Une fois de plus, j’ai assisté avec grand plaisir et intérêt aux Journées de Larrazet (Tarn-et-Garonne), organisées par la maison de la culture de Larrazet. Elles étaient consacrées cette année (8-9 novembre 2008), à la pensée et à l’œuvre de Félix Castan, de Montauban.

Je n’étais pas prévu parmi les intervenants, mais, à la demande des organisateurs, j’ai été amené à improviser quelques remarques dont voici la trame, le plus fidèlement reproduite.

 

Première intervention :

J’ai rencontré et découvert Félix Castan à l’occasion de  rencontres de militants du P.C.F, suscitées dans les années 1970 par plusieurs fédérations départementales du Grand Sud, et notamment la fédération de l’Hérault.

Initialement, cette rencontre a été conflictuelle.

Nous partagions la même conviction : l’identité française est une identité politique et l’identité occitane une identité culturelle. C’est dire que nous refusions d’emblée le concept, florissant dans le jeune néo-occitanisme, d’une nation occitane dont l’horizon était l’autonomie, voire l’indépendance.

Mais j’étais et je demeure convaincu qu’une langue (et donc une culture) ne peuvent vraiment vivre sans un support social : des locuteurs en situation d’utilisation vivante, une interface réelle (présence à l’école certes, mais avant tout en librairie, à la radio, à la télé, dans les journaux). En l’occurrence, d’une part, dans la France centralisée et officiellement « monolingue », cette interface était réduite à la portion plus que congrue. Et d’autre part, le socle social, socle social « par pesanteur » si l’on veut, mais socle réel de la langue d’Oc, dans ses variétés dialectales, était le peuple rural ainsi que celui des petites villes et de foyers industriels dispersés. Or, très évidemment, ce socle de la langue était laminé par les mutations socioéconomiques.

Ainsi, achevant brutalement le long processus de dévalorisation officielle et en retour d’automutilation  linguistique des populations de langue d’Oc, la disparition de cette masse encore considérable de locuteurs signait la fin d’un véritable usage social de l’occitan. Une langue moribonde désormais…

Je liais donc, comme bien d’autres, la défense de la langue d’Oc à la défense de la petite propriété agricole, de la viticulture en crise, à la défense de pans entiers de nos industries traditionnelles (mines, chantiers navals, etc). Et j’inscrivais ce combat dans la perspective politique d’une victoire du Programme Commun de la Gauche.

À quoi Félix Castan répondait que, aussi légitime qu’il soit, ce combat n’avait aucunement à interférer avec le destin de la langue d’Oc. Si Langue elle était, et non myriade de parlers, c’est qu’elle avait été créée par la Lettre, celle des Troubadours, porteuse de valeurs humanistes fondatrices. Son destin était celui d’une Littérature, dont la double vertu était d’assumer ces valeurs, et de régénérer la nation française, face au centralisme. Le destin de la Langue n’était pas directement lié à la survie des parlers.

(En écho lapidaire, un participant à cette matinée de Larrazet m’indiqua alors, qu’il pensait, comme Castan, que, même si la langue d’Oc disparaissait, la Littérature occitane demeurerait…).

Cette position castanienne m’apparaissait, et m’apparaît toujours, comme étrangement idéaliste, au sens que les Marxistes donnaient alors au mot : le concept créait la réalité.

Et mon ardeur militante était d’autant plus interpellée que, selon Castan, bien que frappée du label « hexagonal » du P.C.F, la position que j’allais développer dans un ouvrage paru aux Éditions Sociales, Culture occitane, per avançar, ne pouvait que fourvoyer l’occitanisme, par définition culturel, sur des terrains qui n’étaient pas le sien, et dont il sortirait brisé.

C’était donc, une fois de plus, le rapport du créateur occitan, et du peuple sociologique, qui était posé. On sait qu’il l’avait été dès la naissance du Renaissantiste : Mistral immortalisant la Lettre d’Oc avec Mirèio, dédiée à son peuple rural dont il savait qu’il ne le lirait pas spontanément, et dans le même temps lançant son bonhomme Armana provençal en conquête directe d’un lectorat populaire.

Dans cette matinée de Larrazet, plusieurs intervenants se sont interrogés sur la distance, le désintérêt, voire le refus manifestés par Castan à l’égard d’intermédiaires culturels utilisant (radio, chroniques, spectacles) la parole populaire pour toucher le peuple en l’amusant. On connaît la gêne de l’occitanophone naturel devant l’intrusion de l’intellectuel occitaniste, normalisateur et débarquant d’une autre planète, dans la sphère du parler « d’entre soi », où cet intellectuel a priori n’a rien à faire. Des initiatives comme chez vous après la Libération celles de Mouly (Catinou) jadis et aujourd’hui de Padena, et comme tant d’autres dans toutes les régions occitanes, ont voulu et veulent rompre cette barrière. Je pense aussi que l’occitanisme a raté quelque chose d’important en n’investissant pas ce vecteur « non littéraire ». Ce qui n’empêche en rien d’investir dans la création littéraire. Le créateur de Padena en témoigne.

Pour autant, je refuse d’assumer un face à face culture populaire – culture littéraire. Que veut dire « culture littéraire » ? Les anciens que j’ai connus, et déjà familialement, anciens oh combien « populaires », révéraient Mistral mais ne le lisaient pas. Ils lisaient par contre avec plaisir la rubrique humoristique en provençal du journal quotidien, et, s’ils maniaient avec grand plaisir le provençal pour improviser un compliment, c’est Victor Hugo qu’ils se récitaient à haute voix.

Et que veut dire « culture littéraire » ? Alors que tant de textes occitans ne sont que boursouflures vides (les créations vraies n’en prennent que plus de relief !), j’ai trouvé, dans les quelques années consacrées à mon inventaire du texte d’Oc dans le grand Sud-Est, recensement de tout ce qui avait pu être édité en matière politique, religieuse, satirique, etc, sur le long terme des XIIIe et XIXe siècles, bien des textes dont l’authenticité, la force et la vertu dépassaient et de loin celles d’œuvres qui se voulaient littéraires.

La question que mes amis et moi se posions dans ces années 1970 était donc : comment toucher ce public qui parle l’occitan (ou à tout le moins qui le comprend) ?

Dans le respect de l’autonomie du littéraire, je commençais alors à écrire en Oc (poésie, nouvelles) des textes qui demeuraient dans mes tiroirs (Robert Lafont en publia quelques-uns dans sa revue Obradors). Mais c’est ce choix du théâtre, interface culturelle, qui me fascinait, et qui me donna l’occasion d’une nouvelle, et combien différente rencontre avec Félix Castan.

André Benedetto hier signalait le maintien en Provence d’un vrai public populaire pour les pastorales, et l’extrême difficulté d’attirer ce public aux créations contemporaines du théâtre occitan. Nous nous posions la même question.

À la demande de mon compatriote toulonnais André Neyton, j’écrivis pour son Centre Dramatique Occitan Poupre et Cie, une pièce que je voulais « tous publics », et qui effectivement toucha largement au-delà des milieux sensibilisés à la réalité et la défense de la langue d’Oc. Mais ce mélange de langues (occitan, francitan, français), et cette problématique « de classe » a priori « non occitaniste » n’intéressèrent guère, ou pas du tout, la critique « occitaniste », hormis le cercle de Mesclum – La Marseillaise.

Or c’est de Castan, dans un article de la Mòstra, que vinrent le regard vrai et l’encouragement à continuer. On peut lire sur mon site ce texte : « Poupre et Compagnie : Lutte des classes ou lutte des langues ? ».

 [->art15]

Encouragement qui m’a grandement engagé à demeurer acteur pédagogique et intervenant culturel, sans m’enfermer dans un ghetto de convaincus.

 

Seconde intervention

L’occitan a longtemps été langue du peuple (sociologique), réalité massive et pourtant méprisée.

On sait comment le Renaissantisme d’Oc, depuis la naissance du Felibrige jusqu’à l’occitanisme contemporain, a voulu faire de cette langue du peuple (avec minuscule), la langue d’un Peuple, dans une perspective nationalitaire.

Au moment où ces deux donnes, (la première concrète, la seconde virtuelle), n’étaient plus opérantes, l’intervention de Felix Castan (briser le centralisme stérilisant par l’affirmation d’un archipel de contre-capitales culturelles) a été le ferment d’expériences nouvelles et a priori surprenantes, voire réductrices, pour les tenants traditionnels d’une entité occitane.

Comme vient de le monter Jean-Paul Damaggio, l’exemple de l’Italie, qui vient de redonner le pouvoir à Berlusconi, nous montre que la polyphonie des contre-capitales italiennes (Milan, Turin, Venise, Florence, Naples, etc), n’est pas le garant d’un développement de la démocratie.

Mais dans les spécificités historiques et présentes de la Nation française, la notion de contre-capitale peut en effet jouer un rôle majeur. Autant la notion d’anti-capitale peut être un atout pour les tenants d’une Europe des régions, destructrices de l’État-Nation, autant, si elle est bien comprise, la notion de contre-capitale (qui ne s’applique pas qu’à l’espace occitan), peut être un atout dans la régénération de la Nation française. L’exemple marseillais, dont vient de traiter Jali, me semble le prouver, tant, dans sa créativité polymorphe, il lie la fierté d’habiter cette ville au désir de la rendre vivable et consensuelle, dans la défense et le développement des acquis sociaux nationaux.