Site 1851, 31 octobre 2010

 

« Coupo santo »… et 1851

 

« Coupo santo » : « Prouvençau, veici la Coupo /

Que nous vèn di Catalan… ».

Sans doute, à l’occasion d’une fête locale, d’une course camarguaise, d’une rencontre culturelle, nombre d’adhérents de l’Association 1851, originaires de la région provençale, ou y résidant, ont entendu, voire entonné, ce qui est devenu en quelque sorte non seulement l’hymen du Félibrige, mais un « hymne provençal ». Et les « mordus » du Rugby Club Toulonnais, comme les téléspectateurs amateurs de ce sport, ne peuvent pas l’ignorer, puisque depuis des années « Coupo santo » est chantée avant tous les matchs du R.C.T  joués à domicile : un clic sur Google - « Coupo santo » vous donnera profusion de vidéos sur ces débuts de matchs.  (Entre nous soit dit, la « Coupo » est chantée devant une équipe plus que grandement venue d’ailleurs, et dont l’entraînement, paraît-il, se fait en anglais… Mais ceci est une autre histoire).

Le souvenir de « Coupo santo » me vient droit de l’enfance, quand je devais chanter à l’école ces paroles tout à fait mystérieuses pour l’écolier que j’étais. Né avant la Seconde Guerre mondiale, j’ai en effet eu, comme la plupart des enfants de la zone dite libre, l’honneur et l’avantage de devoir chanter à l’école, matinalement, et souvent au lever des couleurs, « Maréchal, nous voilà », dont l’air et les paroles sont inscrits à tout jamais dans ma mémoire.

« Maréchal, nous voilà !

Devant toi, le sauveur de la France

Nous jurons, nous, tes gars

De servir et de suivre tes pas

Maréchal nous voilà !

Tu nous as redonné l'espérance

La Patrie renaîtra !

Maréchal, Maréchal, nous voilà ! »

De quoi vous dégoûter à jamais de tous les avatars de l’Homme providentiel ( a fortiori par les temps présidentialistes qui courent).

Mais dans la foulée, nous apprenions et nous chantions aussi « Coupo santo », car, dans sa grande sagesse, le Maréchal avait placé son État français, (qui effaçait l’horreur républicaine), sous l’égide du Mistralisme.

En 1940, lorsqu’une majorité de députés crut bon de donner les pouvoirs absolus au « Sauveur de la France », Mistral était mort depuis longtemps. Il est évident qu’il n’était directement pour rien dans cette référence pétainiste. On ne saurait en dire autant de tous ses disciples, dont un certain Maurras…

Depuis, j’ai appris à ne pas confondre pétainisme et mistralisme.

Depuis, j’ai compris le sens des paroles initiales de la Coupo :

« Prouvençau, veici la coupo

Que nous vèn di Catalan.

A-de-rèng beguen en troupo

Lou vin pur de nostre plan… »

C’est le début de la célèbre chanson qu’écrivit Frédéric Mistral, après le banquet qui réunit en 1867 les Félibres provençaux et leurs amis catalans. Victor Balaguer, catalaniste libéral en exil pour raisons politiques, avait été accueilli par les Félibres : la coupe catalane fut à cette occasion offerte aux Provençaux en remerciement de leur hospitalité…

J’ai appris aussi que Mistral n’avait vraiment pas apprécié ensuite que Balaguer passe du côté de la République espagnole, alors que le Mistral d’alors en tenait pour la Reine Isabelle…

Et depuis, bien souvent, il m’est arrivé de chanter la « Coupo santo », sans la moindre référence au Maréchal. Et de la chanter avec plaisir, mais en choisissant quand même avec qui je la chante : « identitaires » de tous poils étant exclus. 

Mais grand dieu, me direz-vous, quel rapport tout cela a-t-il avec 1851 ?

En fait, il n’y aurait pas de lien si des provençalistes ne s’obstinaient à en nouer un, dans une inacceptable reconstitution d’histoire.

J’ai déjà précisé, sur ce même site, à propos de Martin Bidouré, combien il était abusif d’associer le souvenir de l’engagement du jeune résistant au drapeau provençal.

Pour autant, cet engagement a effectivement nourri notre intérêt pour notre région, son histoire, sa langue.

Dans la conscientisation de bien des jeunes occitanistes des années 1970 (j’en faisais partie), le souvenir de l’insurrection populaire de 1851 a été très important.

La magistrale intervention de Gaston Beltrame et du Centre Dramatique Occitan en témoigne.

Mais nous n’avons jamais eu alors la naïveté, ou l’opportunisme, de croire et de dire qu’il s’agissait d’une insurrection pour la liberté du « peuple provençal ». Il s’agissait bel et bien d’une conscientisation populaire, particulièrement forte dans notre région, en faveur d’une vraie République, démocratique et sociale. Conscientisation qu’il nous apparaissait utile de rappeler pour nourrir les luttes du présent.

C’est tout le sens de notre implication précoce dans la préparation du cent-cinquantième anniversaire de l’insurrection, en 2001.

Or je viens de lire récemment (La Provence, 21 octobre 2010), l’annonce d’une conférence félibréenne donnée dans les Alpes-de-Haute Provence : « Et si toute l’histoire de la Coup Santo vous était contée ? ». J’apprends déjà que la Coupo est le symbole  de l’union de « deux peuples libres qui ont souhaité conserver et faire-valoir leur propre identité culturelle ». Raccourci assez saisissant qui associe la lutte de libération nationale catalane et l’action des associations de maintenance de la « langue provençale ». On sait pourtant que jamais au grand jamais la Provence des XIXe et XXe siècles n’a été porteuse d’une mouvement de libération nationale, et qu’il faudrait beaucoup de sophistique pour imaginer qu’il existe chez les habitants de la Provence une vraie conscience de peuple, et encore moins de peuple libre. Les Catalans, bourgeois comme hommes du peuple, ont lutté, avec succès, pour conserver leur langue dans un contexte d’affrontement avec l’État espagnol, arriéré, brutalement autoritaire, incapable de promouvoir le développement économique autonome de leur Nation opprimée. Les Provençaux ont accepté le rattachement à la France, à la fin du XVe siècle, et ont toujours participé directement, voire même en les anticipant comme en mars-avril 1789, aux grands événements de la politique nationale. Ils ont massivement adhéré à la Seconde et à la Troisième République, et soutenu les courants nationaux qui orientaient le régime vers la satisfaction des revendications populaires. Qu’on le regrette ou non, ils ont avalisé leur adhésion à la République ennemie des « patois » par l’abandon de leur langue, abandon qui leur apparaissait nécessaire à l’insertion sociale de leurs enfants.

Et la première chose à dire, me semble-t-il, lorsque l’on évoque les rapports entre les renaissantistes catalans et les félibres provençaux, c’est que les premiers ont vite cessé ces contacts, tant il leur apparaissait que l’action des seconds, limitée au plan linguistique et culturel, avait peu à voir avec l’entreprise politique de libération nationale catalane.

Puis, après un rapide historique de l’histoire de la Coupo, l’article conclut en donnant la parole au conférencier :

« Le département des Alpes de Haute-Provence s’est soulevé lors du coup d’état de Napoléon III. Nous avons une identité forte à conserver » tonne M.B. Il est certain que bien d’autres secrets de la Coupo santo resteront à découvrir vendredi… »

Habitant à 200 kms du lieu de la conférence, je n’ai pas pu y assister. Sans doute le conférencier aura-t-il explicité ou nuancé le propos que lui prête audacieusement le raccourci du journal.

Mais c’est ce raccourci que des dizaines de milliers de lecteurs auront fait leur : une identité des Basses-Alpes, indissolublement provençale et protestataire. Et protestataire parce que provençale ?

Encore une fois, disons-le, ce n’était pas le drapeau provençal que brandissaient les 10.000 insurgés qui prenaient possession de la préfecture de Digne en décembre 1851, c’étaient le drapeau rouge du peuple opprimé et le drapeau national de la République.

Les mêmes drapeaux que brandissaient les insurgés des départements voisins de la Drôme, du Vaucluse et du Var, comme ceux d’une trentaine d’autres départements, qui n’étaient pas tous méridionaux…

Et, puisque cette conférence s’inscrivait dans une mise en perspective historique du Félibrige bas-alpin, comment ne pas rappeler que les provençalistes de 1851, dans les Basses-Alpes, se sont rangés du côté de la pire réaction ? Comment ne pas rappeler que par la suite, lorsque s’organisa le Félibrige bas-alpin, dans un climat d’« enthousiasme régionaliste et chrétien », comme le rappelle l’article du journal, ce sont des notables plus que distants avec la République, et haineux avec le peuple, qui se mirent en avant. Les amoureux de la langue provençale, de la République et du rouge drapeau, comme le Sisteronnais Paul Arène, félibre convaincu, étaient loin de leur convenir.

Qu’on ne voie pas dans ce rappel historique un mauvais règlement de compte avec le provençalisme.

Je dois préciser, pour éviter toute ambiguïté, que, si je ne suis pas membre du Félibrige, je parle provençal, je l’écris et je le défends. Je dois préciser encore qu’au moment de la commémoration du cent-cinquantième anniversaire de l’insurrection de 1851, j’ai œuvré avec bien des provençalistes et des félibres varois, que j’ai été invité à donner des conférences sur ce sujet dans nombre d’Escolo félibréeennes du Var, à Brignoles, à Toulon, aux Arcs...

Je ne sais pas d’ailleurs si les félibres bas-alpins ont eu des initiatives de ce genre. En tout cas, si je me réjouis de voir leur responsable proclamer ainsi publiquement son attachement au souvenir de l’insurrection, je ne pense pas que le lier à la « Coupo santo » soit vraiment productif, tant pour la cause de la langue que nous défendons, lui et moi, que pour l’efficacité du souvenir de l’insurrection. Dans les journées de luttes et de manifestations que nous venons de connaître, le courage et l’exemple des insurgés de 1851 a souvent été rappelé par les orateurs bas-alpins. Non pas en fermeture ethnique, non pas en carte postale fanée de collection, mais en ferment d’un refus et d’une espérance : le refus d’une politique au service du capital, qui démantèle systématiquement les acquis démocratiques et sociaux issus du programme de la Résistance, l’espérance d’une vraie République et sociale, celle que « nos » insurgés de 1851 appelaient dans cette langue qui nous est chère « la Santa »,« la Bòna »…