Conférence donnée à Sainte Anastasie (Var), le 27 juin 1997

 

Mesdames, Messieurs,

Comme vous l’indiquait l’annonce de cette causerie, c’est autour d’une réflexion sur le rapport entre France et Provence que nous sommes réunis.

C’est un plaisir pour un historien de rencontrer un public qui ne soit pas seulement un public de spécialistes. Plaisir d’autant plus marqué que ce soir c’est à partir d’un homme dont la famille est originaire de Ste Anastasie, François Marie Just Raynouard, que nous allons tirer le fil de notre réflexion.

La famille Raynouard est une vieille famille de votre bourgeoisie locale. Bourgeois, au sens de l’époque, c’est-à-dire propriétaires non exploitants, dotés d’une solide éducation, et accaparant les responsabilités municipales.

Germain Raynouard, bourgeois de Sainte-Anastasie, épouse au début du 18ème siècle Elisabeth Fédon.

Leur fils, Honoré, naît à Sainte-Anastasie en 1721. Il entame l’ascension sociale de la famille, puisqu’il devient magistrat, procureur en la sénéchaussée de Brignoles. Il vit à Brignoles, tout en gardant un pied dans ses propriétés et le contact avec sa famille de Sainte-Anastasie.

Cet Honoré Raynouard épouse en 1759 Elisabeth Goujon, elle aussi d’une famille de magistrats. Ils ont trois garçons. Celui dont nous allons suivre la carrière, François-Marie-Just-Raynouard, naît en 1761.

Lui aussi, tout en demeurant attaché à ses propriétés et à sa famille de Sainte-Anastasie, opère comme son père un déplacement territorial. Mais ce déplacement le mènera plus loin, puisque, après avoir été avocat à Brignoles, il sera député du Var et  finira par s’établir à Paris. Il y sera un homme politique important, un auteur de tragédies à succès, un érudit réputé, et le secrétaire perpétuel de l’Académie française.

Je ne vais pas vous infliger une dissertation sur Raynouard, mais simplement vous dire pourquoi sa vie et son œuvre m’apparaissent susceptibles de nous concerner encore, en cette orée du vingt-et-unième siècle. Après quoi, je l’espère, nous pourrons échanger et discuter.

Le Raynouard rencontré dans mes recherches historiques m’est apparu sous le signe d’une logique paradoxale, et d’une contradiction fructueuse et paralysante à la fois.

Voilà un homme qui passe une grande partie de sa vie à Paris, mais qui depuis Paris signe toujours « Raynouard du Var ».

Voilà un homme qui siège à l’Académie française, propagatrice du français et ennemie des patois, mais c’est le même homme qui révèle la littérature provençale médiévale et qui rend sa dignité à la langue d’Oc.

Voilà un homme dont la vie politique est au service d’un pouvoir hyper-centralisé, celui de Napoléon, puis de la restauration royale, mais qui guerroie, en communaliste proclamé, pour le retour aux traditions municipales provençales. Il souhaite l’autonomie de la commune, l’élection du conseil municipal par l’ensemble des hommes, l’élection du maire par le conseil municipal. Ceci, rappelons-le, en un temps où seuls les plus fortunés élisent le conseil municipal et où le maire est nommé par le pouvoir.

Raynouard est ainsi entre deux patries, la Provence et la France, entre deux langues, le provençal et le français, entre deux aspirations politiques, la démocratie locale et le pouvoir centralisé.

Il illustre l’interrogation identitaire de tant de notables qui ont vécu le passage du Comté de Provence, (jusqu’en 1789 uni à la France comme un principal à un principal), au Var, ènième partie d’un état nation fondé sur l’adhésion citoyenne et l’effacement des vieilles nationalistés, dont la provençale.

 

Le notable Raynouard est donc formé sous l’Ancien Régime. Il a déjà 28 ans quand éclate la Révolution. Dans sa formation apparaît une succession de données, imbriquées comme des poupées gigognes.

La donnée première, c’est l’enracinement dans le petit pays : Ste Anastasie, Brignoles…

Deuxième donnée, la conscience provençale. Elle naît des études que Raynouard suit das le capitale provençale, Aix. Elle se renforce avec ses débuts d’avocat, entre le Parlement d’Aix et la cité de Brignoles. Il faut mesurer la puissance de ce Parlement, que le Roi a institué au XVIème siècle pour contrôler la Provence, mais qui s’est transformé en organisme de domination des privilégiés provençaux. Comme beaucoup de jeunes gens éduqués du Tiers-État, Raynouard est hostile au pouvoir des privilégiés, mais il est attaché aux grandes libertés des communes provençales.

Provençaliste politique, Raynouard est aussi précocement un provençaliste culturel. À la veille de la Révolution, il défend devant l’Académie de Marseille la gloire de nos Troubadours. On mesurera la contradiction. La langue des Troubadours, c’est aussi, c’est encore la langue d’Oc de Raynouard et de ses contemporains de Ste Anastasie… Mais comment dignifier au présent cette langue minorée quand seuls les privilégiés et les bourgeois ont accès au français et que le peuple demeure enclos dans sa langue maternelle ? Que le peuple reste à sa place, donc dans sa langue… Comment donc relier la gloire passée des Troubadours et le mépris des élites pour cette langue du peuple que l’on baptise patois.

Mais à travers la provençalité du jeune avocat perce une troisième donnée : la francisation culturelle, la fascination de Paris. Paris où à 23 ans Raynouard part se faire un nom dans les Lettres. Ce sera vite l’échec, et le retour au pays.

 

Quand la tempête révolutionnaire se lève, le jeune avocat préside à Brignoles la Société des Amis de la Constitution. Il est élu suppléant à l’Assemblée législative : un bourgeois partisan de la Révolution, mais méfiant devant la poussée populaire. Faut-il rappeler les émeutes paysannes de notre région, entre 1789 et 1792, émeutes qui s’attaquent aux riches propriétaires bourgeois autant qu’aux nobles.

Quand le mouvement révolutionnaire se scinde entre modérés et montagnards, puis quand les modérés toulonnais en arrivent à pactiser avec les royalistes et les Anglais, Raynouard hésite. Inculpé (un peu vite) de contacts avec les rebelles toulonnais, il est emprisonné à Paris en 1794. Il est libéré après Thermidor, demeure quelque temps à Paris où il écrit une tragédie : c’est un échec.

De retour à Brignoles, où il est administrateur, Raynouard cautionne, comme tant de modérés, la terreur blanche de l’an III.

Le retour à l’ordre napoléonien est aussi pour Raynouard retour des ambitions littéraires. Il se fixe à Paris. Sa tragédie Les Templiers triomphe, en réconciliant le classicisme et l’histoire de France. L’Empereur fait alors de Raynouard un académicien, et un député du Var. Il est de ceux qui voient dans l’Empire le prolongement des Lumières et la consolidation de la Révolution bourgeoise. Mais se ferveur tiédit devant les guerres incessantes.

Raynouard critique l’Empire déclinant, puis salue la Restauration des Bourbons. Mais il n’est en rien partisan d’un retour à l’Ancien Régime. Il défend les viticulteurs, condamne l’impôt sur les boissons. Il exalte les libertés de l’ancienne Provence, librement unie à la France  à condition de ne pas être subalternée.

Devant le refus royal de satisfaire ces revendications, Raynouard abandonne la vie politique. Il commence alors à publier ses recherches sur la langue provençale, recherches qu’il poursuivait depuis des années.

Depuis son installation à Paris en effet, il avait eu accès à des manuscrits inédits, il avait rencontré de nombreux érudits. La capitale, dans laquelle il vit et où il mourra, lui offre des possibilités de travail qu’il n’aurait pas trouvées à Brignoles, et même à Aix.

Le propos de Raynouard est double. D’une part, il veut montrer que, lors de l’effondrement de l’empire romain, le latin vulgaire a donné naissance à la langue romane, matrice de toutes les langues neo-latines, et dont la langue d’Oc est restée très proche. Raynouard est ainsi de ceux qui fondent la linguistique comparative et évolutionniste moderne. Mais d’autre part son propos est de remettre en circulation les textes médiévaux en langue d’Oc, pratiquement inconnus, et de témoigner ainsi de la grandeur de la civilisation méridionale médiévale. Paradoxe toujours, c’est ainsi de Paris que vient la réhabilitation de la civilisation d’Oc.

En 1816 paraît donc son Choix des Poésies originales des Troubadours, premier tome d’une série placée sous le prestigieux patronage royal.

Traitée de patois par les francisateurs, la langue d’Oc apparaît avec Raynouard auréolée d’un passé de culture et de civilisation humaniste, civilisation d’un Midi restitué dans sa totalité linguistique, de Bordeaux à Nice, des Pyrénées au nord du Massif central.

Contradiction majeure là encore. Depuis la Révolution, le français langue citoyenne n’est plus l’apanage des élites. Le peuple accède au français, langue de la loi et de la promotion sociale. La bourgeoisie diffuse ce français en corollaire de la constitution d’un état encore plus centralisé et d’un marché national unifié. Quelle place, dans cette France nouvelle, pour la langue des Troubadours, demeurée vivante dans la bouche du peuple, mais de plus en plus péjorée et bientôt combattue…

Peut-on écrire ce provençal moderne ? Et comment l’écrire ? Raynouard à vrai dire ne s’était pas posé le problème. Mais ses disciples le lui posent. Ainsi font les jeunes Varois venus étudier à Paris, et qui aiment se regrouper autour de leur protecteur académicien.

Il est à remarquer que plusieurs de ces jeunes étudiants sont en quelque sorte des voisins. Signalons particulièrement Thouron, fils d’un juge maire de Besse, Reymonenq, fils d’un chirurgien de la Roquebrussanne, qui sera médecin dans le canton et maire de la localité, D’Astros, fils d’un bourgeois de Tourves qui sera maire de Touves, etc.

À leur retour au pays, ces jeunes notables écrivent volontiers en provençal et publient. Raynouard est ainsi, par disciples varois interposés, le patron d’un renouveau de la littérature provençale et le réintroducteur en Provence d’éléments de la graphie classique dite occitane.

À ces différents égards, c’est donc un Varois qui initie la renaissance littéraire provençale. Quarante ans plus tard, la gloire de Mistral la déplacera vers les bords du Rhône (non sans complexer les paysans varois qui croiront parler le patois et pas le vrai provençal).

À noter que cette réévaluation de la langue provençale s’accompagne d’une intervention communaliste : en 1829, Raynouard donne une Histoire du droit municipal en France, où il demande le rétablissement des libertés communales chères aux Provençaux. Il renforce ainsi un sentiment communaliste vivace dans le Var.

Raynouard est ainsi doublement aux racines de ce que sera, dans ce qu’elle a de meilleur, de non-passéiste, la renaissance d’Oc contemporaine :

- conscience d’une unité linguistique des régions occitanes, unité inséparable d’une unité de civilisation et de valeurs humanistes

- conscience du lien entre ce passé de dignité et les aspirations modernes au respect de l’individu, comme au respect des groupes humains structurés par l’histoire, et, pour d’aucuns, conscience du lien avec ce qui deviendra bientôt la grande aspiration du siècle, la démocratie.

 

L’homme qi disparaît en 1836 a donc doublement marqué la conscience varoise comme la conscience nationale. Profondément français et profondément provençal, profondément attaché à l’unité nationale et profondément partisan des libertés communales, il a vécu dans un écartèlement que les conditions de l’époque ne permettaient pas de solutionner équitablement.

 

Quelle sera sa postérité ?

J’apporte quelques éléments dans une étude que je viens de publier, Les Varois, la presse varoise et le provençal, 1859-1914.

Vous ne serez pas étonnés de voir l’aspiration communaliste chère à Raynouard, pointée sous la Seconde République, puis occultée sous le Second Empire après la terrible répression  qui suivit l’insurrection républicaines des communes varoises (Ste Anastasie fut du nombre), et enfin prise en compte par la jeune opposition républicaine, emmenée par Noël Blache.

La plupart des notables qui se sont mis à l’écriture du provençal sous le Second Empire sont des conservateurs en matière politique. Mais ils salueront Raynouard comme un « primadier » en matière linguistique, adopteront longtemps même certaines de ses normes graphiques  (jusqu’à ce que la pression du Félibrige rhodanien les en dissuade).

De leur côté, les jeunes républicains qui s’opposent à l’Empire saluent le communalisme de Raynouard, mais sont le plus souvent indifférents ou hostiles à la renaissance provençale, dans laquelle ils voient un danger réactionnaire. Tout au plus ont-ils recours dans leur propagande à une utilisation populiste et amusante du provençal pour mieux toucher le peuple. Vous trouverez dans l’ouvrage un exemple amusant en ce qui concerne Ste Anastasie.

Cette dichotomie est encore plus nette après l’écroulement de l’Empire, en 1870. Le Var, majoritairement « rouge », s’engage résolument dans les combats de la reconquête républicaine. Vous ne serez pas étonnés de voir ces radicaux, particulièrement actifs dans votre région du centre Var, pris dans une inextricable contradiction. La République dont ils se réclament doit instruire le peuple, mais en français. Cependant, pour toucher ce peuple, il convient aussi d’utiliser le provençal. Vous lirez dans l’ouvrage nombre de textes de chansons lancées par ces chansonniers populaires de votre région, notamment celles de Richier.

Paradoxe majeur qui renvoie Raynouard à la seule gloire des Troubadours, et non à la possibilité d’un bilinguisme populaire accepté et dignifié.

Paradoxe majeur encore, celui de ces notables conservateurs et félibréens du pays brignolais qui défendent la langue provençale, mais ont peur du peuple qui la parle encore…

Une fois la République consolidée, dans les années 1880, et avec elle un nouveau statut plus démocratique des municipalités, une fois la scolarisation obligatoire et gratuite mise en place, la postérité de Raynouard semblera s’effacer quelque peu, ou se plier à l’idéologie provençaliste, qui fait de lui, de façon quelque peu osée, un précurseur du Félibrige. On peut se reporter aux cérémonies du centenaire de sa mort, célébrées à Brignoles en 1936.

Quelques décennies après, qu’il me soit permis, en conclusion, de souhaiter, s’il n’est pas trop tard, que la France accepte enfin de considérer sa diversité linguistique et culturelle non comme une tare qu’il faut extirper, mais comme une richesse, un atout précieux, un gage d’avenir.

 

René Merle