"Cien de dieu", ou "tout vient à point pour qui sait attendre"... 

C'était en 1974. Je m'étais jeté à l'eau en écrivant une nouvelle en provençal, en prose, alors que je ne m'étais jusqu’alors risqué qu'à la poésie : dans ma maladresse de débutant, une poésie minimaliste, tendance Haiku, qui permet, à des plumes qui n'en sont pas dignes, de se dispenser de la connaissance de la grammaire d'une langue, de ses conjugaisons, bref de ses tours et détours. On jette un substantif ou deux, on hasarde un verbe, infinitif ou présent de l'indicatif, on saupoudre de quelques adjectifs, et l'affaire est conclue. Elle ne me convenait vraiment pas. 

Je comprenais qu'il me fallait passer par l'épreuve de la prose pour mieux retourner à l'amplitude du lyrisme poétique, qui seul m'intéressait.

Je suis donc parti d'un épisode réel, une conversation avec un ami, un élu qui n'approuvait pas mon engagement occitaniste, et je l'ai immergée dans tout le background (comme on dit en provençal) de ma ville au moment des fêtes calendales...

Mais plus que les problèmes du maniement juste de la langue, se posait le problème, que j'ai déjà évoqué, de faire s'exprimer en provençal des gens qui me parlaient en français. D'où le recours au flux de pensée, comme on dit, solution qui en définitive ne trahit rien puisque c'est moi qui pense, et qui parle...

Et qui parle en fait comme ma grand-mère, dont, tel le possédé, je régurgitais tout ce que j'avais fait mien en l'écoutant... Notamment par ses interjections, ses scansions de phrase, la plupart du temps idiotismes intraduisibles. J'avais en tête son "ci[n] de Dieou" (j'essaie ici de donner une graphie phonétique pour le lecteur seulement francophone), expression dont, si je ne comprenais pas l'étymologie, je comprenais bien le sens : "ça alors !", "et bien vraiment !", etc.

J'envoyai ce texte à la revue Obradors, que publiait alors Robert Lafont à la faculté de Montpellier, et j'ai été très heureux de la voir accepté, et imprimé [1]. Avec bien des corrections, essentiellement des francismes remplacés par de purs mots occitans que je n'avais guère entendus. J'acceptai avec l'empressement du néophyte. Une seule ne passait pas : ce "cien de dieu !" (graphie classique), que j'étais bien obligé d'accepté transformé en "siam de dieu !" (nous sommes de dieu !), dont la prononciation ne collait vraiment pas à ce que disait la mémé. Mais bon, les augures savaient de quoi il retournait... Et ça n'empêchait pas le monde de tourner...

Les années ont passé. Et voilà que je tombe sur un texte de Gelu indiquant "cien de dieou", contraction de "benedicien de dieou"...

Ma grand-mère était remise sur son piédestal...

Ce qui ne fera pas mieux tourner le monde, j'en conviens. Mais petit plaisir, quand même.

 

[1]  “En passant per la Comuna...”, Obradors, Centre d’études occitanes Université Paul Valéry, Montpellier, Novèla Tièra, n°7, prima de 1975, pp. 3-13.