Dans un billet précédent, j'ai écrit le mot qui fâche : "nationalitaire". Le mot qui fait hurler sur les sites que je reçois, en rafales, des franges communistes contestataires, des laïques de combat, des Jacobins assumés (oh, que je n'aime pas l'usage de ce mot : "jacobin", détourné de son sens historique)... On peut sans doute entendre les mêmes hurlements sur bien des sites de droite, mais je n'y suis pas abonné. "Il n'existe pas de peuple corse ou de peuple breton", me dit-on, "il n'existe qu'un peuple français"... Avec, en prime, la question des langues à cheval sur les frontières, puisqu'en Espagne nationalistes catalans et nationalistes basques considèrent comme inéluctable à terme le rattachement de la Catalogne de France et du pays basque de France à leurs deux entités nationales en formation. Naturellement, je n'ai aucune qualification pour parler au nom des Bretons, Catalans, Corses, etc., qu'ils se considèrent ou non comme formant un Peuple. Je rappelle que je n'interviens ici, et à titre personnel, qu'à propos de la situation "occitane", situation me semble-t-il assez différente de celle des autres langues régionales de France, justement parce que le mot "occitan" veut englober des réalités régionales diverses et bien caractérisées. C'est un terme trans-régional.

Chacun connaît la rhétorique nationalitaire allemande : "ein Volk, ein Reich", et, ajoutait Hitler, "ein Führer"... Mais dans cette optique, pour qu'il y ait "ein Volk", un Peuple, il faut qu'il y ait "eine Sprache", une langue. Tous ceux qui parlent allemand doivent rejoindre le giron de l'État allemand... On imagine ce que cela donnerait appliqué à tous ceux qui parlent anglais, ou tous ceux qui parlent français. Mais passons.

La trilogie "une langue, un peuple, un État" a dans l'histoire de France été retournée dans la trilogie : "Un État, un peuple, une langue". Mort aux patois. Que tous parlent français, et ne parlent que français.

Inversement, parmi les défenseurs de la langue d'Oc, a toujours existé une vision à l'allemande : "une Langue, donc un Peuple"... Et pour ce Peuple, quelle structure politique ? Un État ? Bref, et c'est la grande inquiétude des adversaires des langues régionales, et en particulier de cet occitan érigé en langue au dessus des différences provinciales et dialectales : menace, même virtuelle, de séparatisme ?

J'ai écrit cent fois sur ce blog, et ailleurs, qu'en ce qui concerne le "Peuple d'Oc", c'est-`à-dire l'ensemble des populations ayant, ou ayant eu pour parler quotidien une des variétés de la langue d'Oc, si le sentiment d'une différence ethnotypale a toujours été plus ou moins présent, la tentation nationalitaire n'a jamais existé. Les populations "méridionales" (même celles que la force la plus brutale avait annexé à la France) ont trouvé leur compte dans le cadre de l'État français, alors que les Catalans, bourgeois, paysans ou prolétaires, par ailleurs opposés, ne trouvaient pas leur compte dans le cadre de l'État espagnol. Ainsi fut signée, aux temps où Mistral s'enthousiasmait pour une fraternité félibréenne provençalo-catalane, l'impossibilité d'un mouvement nationalitaire politique d'Oc et l'essor d'un véritable mouvement nationalitaire politique catalan. Il ne restait plus à Mistral qu'à célébrer son rêve perdu par des vers désespérés (cf. la Coumtesso).

S'il fallait d'ailleurs faire la contre-épreuve de cette pleine adhésion à la réalité française, il suffirait de voir quel fut l'engagement résolu dans la Nation révolutionnaire et républicaine d'une grande partie des populations occitanes, et, même lorsque une partie de ces populations se dressèrent contre la République, ce fut toujours dans le cadre d'une France qu'ils préféraient royaliste (cf. la Vendée provençale ou lozérienne par exemple). Le cas des Cévenols est également signifcatifs : les enfants de ceux qui combattirent désespérément l'armée française pour le respect de leur foi protestante se rangèrent définitivement du côté de la République émancipatrice.

À ceux qui évoquent la menace d'une bipartition de la France, telle qu'elle aurait pu advenir presque à la fin des guerres de religion, il convient plutôt de signaler les revendications provincialistes, crispations micro-nationalitaires rancies, qui émanent de courants traditionnalistes, de Nice à la Gascogne, de la Provence à l'Auvergne.

Mais alors, par quel bout aborder la réalité "vraie", et les finalités possibles, de cette entreprise occitaniste ? Les proclamations nationalitaires pétries d'anti-colonialisme formel et de tiers-mondisme ont eu quelque succès dans la toute petite bourgeoisie intellectuelle des années 1970. Le soufflet est vite retombé. D'autant que le slogan bien connu "Volem viure al pais" (Nous voulons vivre au pays) a été remplacé de facto, dans le déferlement des Néos, par "Nous voulons vivre dans ton pays" (ceci dit sans la moindre xénophobie).

Félix Castan, toute sa vie durant, s'est efforcé de témoigner, par l'écrit et en actes, pour le ferment que représentait d'après lui l'existence d'une tradition et d'une création culturelles occitanes, dans l'intérêt même de la culture nationale dont elles participent, et non pas contre elle. Tout en approuvant ses analyses, j'ai toujours émis des réserves sur l'impasse qu'il faisait du support social réel de cette culture. En disciple créateur de Castan, Claude Sicre a proposé sur ce thème des avancées définitives, me semble-t-il, et il a fait de bons disciples en matière de création. Je ne peux que renvoyer à ses écrits et à ses expériences...