rien n’est plus piégé, quand, de bonne foi, celui qui l’établit n’a connu et mis en avant qu’un aspect de la vie de son personnage. Or chacun sait combien s’entremêlent, en chacun de nous, des intérêts et des engagements divers. À cet égard, il m’est arrivé de sourire quand on m’a soumis la biographie réductrice de personnes qui m’ont été proches, et même d’une esquisse de la mienne…

Mais laissons-là ces considérations, pour nous retourner vers une entrée du Maitron, Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier, que je me suis résolu à compléter en 2004. N’ayant jamais reçu de réponse, je ne sais ce qu’il en est advenu. Je n’ose imaginer qu’au-delà de l’abondance paralysante des tâches, un surmoi méfiant ne s’est pas bloqué en repérant, en filigrane du combattant de la Commune de Paris, un poète de langue d’Oc, et, cerise sur le gâteau, un adepte d’une organisation alors quelque peu marquée par le conservatisme.

Je reprends donc ici cet envoi, (précisé et augmenté de quelques notes et de deux textes donnés en documents) : les caractères romains sont ceux du Maitron, les caractères italiques ceux de mon ajout. 

Puisse cet ajout, consacré à la mémoire familiale provençale et à l’engagement félibréen de Geofroy, montrer la complexité que, comme tout-un-chacun, il a nourrie. Puisse-t-il aussi montrer que son double engagement ne lui apparaissait pas contradictoire, même s’il peut sembler tel à beaucoup.

GEOFFROY.  (en fait GEOFROY) Parisien ; membre de la section de Montmartre de l'Association Internationale des Travailleurs, il signa le manifeste contre la guerre adressé aux travailleurs de tous pays, en juillet 1870 (cf. Dict., t. IV, p. 58).  Un Geoffroy L. -- le même ? -- collabora à « La Fédération », journal londonien de Vésinier, rédigé par d'anciens membres de la section française de Londres jamais reconnue par le Conseil général de l'A.I.T. 

GEOFFROY Lucien, Léon. Né le 14 mars 1818 au Luc (Var) dans une famille de propriétaires aisés aux convictions libérales. Il épouse en 1849 une fille du général Bertrand de Sivray, baron d’Empire, conseiller général libéral du Luc sous la Monarchie de Juillet, puis à nouveau en 1848 [1].
Il est percepteur des contributions directes à Paris en 1855. veuf, père de cinq enfants. Après l’apparition du Félibrige [2], il s’intéresse à l’écriture en provençal et participe au concours littéraire félibréen des jeux floraux d’Apt en 1862, puis au concours littéraire d’Aix en 1864. Il est présent dans « L’Armana prouvençau » des Félibres en 1867 et 1870. En 1869, il publie à Paris un livre de poésies, « Mei Veiado » [3], dont la préface, très intéressante, dépasse de loin les réflexions félibréennes du temps, en envisageant ce que pourrait être la place de la langue d’Oc dans une France moderne et démocratique [4]. Membre du Comité central (commission de l'ordonnancement et des finances), il fut chargé, sous la Commune, des mêmes fonctions au ministère de la Guerre. Il collabora à « L'Estafette », 23 avril-23 mai [5], qui fit suite au « Bonnet rouge » (rédacteur en chef : Secondigné). Il échappe à la fusillade du Père Lachaise grâce à la langue d’Oc et à un militaire originaire du Luc qui le laisse s’enfuir [6]. Geoffroy fut condamné par contumace, le 14 novembre 1872, par le 10e conseil de guerre, à la déportation dans une enceinte fortifiée. Après la Semaine sanglante, il réussit à gagner l'Angleterre, d’où il garde le contact avec Mistral (qui le publie dans son « Armana ») et avec les Félibres. Franc-maçon, il fut affilié à la loge révolutionnaire “ la Fédération ” née d'une scission au sein de la proscription [7] (voir Vésinier et Landeck). Il en fut le secrétaire et convoqua à ce titre la réunion du 30 avril 1872. Il arriva en Belgique en novembre 1876. Il résidait à Bruxelles en 1879. Il écrivit en exil un volume de poésies provençales, « Lei Cant de l’Eisil », qui ne fut pas publié. Il est très présent dans le Félibrige parisien après son retour à Paris après l’amnistie de 1880. Il en sera même le vice-président [8].  SOURCES : Arch. Min. Guerre, 10e conseil (n° 615). -- Arch. PPo., listes de contumaces. -- Murailles... 1871, op. cit., p. 537. -- P.V. Commune, op. cit., annexe à la séance du 16 avril. -- Arch. Gén. Roy. Belgique, dossier de Sûreté, n° 317864 (en 1880). -- F. Sartorius, J.-L. De Paepe, Les Communards en exil. État de la proscription communaliste à Bruxelles et dans les faubourgs, Bruxelles, 1971. -- André Combes, “ Les Philadelphes et autres loges de Communards  ”, Chroniques d'histoire maçonnique n° 35, 1985. -- Notes de M. Cordillot. 

 

Sources de l’ajout :

- Lucian Geofroy, Mei Veiado, Paris, Dumoulin, 1869. 

- Li Souleiado : poésies et documents littéraires, 1879-1903, Société des Félibres de Paris, Éditeur L. Duc, 1904

(Baptiste Bonnet y parle de son amitié avec Geoffroy et relate l’épisode du Père Lachaise).

- Marcel Bonnet, “Lucian Geofroy”, Bulletin de l’A.V.E.P, n°42-44, 1987. [9]

- Claude Barsotti, Le communard Lucian Geofroy Chroniques occitanes du quotidien « La Marseillaise » [10] (. En ligne : http://www.amesclum.net/ (bibliothèque virtuelle : les « Trobaïres ».

- René Merle, Les Varois, la presse varoise et le provençal, 1859-1910, S.E.H.T.D, 1996.

NOTES de la NOTICE BIOGRAPHIQUE (R.M) 

 [1] Sur la tradition libérale de cette localité, épicentre de l’insurrection républicaine varoise de 1851, on lira l’incontournable et très éclairant chapitre « Le Luc, pays des bourgeois rouges », in Maurice Agulhon, La République au village, Plon, 1970, rééd. Seuil, 1979.

[2] Le Félibrige : groupe de poètes provençaux formé autour de Mistral et Roumanille qui, à partir de 1854, entreprennent de maintenir et illustrer la langue provençale, et plus largement ensuite celle de tout le Midi. C’est un oncle de Geoffroy, Adolphe Gasquet, qui lui avait signalé l’existence du Félibrige et du concours poétique de 1862.

[3] Lucian Geoffroy, Mei Veiado, Paris, Dumoulin, 1869. L’ouvrage est bilingue : préface et poésies sont données en provençal sur la page de gauche, en français sur la page de droite. L’ouvrage, jamais réédité, est difficile à trouver aujourd’hui. On peut lire en ligne les textes en provençal :

http://sites.univ-provence.fr/tresoc/libre/integral/libr0632.pdf

On trouvera à la fin de cet article la reproduction de la page 1 de cette publication du Ciel d’oc, 2006. 

[4] cf. texte n° 1 infra.

[5] L’Estafette est un quotidien partisan de la Commune, qui essaie d’apaiser les tensions entre ses différentes tendances. 

[6] Cf. texte n° 2 infra.

[7] Dans le milieu tourmenté des Communards exilés à Londres et membres de l’Association internationale des Travailleurs, Geofroy semble s’être rangé dans le groupe des partisans des « Jurassiens » bakouninistes, opposés aux marxistes

[8] Cf. la revue des Félibres parisiens : Lou viro-soulèu, flourissènt tóuti li mes à l’aflat du Felibre de Paris.

[9] Alors que le silence a été presque total dans le provençalisme contemporain sur Geoffroy, ou n’a été rompu que pour donner ses textes en provençal, Marcel Bonnet, majoral du Félibrige et républicain de toujours a été le premier et le seul, à ma connaissance, à saluer à la fois Geofroy le poète et Geofroy le Communard.

[10] Semaine après semaine, pendant des années Claude Barsotti a présenté dans La Marseillaise une documentation remarquable et indispensable sur ces « Trobaires » du XIX° siècle.

 

Texte 1

Extraits de la préface (version française, page de droite) de Mei Veiado (Mes Veillées).

" Et quel sujet peut mieux convenir à un auditoire provençal que sa langue nationale ? Je n’en veux pour preuve que le long tressaillement qui a parcouru tout le Midi à la voix de quelques poëtes assemblés sur les rives du Rhône pour faire renaître la Muse de Provence, depuis trop longtemps dévoyée. […] Et cependant nous ne sommes pas tous d’accord, nous, Provençaux, sur l’avenir de notre langue, sur la nécessité de sa conservation.
Les uns disent :
« Peuple de Provence, conserve le parler de tes ancêtres ; ne change rien à tes vieux usages ; garde tes vieilles croyances. Quel besoin as-tu d’une autre langue que la tienne ? […] Lorsque tu veux parler français, tu perds ta physionomie, tu te rends ridicule. Mange, bois, chante et fais l’amour. Ton terroir est le plus beau de la France, et te donne à souhait tout ce que réclament tes besoins. Que peux-tu désirer de plus ? »
À cela d’autres répondent :
« Les animaux aussi mangent, boivent et font l’amour, et n’ont besoin de rien d’autre. Mais les animaux sortent des mains de la Nature avec l’instinct nécessaire à leur conservation, à tous leurs besoins. En cela l’homme est bien plus mal doté qu’eux ; mais il jouit d’une faculté qui peu à peu l’élève et creuse un abîme entre lui et l’animal : la faculté de s’instruire, de s’approprier les connaissances de ses ancêtres, et d’en élargir le champ au moyen de nouvelles découvertes, que le besoin de savoir, qui lui est naturel, le pousse toujours à rechercher. En un mot, l’animal reste tel que la nature l’a fait, et l’homme progresse sans cesse. Or, vouloir que le peuple de Provence ne change rien aux coutumes de ses pères ; vouloir ne lui laisser que sa langue, qui n’a d’autre littérature que les Noëls et les chants d’amour de ses troubadours, c’est vouloir l’abaisser éternellement ; c’est vouloir le laisser en dehors du mouvement littéraire, artistique et social de son époque ; c’est vouloir qu’il patauge éternellement dans la nuit ; c’est vouloir le dégrader, le faire descendre au niveau de l’animal.
Ainsi, Provence, déblaye tes gorges, pour que l’on y passe facilement ! Laisse ton peuple se frotter à ses voisins, dût sa langue y disparaître ! C’est du frottement que s’échappe l’étincelle, et, sans feu, il n’y a pas de vie possible ».
Voilà ce que l’on dit de part et d’autre.
Maintenant, voulez-vous que je vous soumette mon avis ? Il me semble que de tout côté on pousse les choses à l’extrême. Comme les premiers, je ne verrais aucun mal à ce que la Provence conservât sa langue, dans laquelle son peuple se montre si original, si sémillant. Les langues sont le produit des besoins et du génie des races dans lesquelles elles se sont formées ; elles ont toutes leur raison d’être. Le français, grave et mesuré, ne suffirait point à l’esprit prompt du Midi, à la vivacité de son sang. Ces finales muettes, que l’on rencontre dans les trois quarts de ses mots, entraveraient sans cesse le besoin d’épanouissement que donne notre soleil. Il y a trop de sève sous le cuir provençal pour pouvoir forcer les lèvres à se fermer en parlant. Comme les fleurs de ses chants, sans cesse ouvertes aux rayons d’un soleil toujours chaud, la Provence a besoin, pour épanouir ses voix, des sons pleins et éclatants de son riche dialecte. Et puis, comment voulez-vous que le provençal abandonne son chant naturel pour prendre le gazouillement du tarin ?
Mais, de nos jours, des routes s’ouvrent de tout côté ; des lignes ferrées se déroulent dans toutes les contrées comme les capricieux méandres d’un ruisseau sans fin. Sur elles passent, promptes comme des éclairs, ces lourdes machines aux panaches de fumée, qui apportent sans cesse, partout, de nouveaux visages, de nouvelles connaissances, et, à leur suite, des besoins nouveaux. A ce frottement incessant, les modes nationales s’usent, les usages locaux disparaissent, les langues mêmes perdent chaque jour leur originalité. Déjà, dans une partie de la Provence, notre dialecte si harmonieux tend à se franciser, et, si l’on n’y prend garde, il deviendra sous peu un patois ridicule et grossier.
En effet, qu’arriverait-il si nous laissions disparaître notre langue ? Le français prendrait-il sa place ? Je ne le crois pas. Le peuple finirait par se faire un jargon semblable à celui des conscrits ou des paysans des environs de la capitale. Qu’aurait-il gagné à ce changement ? Il vaut mieux, ce me semble, que le peuple parle un bon provençal que d’estropier un mauvais français. Jusqu’à ce que l’instruction soit répandue jusqu’au fond des chaumières, ceci sera mon avis. […]
Mais, d’un autre côté, je suis d’accord avec les seconds :
Une langue qui n’a pas un monument littéraire sérieux ne peut prétendre à sortir de son abaissement. Des chants d’amour et des Noëls ne suffisent pas pour faire participer un peuple au progrès qui se fait autour de lui, et, si sa langue ne lui en offre la ressource, il est nécessaire qu’il la cherche dans une autre que la sienne."

[…] (Geofroy appelle donc les Félibres à s’essayer dans le domaine de la science et de l’histoire).

" Si le grec, si le latin n’avaient produit que l’Iliade et l’Énéide, il est probable qu’ils seraient oubliés depuis longtemps ; et l’histoire des deux plus grands peuples de l’antiquité nous seraient arrivée vague comme les légendes qui retracent les premiers âges des nations à qui ont manqué les historiens. Les bardes de la Gaule boisée ne nous ont laissé qu’un souvenir confus de l’histoire de nos ancêtres.

Ainsi en serait-il de la langue provençale si elle ne se créait une littérature en rapport avec les besoins sociaux ; et Mireille même,  l’œuvre de notre temps où la légende s’est entourée des joyaux les plus éclatants sortis de l’écrin poétique, Mireille même ne la préserverait pas de l’oubli. Il faut des historiens pour enregistrer les annales des nations ; il faut des savants pour leur ouvrir le chemin difficile de l’avenir et du progrès.

Mais, si je désire que la Provence conserve sa langue, je ne partage point l’avis de ceux qui voudraient laisser son peuple se débattre impuissant dans les vieilles coutumes que lui a léguées le moyen-âge. Le progrès est la loi des sociétés, et la morale d’un siècle de lumières ne peut être celle qui a fait traverser aux peuples les temps sombres où la force était le seul droit, où le préjugé tenait la place de la science. Nos petits-fils vivront, j’en ai l’assurance, à une époque où la justice gouvernera les hommes, où un congrès de nations remplacera les armées, où la même langue reliera les peuples. Cette époque, que je ne verrai pas, je l’appelle de toute la force de mes aspirations ; mais je ne crois pas que la conservation des langues diverses nées du génie des différentes races puisse en retarder l’arrivée. Si cela devait être, je dirais : Meure la langue qui m’a initié à la connaissance des choses ! Meure la langue qui, tant de fois, m’a endormi heureux, au bruit de ses chansons, sur le sein de ma mère !

Mais tout langage peut traduire la vérité. Ce qui conduit au progrès ce sont les idées justes sur la nature de l’homme et sur ses vrais besoins sociaux. Toute langue peut les connaître et les divulguer.

A l’œuvre donc, félibres de Provence ! […] Au milieu des progrès que la science a faits, il ne doit plus être permis au poëte d’enchâsser dans des perles les vieux rêves de l’ignorance et de la barbarie. Autrefois les poëtes étaient les professeurs des peuples ; pourquoi ne serviraient-ils aujourd’hui qu’à faire revivre les vieilles farces des Polichinelle que le bon goût a abandonnées aux enfants, et qui font même hausser de pitié les épaules de leurs nourrices ? On ne doit point oublier que, si la forme poétique doit flatter le gôut, le fond des idées doit aussi satisfaire la raison. Il est temps, ce me semble, qu’elle commence à gouverner les hommes ".

Le texte s’achève par un vibrant hommage au Félibrige, à son choix de graphie simple et propre à « faire comprendre les divers dialectes de notre langue ».

Quelques remarques à propos de ce texte 

La première question qui vient à l’esprit est : quel a été l’accueil fait à cette préface ? Immédiatement après la publication, Mistral en fait état dans son Armana Prouvençau de 1870 : « Un prouvençau que rèsto à Paris, M.Lucian Geofroy, a publica ‘n recuei de vers en nosto lengo souto lou titre « Mei Veiado » (Paris, libr.Dumoulin, 1869). Lou pouèto a mes aqui li pantai e li regrèt que douno à l’eisila lou languitòri dóu païs ; l’estile n’es facile e la lengo proun courouso ; de mai, l’autour explico seis idèo dins uno prefàci prouvençalo que nous es lou moussèu lou mens óuriginau dóu libre ».

Mistral donne également la note d’un poème dont il ne donne pas le titre (il s’agit de « La Prouvènço »), où Geofroy, intervenant dans la question alors débattue d’une langue universelle, propose le provençal, au carrefour de toutes les langues neo-latines, comme trait d’union entre les nations. Geoffroy ajoute, mi figue-mi raisin, « D’autre caire pòu estre considerado coumo uno lengo morto despièi que lou dialèite dóu Nord a pres sa plaço ; farié dounc ges de jalous ».

Et Mistral d’ajouter : « Per ço que nous regardo, voutan di dos man la proupousicioun de M.Geoffroy ».
On peut sourire de cette proposition, mais on doit la rattacher aux généreuses espérance de la création des États Unis d’Europe, générateurs de paix, que Hugo tentait de populariser…

Cependant, la guerre vite survenue, les événements tragiques de la Commune, que Mistral condamne violemment dans son Armana, la condamnation et l’exil de Geoffroy font que son argumentation sera, bien volontairement pour certains, occultée. Certes, et Marcel Bonnet le souligne, le contact ne sera jamais rompu entre l’exilé et le groupe mistralien, certes l’Armana publie même un texte poétique de Geofroy en 1875, en un temps où il était de rigueur de mettre les Communards à l’index. Mais en aucune façon le débat sur le fond, tel que Geoffroy l’ouvrait dans sa préface, ne sera mené dans le monde félibréen.

Il est vrai que Geofroy lui-même n’était pas en pleine cohérance avec ce qu’il préconisait. Il demandait aux écrivains provençaux d’occuper pleinement les registres de l’histoire, de la science, de la vie sociale. Mais la poésie qu’il propose est une poésie lyrique ou élégiaque, bien loin des questions politiques et sociales. Claude Barsotti souligne que deux seulement de ses poèmes montrent l’engagement de leur auteur : « Paris », où il dénonce l’égoïsme ravageur de la modernité capitaliste, et « Esperit e Matèri », où il affirme une position clairement matérialiste.

 

Texte 2
Extraits de Li Souleiado : poésies et documents littéraires, 1879-1903, Société des Félibres de Paris, Éditeur L. Duc, 1904

Dans un texte magnifique des Souleiado, le fervent républicain Baptiste Bonnet [1] donne en provençal le récit des derniers instants de la Commune que lui fit Geofroy, en1879, au café Voltaire (où se réunissaient les Félibres de Paris, place de l’Odéon). 

_ « E Lucian Geofroy, emé de detai que vous durbien li veno, me racountè pèr lou menut l’episòdi de la porto de la Muto [la Muette], me parlè dóu senistre Magnard [ 2], de la pèrdo di barricado de la carriero d’Angoulème e de la carriero de la Foulié-Mericourt ; me refaguè lou tablèu sanglènt de l’armado versaieso destraucant dóu balouard Richard-lou-Negre, emé la ràbi dóu sang dins lou vèntre, enchusclado de poudro e d’aigo-ardènt, tuiant, massacrant tout sus soun passage »…

- (Et Lucien Geofroy, avec des détails qui vous ouvraient les veines, me raconta par le menu l’épisode de la porte de la Muette, me parla du sinistre Magnard [2], de la perte de la barricade de la rue d’Angoulème et de la rue de la Folie-Méricourt ; il me refit le tableau sanglant de l’armée versaillaise débouchant du boulevard Richard Lenoir, la rage du sang au ventre, grisée de poudre et d’eau-de-vie, tuant, massacrant tout sur son passage  [traduction R.M] ).

_ Geofroy se retrouve avec les derniers combattants de la Commune, au Père Lachaise. Capturé, il est aligné avec les autres le long du mur qui longe la rue du Repos (au Nord-Ouest du cimetière). Sous les ordres d’un commandant plusieurs escouades sont prêtes à la fusillade. C’est alors que le capitaine de l’escouade qui lui fait face s’approche de lui et lui parle doucement en provençal. Originaire du Luc, il a reconnu Geofroy et lui dit de faire tomber képi et veste afin que ses hommes le reconnaissent : il laissera un bref intervalle entre son commandement « en joue » et le commandement du feu, afin que Geofroy puisse alors passer par dessus la courte muraille. Et de fait Geoffroy l’entend dire en provençal aux hommes de l’escouade de tirer devant les pieds du fugitif, et non sur lui… C’est ainsi que miraculeusement Geofroy échappe à la mort, et se retrouve rue du Repos, cependant que retentit la fusillade et que ses camarades meurent au cri de « Vive la Commune »… Il sera hébergé par des inconnus, qui aideront sa fuite…

Notes du texte 2

[1] Baptiste Bonnet, 1844 – 1925, participa à la création de la Société des Félibres de Paris en 1879 et dirigea sa revue à partir de 1893. Alphonse Daudet traduira en français ses œuvres provençales dont la plus connue est {Vie d’enfant}, Paris, Dentu, 1896, où il évoque son enfance paysanne. Après un long service militaire en Afrique, il s’était fixé à paris où il exercera mille métiers. 

[2] Journaliste au Figaro qui appela à la répression avant et pendant la Commune.