Le sujet m’a valu quelques demandes de précisions. Je les donne bien volontiers.

La première question porte sur l’attitude de Mistral et du Félibrige par rapport au mouvement communaliste. La réponse est sans ambiguïté. Mistral, comme la plupart des intellectuels reconnus de son temps, de Flaubert à George Sand, a totalement condamné la Commune de Paris, et, à la différence du grand Hugo, n’a pas eu, à chaud, le moindre mot de pitié pour les milliers de victimes du massacre perpétré par les Versaillais.
Mais le chantre de la Provence ne pouvait en l’occurrence se borner à condamner la Capitale honnie, mère de toutes les révolutions, et l’opposer à la sage province. Car, tout près, si près de son pays rhodanien, la population  de Marseille, fortement politisée avait été à l’avant-garde de l’opposition à l’Empire déclinant. Et, à partir du déclenchement de la guerre franco-prussienne et de la chute de l’Empire (4 septembre 1870), la grande ville devait connaître plusieurs secousses communalistes, aboutissant enfin à la Commune révolutionnaire de Marseille (23 mars – 4 avril 1871), écrasée par les troupes du général Espivent de la Villeboisnet. 
À la fin de l’automne 1871 est imprimé le l’almanach annuel des Félibres, dix-huitième du nom [1]. On y trouve le fameux poème « Lou roucas de Sisife », (Le rocher de Sisyphe), daté du 1er septembre 1871 (pp.12-14), où Mistral exprime avec véhémence sa nostalgie de la Provence indépendante, le conservatisme foncier de son patriotisme français opposé à « l’esprit nouveau », et sa condamnation sans appel de la Commune.
Mais la pièce que nous versons ici au dossier est celle qui ouvre cet almanach, la « Crounico felibrenco », (octobre 1871) signée Gui de Mount-Pavoun (le pseudonyme habituel de Mistral), chronique consacrée très précisément aux récents événements marseillais.
Nous en donnons le texte provençal, suivi d’une traduction littérale.

« Es dins nosto abitudo, e nous es de-bon eici, de dire de bèn di Prouvençau, quand se lou meriton. Mai aquest an, i’a de grame à tria. Un marrit mau, uno espèci de ràbi, que Proudhon apelavo lou « virus revouluciounàri », es vengu encara, enverina, brouia nòsti poupulacioun àutri-fes tant galoio. Aco’s coume la plueio, - de la qualo nous parlo lou troubaire Cardinau, - que faguè veni fòu tóuti aquéli que bagnè :

« Una ciutat fo, no sai quals,
Ont cazet una ploja tals
Que tuit l’ome de la ciutat
Que toquet – foron dessenat ».

La mau-graciouso poulitico aro empouisouno tout ; e vesèn forço gènt, que saubrien pas faire soun signe de la crous, e que noun parlon plus que de demoucracio e se n’en meton jusqu’is iue.
Dins quint mestié que fugue, debassaire, groulié o curaire de pous, se demando un aprendissage ; mai dins la poulitico tóuti se creson mèstre : de talo sorto qu’un feiniant, qu’un darut, qu’un marrias, que degun voudrié pèr soun varlet d’estable, se sènt capable vuei de metre sa mocioun à l’assemblado poupulàri, e de tau biais que l’ome, - que, fauto de gouvèr, aura manja soun de-que, - se declaro infalible pèr gouverna la vilo e meme la nacioun.
Ah ! que de tèms perdu ! que de resoun gastado e de mal-adoubat ! Voulès un eisèmple ? prenen Marsiho… Aqui, despièi dous an, fan eleicioun sus eleicioun. Lou pople, mèstre assoulu, a pres sus lou mouloun e chausi à la tasto li mai presentiéu, li mai aluma, li mai proumetèire e li mai renaire. Eh ! bèn, qu’es avengu ? Ai ! tóuti lou sabès : jamai la vilo de Marsiho èro estado matrassado coumo despièi dous an : sènso parla dóu rèsto, li balo, li boulet, lis aubuso, la mitraio, an plóugu dins si carriero coume grelo d’infèr ; aquelo prefeturo novo que nous coustavo lis iue de la tèsto, es estado crebado à grand cop de canoun ; lou sang de ciéutadin a regoula sus li calado ; li fort, lou Castèu d’I, an regounfla de presouniè… Em’aco, finalamen, es arriba lou sadoulige, e i dariéris eleicioun pèr lou Counsèu generau, sus li 70,000 eleitour marsihés, n’i’en a 40,000 que se soun astengu… Ah ! bramon pièi de liberta e parlon mai di Dre de l’Ome !
Mai ço que i a de pire e de plus grèu es que lou chamatan de nòsti malamagno nous empacha d’ausi lou plagnun di prouvinço que gemisson, ai ! las ! souto lou pèd de l’estrangié, e qu’au-lio d’empura nosto santo rancuro contro l’enemi Prussian, travaian au countràri à nous ahi lis un lis autre, coume de desnatura !
O bello pas de Diéu, douço councòrdi  unioun di fraire emé li fraire, farandoulo d’amour e d’alegresso, quouro revendrés mai ?
En esperant aquelo tempouro, car pièi la bourroulo es pas uno vido, eisaminen, qu’acò vaudra miès, lis obro pacifico de noste Gai-Sabé ».

Traduction littérale (R.M) :

« Il est dans notre habitude, et il nous est agréable ici, de dire du bien des Provençaux, quand ils le méritent. Mais cette année, il y a eu à redire. Un mauvais mal, une espèce de rage, que Proudhon appelait le « virus révolutionnaire », est venu envahir (idée de prendre racine, de s’implanter), infecter, diviser nos populations autrefois si joyeuses (de bonne humeur). Ceci est comme la pluie, de laquelle nous parle le « Troubaire » (troubadour) Cardinal – qui fit devenir fous tous ceux qu’elle mouilla :

« Une cité fut, je ne sais laquelle,
Où tomba une pluie telle
Que tous les hommes de la ville
Qu’elle toucha – en perdirent la raison ».

La mal gracieuse politique maintenant empoisonne tout ; et nous voyons bien des gens, qui ne sauraient pas faire leur signe de croix, et qui ne parlent plus que de démocratie et s’en mettent jusqu’aux yeux.
Dans quelque métier que ce soit, fabricant de bas, cordonnier ou nettoyeur de puits, il faut un apprentissage ; mais dans la politique tous se croient maîtres : de telle sorte qu’un fainéant, qu’un bêta, qu’un vaurien, que personne ne voudrait pour son valet d’étable, se sent capable aujourd’hui de proposer sa motion à l’assemblée populaire, et de telle façon que l’homme, - qui, faute de savoir se conduire, aura mangé son bien – se déclare infaillible pour diriger la ville, et même la nation.
Ah ! que de temps perdu ! que de propos ravageurs et que de dégâts ! Vous voulez un exemple ? Prenons Marseille… Ici, depuis deux ans, on fait élection sur élection. Le peuple, maître absolu, a pris sur le tas et choisi à l’essai ceux qui se présentent le mieux (les plus avenants), les plus excités, ceux qui promettent le plus, et les plus râleurs. Eh bien, qu’en est-il advenu ? Aïe, vous le savez tous : jamais la ville de Marseille n’a été maltraitée comme elle l’a été depuis deux ans : sans parler du reste, les balles, les boulets, les obus, la mitraille, ont plu dans ses rues comme une grêle d’enfer ; cette préfecture neuve qui nous coûtait les yeux de la tête a été éventrée à grands coups de canon ; le sang des citadins a coulé sur les pavés ; les forts, le château d’If, ont regorgé de prisonniers. Et avec cela, en définitive, est arrivée la satiété, et aux dernières élections pour le Conseil général, sur les 70.000 électeurs marseillais, 40.000 se sont abstenus.  Ah, ils réclament en braillant après cela la liberté, et parlent encore des Droits de l’Homme ! Mais ce qu’il y a de pire et de plus grave est que le vacarme de nos discordes nous empêche d’entendre la plainte des provinces qui gémissent, hélas, sous les pieds de l’étranger, et qu’au lieu de fortifier notre sainte rancune contre l’ennemi prussien, nous travaillons au contraire à nous haïr les uns les autres, comme des dénaturés.
Oh belle paix de Dieu, douce concorde, unon des frères avec les frères, farandole d’amour et d’allégresse, quand reviendras-tu ?
En espérant ce moment (heureux), car enfin la guerre civile n’est pas une vie, examinons, ce qui vaudra mieux, les œuvres pacifiques de notre Gai-Savoir ».

Le Félibrige, Mistral et ses amis ne cessent de le répéter depuis sa création en 1854, est entièrement voué à la défense de la langue provençale et se veut en dehors de toute politique. La chose était relativement aisée sous le Second Empire première manière, où, on le sait, la vie politique était pour le moins étouffée. Mais on sait aussi que sous l’Empire libéral, Mistral, en se gardant bien de revenir au républicanisme de sa jeunesse, flirta publiquement avec le fédéralisme proudhonien et le communalisme inspiré des libertés communales d’antan.
La secousse révolutionnaire de la Commune va renvoyer au rayon des utopies fédéralisme et communalisme d’un Mistral brutalement ramené aux réalités : ce sont les « Rouges » qui défendent le fédéralisme et le communalisme, ces Rouges ennemis de la tranquillité bourgeoise dont Mistral participe pleinement. Ainsi, le poète encore bien jeune (il est né en 1830) réagit comme un bourgeois rassis, un disciple de Thiers dont il se félicite dans le même almanach qu’il « restablis l’ordre, repren Paris i communisto » (« Moussu Thiers », pp.31-32). La tirade contre la démocratie emprunte aux pires pamphlets réactionnaires de Roumanille en 1849-1850 :  démocratie qui ne profite qu’aux dépravés des plus basses classes de la societé…
Comme la plupart des gens qui déclarent ne pas faire de politique, le Mistral de 1871 condamne ceux qui font une politique qui ne lui convient pas : les républicains avancés qui dominaient dans l’opinion marseillaise, leur élan révolutionnaire… Certes, Mistral ne cache pas la dureté de la répression (Marseille bombardée depuis les hauteurs de Notre Dame, au moins 150 insurgés tués dans les combats, des dizaines abattus ensuite, des centaines d’arrestations et de lourdes condamnations), mais il rend en quelque sorte responsables les révolutionnaires de ce qui s’est abattu sur eux. Il leur fallait rester tranquille…

La seconde question portait sur les rapports des « Félibres rouges » avec une organisation alors aussi clairement conservatrice qu’est le Félibrige des premières années 1870. La réponse est sans doute dans la fin de la Chronique de Mistral. Que revienne enfin le temps de l’unanimité des Provençaux, réunis en dehors de toute politique diviseuse, dans l’amour et la défense de la Provence et de sa langue… On peut se demander de quelle unanimité antérieure se réclame Mistral. La Provence a toujours été terre de conflits politiques. Il est vrai que le jeune républicain Mistral se défaussera du conflit majeur de 1851 [2]. Mais il sait bien de quels déchirements passés et présents se nourrit la vie politique des Provençaux. D’ailleurs, dès 1873, il donnera dans l’Almanach un magnifique portrait de la chanteuse révolutionnaire La Bordas, originaire de Vaucluse, et de son impact sur le Paris des drapeaux rouges. Et plus tard, dans son ouvrage de souvenirs, Moun espelido, Memori e raconte, publié en 1906, il évoquera de façon remarquable sa période de la Seconde République… On ne peut lire sans émotion, par exemple, le passage consacré à « La vièio Riquello ».
Mais on reste là dans le domaine du souvenir personnel, et non de l’engagement.
On peut s’interroger sur la dichotomie de plusieurs poètes provençaux qui payèrent de leur liberté leur engagement communard, le plus connu étant Clovis Hugues. Ils participeront sans états d’âme à ce même almanach qui les avait politiquement traînés dans la boue, car ils se retrouvent là dans un lieu hors temps, hors politique, où ils peuvent rimer sur les mêmes registres que les autres félibres. Le meilleur exemple est sans doute celui de Geoffroy. Dans l’almanach félibréen de 1875, on peut lire un poème signé « Lucian Geoffroi » (p.75) : « Raive », où l’auteur, depuis Londres (« Loundre lou 17 de mai 1874 »), rêve d’une Provence idéalisée, terre d’amour, de plaisirs, de soleil, d’olives, de raisins et de fleurs… Mais qui comprend, qui sait que Geoffroy est exilé à Londres à cause de sa participation à la direction de la Commune ? Mistral, bien sûr, qui l’accueille sans états d’âme. Mais quid des lecteurs ?
Ainsi, à la différence des catalanistes qui ne corsèteront jamais leur renaissance littéraire, puis nationale, dans un pseudo-unanimisme, mais au contraire l’inscriront dans le conflit politique et le conflit social, le mouvement félibréen, dès ses débuts, proposait l’illusion d’une union de tous les Méridionaux dans la défense de la langue, sans pour autant cacher que cet apolitisme foncier était aussi un antidote à la poussée de la Gauche révolutionnaire. Cet équilibre instable ne pouvait pas durer. L’apparition d’un « Félibrige rouge » organisé en témoignera quelques années plus tard.

[1] Armana prouvençau pèr l’an de Diéu 1872, adouba e publica de la man di Felibre, Avignon, Roumanille, 1871.

[2] De l’insurrection de décembre 1851, Mistral dit seulement dans Memori e raconte :

« Quàuquis-un di coulègo de l’Escolo de Dre, d’aquéli qu’avian fa de poulitico ensèmble, s’anèron metre en tèsto di bando d’insurgènt qu’au noum de la Coustitucioun se soulevavon dins lou Var. Mai lou gros noumbre, en Prouvènço coume aiours, lis un afastiga dóu treboulèri di partit, lis autre embarluga pèr lou rebat dóu proumier Empèri, aplaudiguèron, es verai, au reviro-meinage. »