Voici une chanson républicaine en provençal, lancée pour le premier 14 juillet républicain, en 1878, et qui fut très répandue en son temps. La donner ici n'a rien d'une coquetterie linguistique. Il s'agit d'une contribution à la remise en perspective de nos valeurs républicains, si malmenées aujourd'hui.

J’ai entendu cette chanson pour la première fois en 1976 : je recueillais à La Cadière (Var), des témoignages pour l’ouvrage Culture occitane, per avançar, Paris, 1977).

En évoquant sa jeunesse militante dans l’entre deux guerres, un viticulteur, communiste et coopérateur de la première heure, m’a chanté ces couplets anonymes, tels qu’on les entonnait encore au Cercle républicain après la guerre de 1914. La chanson demeurait dans sa mémoire, en écho des engagements de ses parents et grands-parents pour l’avènement de la République.

J’ai bien sûr noté les paroles, mais j’ignorais l’auteur de cette composition populaire, véritable hymne de la démocratie rurale.

Vingt ans plus tard, je préparais Les Varois, la presse varoise et le provençal, (1859-1910), 1996.).

En dépouillant la presse régionale et les feuilles volantes déposées dans les fonds d’archives, j’ai eu la surprise de retrouver cette chanson et de connaître son auteur.

Elle est l’œuvre d’Amable Richier, né en 1849. Fils d’un Bas-Alpin venu travailler la terre à Saint-Martin des Pallières (Var), il fera son apprentissage de forgeron dans la proche localité de Barjols. Maréchal ferrand, comme tant d’autres "déclamaïres" et chansonniers, dès la fin de l’Empire il militera activement par ses chansons pour la République, et ensuite luttera contre la République conservatrice et répressive. Ses couplets provnçaux, diffusés par feuilles volantes, seront une arme des plus efficaces en milieu rural pour la diffusion des idées républicaines avancées, tout particulièrement dans ce "Var rouge" qui donne aux républicains tous ses sièges de députés, dès 1871.

On trouvera dans Les Varois, la presse varoise et le provençalun grand nombre de pièces de Richier et d’autres chansonniers républicains varois. Suffisamment en tout cas pour mettre à bas la légende d’une utilisation exclusivement conservatrice du provençal, et pour témoigner que, si la politique s’écrit en français dans les journaux, elle se vit au quotidien dans l’oralité provençale et dans la chanson de circonstance.

Je donne ici la version du journal radical La Jeune République, 13-7-1878, publié à Marseille et diffusé dans toute la Provence. Nous sommes la veille de la première célébration semi-officielle du 14 juillet. Depuis 1871, la France est dirigée par les Conservateurs, cléricaux et royalistes. Mais malgré un climat oppressant de répression, les Républicains gagnent la majorité de l’opinion, dans un pays encore très grandement rural. Après sa défaite électorale de 1876, le président Mac Mahon a dissout l’Assemblée Nationale. Mais les Républicains ont remporté les élections législatives d’octobre 1877. C’est la défaite définitive du pouvoir conservateur qui stigmatisait la Grande Révolution, assimilée à la Terreur et à la déchristianisation.

La célébration semi-officielle du 14 juillet 1878, enthousiaste et populaire, s’inscrit dans la foulée de cette victoire et vise à faire pression sur le président de la République, Mac Mahon, qui s’accroche au pouvoir (il finira par démissionner en janvier 1879).

On ne cherchera pas ici une grande création littéraire, il s’agit d’une versification de combat et de circonstance, empruntant à la versification française et au lexique politique français, mais utilisant naturellement la souplesse syntaxique et la subtilité des conjugaisons du provençal, ainsi que le choix du mot concret qui frappe juste. Il ne s’agit pas de français traduit. Je propose ci-dessous une traduction littérale, traduction dont les lecteurs de la presse méridionale des années 1870 n’avaient nul besoin.

La thématique de la chanson est bien représentative de l’argumentation républicaine basique et concrète en milieu rural : célébration de la Grande Révolution qui a libéré le peuple de l’aristocratie exploiteuse et de l’oppression cléricale (la dîme), dénonciation de la menace royaliste, donc féodale et cléricale, toujours présente, identification de la République à la garantie de la propriété gagnée par le travail, et au bien-être du peuple laborieux.

Je respecte évidemment la graphie du journal et de Richier. Les adeptes de la graphie occitane ou de la graphie mistralienne pourront facilement transcrire ce texte dans l’orthographe de leur choix. Je note d’ailleurs que dans la grande quantité de textes que j’ai relevés dans la presse de l’époque et reproduits dans mon ouvrage, je n’ai rencontré que tout à fait exceptionnellement des articles utilisant la jeune graphie mistralienne (officiellement née en 1856), et évidemment aucun utilisant la graphie occitane, qui n’avait pas encore été codifiée.

“Air doou Chant doou Départ.

 

Bravei travailhadou aoubliden pas l’histoiro / Rappelen se doou quatorze juilhet : / D’aqueou jour de coumbat d’immortalo mémoiro / Que sus Paris la liberta brilhé. / Lou poplé attaqué la Bastilho, / Se li bourré sus coum’un lien / Enfouncé lei pouarto e lei grilho / Bouté tout en démoulissien !

Refrin :

Ami, festen la Républiquo ! / Buguen aou trionfé dou dret ! / Canten d’uno vouax énergiquo / Vivo lou quatorze juilhet !

Lou paoure pople avant aquello grando dato, / Ero l’esclaou doou preire e doou ségnour / Quaouquei gros ventraru lou tenien sous sa pato ; Lou fasien fouire e looura tout lou jour. / Li basselavoun su l’esquino /Surtout quand bramavo doou fam, / Per paou que faguesse la mino, / Sa plaço ero vite oou carcan.

Sé leï flour leï meïssoun vénoun cuerbi la terro / Que n’en agues cadun vouestra* pourcien, / Se lou negre vooutour vous ten plus dins sei serro / Va devès tout à la Revoulucien. / Senso ello touto la sémano / Vous farien rampa su lou soou ; / Vous ménarien per la caoussana* / Tout en vous assouman de coou.

De ce que poussedas n’en serias leou plus mestre / Se vesias mai lou retour d’aqueou tems ; / Se voules vioure huroux régna dins lou ben estré / Vouta jamaï plus per aquellei gens ! / Quand oourias lou bla su leis iero / Vous farien passa lou deïmier / Per mettre lou bouen en fourriero / E vous leïssa que leï grapier.

Amable Richier”.

* a : c’est bien la graphie du journal.

Traduction littérale (R.M) :

Braves travailleurs n’oublions pas l’histoire / Rappelons-nous du quatorze juillet : / De ce jour de combat d’éternelle mémoire / Car sur Paris la liberté brilla. / Le peuple attaqua la Bastille / Il se jeta sur elle comme un lion / Enfonça les portes et les grilles / Mit tout en démolition ! //

Refrain : Amis, fêtons la République ! / Buvons au triomphe du droit ! / Chantons d’une voix énergique / Vive le quatorze juillet !

Le pauvre peuple avant cette grande date, / Était l’esclave du prêtre et du seigneur / Quelques gros ventrus le tenaient sous leur patte / Ils le faisaient bêcher et labourer tout le jour. / Ils le frappaient sur le dos / Surtout quand il bramait de faim, / Pour peu qu’il fisse la moue / Sa place était vite au carcan (pilori). //

Si les fleurs les moissons viennent couvrir la terre / Que chacun en ait sa part, / Si le noir vautour ne vous tient plus dans ses serres / Vous le devez tout entièrement à la Révolution / Sans elle toute la semaine / Ils vous feraient ramper sur le sol ; / Ils vous mèneraient par le licou / Tout en vous assommant de coups. //

De ce que vous possédez vous ne serez bientôt plus maîtres / Si vous voyiez à nouveau revenir ce temps ; / Si vous voulez vivre heureux, prospérer dans le bien-être / Ne votez jamais plus pour ces gens ! / Quand vous auriez le blé sur les aires / Ils vous feraient passer le collecteur de la dîme / Pour saisir le bon grain / Et ne vous laisser que les criblures. //

La chanson sera reprise en feuilles volantes, et tout particulièrement pour le Var et les Basses Alpes dans Lou Franc Républicain, Chansons Républicaines, patriotiques, et grivoises.n°1. Chaque cahier par la poste, 15 centimes. Giusano J.B., libraire à Valensolle (Basses Alpes). Tous droits réservés, reproduction interdite. (1880) : “Lou quatorze Juilhet, A.Richier, cansoun, Air : D’où chant d’où Départ”.

Dans cette publication, Richier, qui adhère au Félibrige varois en 1880, n’en conserve pas moins encore sa graphie, rendue encore plus “sauvage” par l’imprimeur ( cf. le "d’où" du titre ) qui rétablit aussi souvent les signes grammaticaux non prononcés (s des pluriels, r des infinitifs, etc), comme c’était le cas dans la plupart des textes de l’époque.

 

Richier sera gratifié par le nouveau pouvoir d’un poste de receveur buraliste à Ginasservis (Var). Il évoluera dans les années 1880 vers le républicanisme opportuniste (le mot n’a rien de péjoratif, c’était son appellation "officielle") et se séparera des radicaux avancés.