cahiers du sud

En réponse à l'article liminaire de Jean Ballard, un article introductif de Joë Bousquet (1897-1950), "Présentation de l'homme d'oc" répond avec évidence : oui, cette histoire d'oc, cette âme d'oc, ce sont celles des Languedociens, oui, cet homme d'oc, c'est le Languedocien. Non que Bousquet ignore, ou rejette, ceux qui ne le sont pas et que Ballard a accueillis dans la revue, mais parce que l'hérésie et la métaphysique qu'elle a engendrée et qui la portait, ne font pas partie de leur héritage. On comparera ce qu'écrit Bousquet et ce qu'écrit Simone Weil. Si tous deux participent d'une même intériorisation mystique de la métaphysique occitanienne, ils se séparent sur qui peut en assumer la vertu aujourd'hui : peut-être, de par ses spécificités,  la mission dévolue à l'homme d'oc, dit Bousquet dont l'enracinement personnel justifie cet optimisme relatif ; personne, dit Simone Weil, car ce passé est mort et rien ne lui rendra un renouveau collectif, mais dans la démarche intérieure d'assomption et de lucidité, tout être humain de bonne volonté peut prendre sa part. 

"[...] Les hommes d'oc sont les héritiers d'une civilisation déchue et cette déchéance est, au regard de l'imagination, une aventure providentielle. La religion de ces hommes était, comme leur philosophie, une épopée de la chute, on dirait que le temps devait partager leur délire et faire entrer dans l'histoire le drame de leur esprit. Il est déjà assez passionnant que l'Odyssée d'un peuple ait été la sœur cadette de son imagination, que, martyrisés, précipités dans les oubliettes, les hérétiques languedociens aient précisément connu les angoisses de l'âme maudite et qui doit se purifier par l'expérience sensible de ses misères. Nous admirons davantage qu'il apparaisse un germe moral dans le dénouement de cette merveilleuse rencontre. Les événements ont collaboré avec la foi, ils ont remis à l'histoire tout ce qui demeurait en suspens dans cette idée de salut qui prêtait un sens aux tortures des hérétiques. Nous les verrons donner un gage, fragile sans doute, mais un gage de raison à la révélation qui avait enfermé les croyants dans la logique mortelle de l'hérésie.

Il est assez naturel que l'écho d'une doctrine de salut engage le salut poétique dans cette doctrine. En se brisant contre les circonstances extérieures, en se heurtant à la raison d'état, la religion d'oc, plutôt que de se mutiler, devait s'idéaliser, entrer dans le domaine de la pensée pure et fabulatrice. Voici justement où l'aventure paraît admirable et peut-être unique.

Que la doctrine se survécût sous sa forme pure et impérissable, qu'elle devînt principe de beauté, c'était justement ce qu'il y avait à attendre d'elle, sa nature même ne lui ayant pas prescrit un sort différent. Elle est devenue par hasard ce qu'elle n'avait jamais cessé d'être. Il n'y a pas d'accident pour ce qui a puisé dans sa vérité les sources de son devenir. Le choc des événements oblige cette doctrine à s'idéaliser, l'art accueille, il n'avait pas à adopter, il devait reconnaître en elle son plus authentique, son plus invariable ferment métaphysique.

Mais en reconnaissant son génie propre dans une vision si profondément réaliste de l'Absolu, ne va-t-il pas se découvrir des buts nouveaux ? Un Art n'absorbe pas une religion sans s'élargir et se transformer.

On dirait que le catharisme a voulu matérialiser l'expérience spirituelle, parler à l'âme la langue des sens, lui faire toucher dans la réalité de sa chute ce qu'elle était vouée à seulement concevoir. C'était en somme donner des yeux de chair à la foi ; permettre au croyant d'étreindre le ciel dans l'abîme qui l'en séparait. Donner deux têtes à l'absolu, c'est éliminer toute discontinuité de la vie moral : l'homme spirituel et l'homme sensuel échangent leurs domaines et leur union associe dans le temps et dans la foi l'imagination et la pensée. Ainsi, avant même que le cours des siècles n'idéalisât ses conceptions, cette religion assumait le rôle de la Beauté; et même de la Beauté transcendante.

Cette religion, en effet, devait transformer la poésie qui avait longtemps été sa sœur siamoise. Sa démesure que le social allait briser a brisé les chaînes de ce qui ne s'accomplit jamais qu'en effigie. Son appétit d'une vie totale, en se satisfaisant dans le domaine esthétique, n'a pas formé l'idéal du citoyen, de l'homme étreint par les devoirs de son état, mais celui de l'homme éternel et affranchi de sa condition, il a inscrit le Beau dans des limites dérivées de la pure conception de l'humanité. Merveilleuse réplique à la tentative de Raymond Lulle pour jeter les fondements d'une logique universelle et faire de la Raison la géante des langages. La religion se heurte au social, elle en élève la négation sur le plan contemplatif, proposant aux hommes un but que le Beauté seule peut atteindre, mais qu'elle atteint à la condition qu'elle ait éveillé l'âme de l'homme pour la faire douter de la vie écrite et morte et des cités qu'elle y édifiait en se détournant d'elle-même. Il y a un beau qui raconte à l'homme ce qu'il est, un Beau qui l'affranchit de sa condition et l'aide à concevoir ce qu'il est capable de devenir.

Ce qui caractérise la tradition artistique et morale dont nous allons dessiner quelques traits, c'est qu'on ne peut pas, sans la trahir, la rattacher à notre patrimoine intellectuel. Le Languedoc a été annexé : si la France avait adopté sa culture elle serait devenue l'annexe du Languedoc. En fait, la littérature d'oc est un tournant de la culture française, elle n'en est pas un affluent ; elle n'a pas mêlé ses eaux à notre vie intellectuelle, dirons-nous en poursuivant cette image un peu ridicule, elle y a semé quelques courants. Comme il fallait bien l'ajouter à notre patrimoine, on a retenu ses traits les plus éloquents, on n'en a classé que la figure rhétorique.

L'histoire dira que la pensée d'oc a dû s'adapter à une langue nouvelle, recevoir, avec un vocabulaire neuf, le reflet d'une vie où elle n'avait pas sa source. Sa religion, sa philosophie considérées comme monstrueuses, ont dû se taire. Issue d'une première civilisation que la guerre de cent ans allait faire avorter, la civilisation d'oc a dû s'essouffler à suivre la renaissance d'origine étrangère qui allait triompher grâce aux Salons et à la cour. Que l'on mesure ici toute la différence entre les deux génies. La culture classique admettra que l'écrivain est le guide des consciences et que son rôle moralisateur commence là où expire celui des lois : elle suppose une société policée, société de cour ou de salon, où elle introduit les règles de la raison, du sens esthétique, du goût. La culture d'oc a sa philosophie, sa poésie, sa façon très particulière de sentir, ses lois d'amour, sa religion, si différente de la nôtre  qu'elle en est à peu près inconcevable ; elle ne connaît qu'un loi, la loi du salut, et s'emploie toute à la servir. Elle ne cultive pas l'homme, elle cultive sa vie pour la subordonner à l'exigence secrète de l'âme, elle considère la vie comme l'échelle de l'esprit. Sa morale enveloppe son esthétique. L'art et la religion pour la culture d'oc ne sont qu'un. La littérature populaire, elle-même, est imprégnée de cette bouleversante doctrine où le connaître est la genèse du devoir. Car l'Etre est un vaste dessein auquel l'homme doit s'initier entraînant avec lui ceux qui se contentaient d'y souscrire. J'y insiste. Telle est la leçon des purs : le devoir franchit l'être, dut-il le briser, il est l'essence active de la conscience, laquelle doit s'ouvrir comme une chrysalide sous les forces actives de la vie et libérer son lien avec l'âme universelle, s'associer à son frémissement de désir. Cette pente intérieure de la conscience transparaît dans la manifestation, elle est la sensibilité au Beau, au Beau féminin qui ouvre dans la contemplation le chemin du salut. Ainsi la religion suppose l'art, lequel éclôt et confirme les conquêtes de la religion, il est lui même religion.

Dans la partie méridionale du Languedoc que nous appelons le Languedoc noir, on voit, sur une haute aiguille rocheuse une citadelle démantelée, forteresse au premier coup d'œil du voyageur et temple à mesure qu'il s'en approche et qu'il la voit se dégager des brouillards égarés qui, au plus haut du solstice, enfument ces lieux ardents. On dirait que le temps n'a pas pu dissiper les fumées des bûchers où les défenseurs de Montségur ont été immolés à leur obscure foi.

Longtemps ces hommes ont été les prisonniers de leur gloire. On les admirait trop pour les comprendre, on les croyait illuminés parce que leur raison n'était pas aveuglée par leur instinct de conservation. Il est vrai qu'il leur avait un peu manqué la simplicité du martyr qui se dérobe derrière sa prière et survit comme un signe sur la route exténuante de la vérité. Ils étaient grands et ne pouvaient nous conduire nulle part qu'à l'épouvante de leur grandeur. Mais le temps du romantisme est passé. Une vérité assez forte pour conduire ces hommes à la mort devait durer dans la pensée de leurs descendants et elle y vivait, mais faiblement, en veilleuse, nous empêchant souvent de la connaître dans le onde où elle pouvait agir. Ainsi, la lampe qui brûle dans une chambre empêche celui qui veille de s'apercevoir qu'il fait jour.

Il fait jour ; et l'homme d'oc se souvient qu'il est le fils aîné de la lumière, ce qui est vrai, au moins dans sa langue où la parole est la reine de l'action et s'envole tandis que celle-ci s'accomplit. Il a hérité d'une mission unique et va reprendre sous une autre forme la tentative désespérée de ses pères pour s'arracher au discontinu. Réussira-t-il à enfanter la conscience de l'homme moderne et à substituer un humanisme intégral à l'humanisme de convention ? Son intention est de pouvoir son temps d'un ordre normal accommodé à la prodigieuse puissance soudain échue à l'homme physique. Que l'on sache d'abord ce qui le distingue : une vue physique de l'âme, une idée mystique de son être intégral ; par contre-partie, l'horreur congénitale de la gravité au masque de cendres, une gentillerie d'homme qui se veut inimitable en demeurant naturel. Il ne croit pas que la poésie est dans le poète, il pense qu'elle est le versant caché de chaque objet où il faut la faire apparaître par une lente application d'artisan. Mais il sait aussi qu'il n'y a que la voix pour l'exprimer vraiment, l'air et le vent pour la porter. Le génie d'oc est le génie de la tradition orale, c'est-à-dire qu'il écrit sur l'objet même le signe qu'il en veut retirer. Plus qu'aucune race au monde celle-ci s'est approchée de l'être et a appris  que ne se divisait pas ce qui en était issu. A l'idée de l'obligation morale qui connaît son objet, l'homme d'oc substitue la notion de responsabilité qui ne mesure par le sien, car elle grandit avec la vie, la dépasse dans l'espoir, ce qui donne à l'individu une conscience morale illimitée comme le rêve. Et la conscience est bien la seule chose au monde qui doive s'illimiter pour sortir du chaos."

 

Joë BOUSQUET