Quelques amis se sont émus de voir figurer des extraits d'un article mien, sur des sites et blogs dont le moins que l'on puisse dire est qu'ils ne sont pas favorables à l'occitanisme.

Il m'apparaît donc utile de redonner ici la totalité de l'article (publié sur mon blog antérieur).

 

"Langue occitane, reconnaissance formelle et dégâts collatéraux.

Je viens de lire, avec un plaisir mêlé de soulagement, le tout récent article (18 décembre 2010) de Jean-Pierre Cavaillé, « Le métro de Toulouse « en occitan ». La résignation à l’asepsie sous la dénonciation du ridicule »*.

Je ne peux qu’en conseiller la lecture aux amis de ce blog qui s’intéressent à la langue occitane, et ils sont nombreux. Et tout particulièrement à ceux qui ont pétitionné et demandé de pétitionner pour la présence de l’occitan dans le métro de Toulouse.

 

Mais je reviens sur ces deux mots de « plaisir » et « soulagement ». Plaisir parce que cet article cristallise de façon limpide des sentiments (et ressentiments) que je ne m’étais pas résolu à organiser et formuler, compte tenu du  contexte de la mouvance occitaniste, où la critique peut souvent apparaître comme une trahison. Et soulagement donc, parce que cet article met à bas le dogme que partagent beaucoup d’occitanistes : « Est bel et bon tout ce qui est fait en faveur de la langue occitane ».

 

Ce qui m’incite à quelques réflexions sur ce que je peux constater en Provence.

Après le reflux de la vague d’occitanisme politique qui avait suivi 1968, le mouvement occitaniste s’est investi avec succès dans l’éducation, l’enseignement, il a permis à des dizaines de milliers d’enfants et de jeunes gens de découvrir et partager une langue qui le plus souvent n’était pas, au quotidien, celle de leur famille. Nombre de ces jeunes gens ont porté cet intérêt dans les responsabilités politiques et administratives auxquelles ils pouvaient accéder : du modeste élu municipal au conseiller régional par exemple. Et tout naturellement, ils ont voulu faire reconnaître l’existence de la langue par des signes de reconnaissance formelle.

La reconnaissance formelle de l’occitan procède donc d’une démarche « descendante », qui n’est pas sans rappeler, dans son rapport à l’indifférence populaire, l’obstination des municipalités « progressistes » à honorer en plaques bleues la litanie des grands dirigeants. Mais de « Jean Jaurès » à « Maurice Thorez », cette mémoire figée est sans doute bien inopérante sur la conscience politique de la jeunesse des « quartiers », comme on dit.

Qu’une langue vivante au quotidien, dans les bouches et dans les cœurs, secoue son statut d’infériorité diglossique, gagne enfin la reconnaissance de son officialité, qu’elle se lise sur les plaques des rues, qu’elle s’entende à la radio, à la télé, et pourquoi pas dans le métro, est évidemment une bonne chose. Et c’est bien en ce sens que des générations de luttes catalanes ont abouti à cette officialisation qui ne faisait  qu’entériner et renforcer la réalité vivante de la langue catalane. Reconnaissance « descendante », certes, puisqu’elle procède d’une décision administrative, mais reconnaissance « ascendante » puisqu’elle satisfait à une forte demande populaire et culturelle.

Il en va bien autrement pour la langue occitane. Je ne veux pas dire par là qu’il ne faille pas, par exemple, placer à l’entrée des localités leur nom occitan, et rebaptiser les rues de leurs anciens noms en oc. C’est le signe que, vaille que vaille, la langue existe, et personnellement, des vallées occitanes d’Italie à la Gascogne, je ressens toujours une bouffée de contentement en découvrant ces plaques.

Mais quid de ceux, et ils sont l’immense majorité, qui non seulement ne parlent pas occitan, mais n’ont jamais eu accès à un apprentissage d’au moins une des graphies de cette langue ?  Je prends l’exemple presque caricatural de la ville où je suis né, où j’ai longtemps vécu, La Seyne sur mer, dans le Var. A l’entrée de la localité, on peut lire sur le même panneau : « La Seyne sur mer – La Sanha de mar – La Sagno de mar ». Ce qui se traduit le plus souvent ainsi, à l’oral, j’en ai fait cent fois l’expérience (je marque l’accent tonique en soulignant la syllabe) : « la seine », ou pour les vieux Seynois, « la seïne », suivi d’un curieux « la sana », et d’un non moins curieux « la sagno » ; seuls quelques vieux Seynois prononçant spontanément « la sagno ». Paradoxe d’une entreprise de bonne volonté qui aboutit à la négation de l’occitan, dont la réalité lexicale et articulatoire ne subsiste plus, paradoxalement, que dans le nom français…

Devant les plaques des noms de rues, tout se joue dans le face à face solitaire du promeneur, ou de l’automobiliste, avec ce qu’il lit.

Mais qu’en est-il des signes de reconnaissance formelle « tombant », littéralement, sur une collectivité qui a priori n’était pas demandeuse ?

L’article de J.P.Cavaillé, me semble-t-il, dit tout ce que l’on peut penser de cette « descente » d’un occitan virtuel et sans âme, (sinon celle de la triste connerie standard de notre société du paraître), sur la foule d’usagers solitaires du métro.

Il en va sans doute autrement quand le signal de reconnaissance « descend », de façon ambiguë, sur une foule soudée par une passion commune. Dans un stade Mayol toujours plein à craquer, les matchs du Rugby Club Toulonnais en témoignent, qui commencent par deux actes cérémoniaux emblématiques : des hauts-parleurs descendent les paroles de l’hymne félibréen Coupo santo, que reprennent seulement les anciens qui connaissent les paroles, mais toute la foule, plutôt silencieuse, se lève, comme pour un hymne « national ». (Tapez « Rugby Club Toulonnais Coupo Santo » sur Google, et vous verrez…). Alors que pour le délirant « pilou pilou », c’est ensuite tout le stade qui hurle en français. Qu’en penser ? On peut facilement ironiser sur ce clin d’œil aguichant vers une provençalité emblématique, devant une équipe de mercenaires qui s’entraîne en anglais. On peut saluer le choix d’un décideur économique enfant de l’émigration maghrébine mais fils de Toulon, dans une ville qui un temps se donna au F.N. On peut considérer que, même si la foule ne connaît pas (encore ?) les paroles, elle ne les rejette pas, et donc que la langue reprend sa place. En attendant les chœurs gallois (mais ils chantent en anglais…). Etc etc. Et l’on peut faire une analyse semblable pour L’Estaca qui tombe des hauts parleurs sur les supporters de Perpignan, ou des tentatives de lancer le Se canta sur les foules du Languedoc ou du Sud-Ouest…"

 

 

*Cf. Tavan mescladis…

 http://taban.canalblog.com/