Extraite de : "Étienne Pelabon et le partage des langues dans les affrontements toulonnais de 1789-1790". (Etienne Pelabon, La Réunion patriotique, SEHTD, 1988)

Les débuts de la Révolution sont accompagnés, dans toute la Provence, par une intense circulation de textes administratifs et politiques en français. Ils occasionnent aussi une reprise inattendue de publication en provençal, à laquelle Toulon, seconde ville de Provence avec ses 30 000 habitants, donne une tonalité particulière. Notre propos n'est pas de réhabiliter ici de bien modestes lettres toulonnaises, mais d'examiner le statut des deux langues dans les très violents conflits, politiques et sociaux, qui secouent la ville en 1789-1790. Sur les deux versants de cette expression partagée, nous rencontrerons Étienne Pelabon.

Idiome natal et classes sociales à la veille de 1789

L'idiome natal... Telle est, plus que le péjorant « patois », l'appellation ordinaire du provençal, (dit maritime), rameau vivace de la langue d'oc. C'est dire que l'idiome, dans un jeu subtil de complémentarités - oppositions, est encore la langue de tous : habitants du terroir, ouvriers de l'Arsenal, artisans, marchands, négociants, bourgeois rentiers, médecins, avocats, magistrats, etc. Les nobles même le pratiquent (Cf. la déclaration de De Roux-Bonneval, donnée infra).
Par là même, l'idiome est facteur d'intégration pour les nombreux "étrangers" (au sens d'alors de non natifs) venus repeupler la ville après la peste de 1720, puis attirés par les activités du port : paysans de Basse Provence, montagnards de Haute Provence et du Dauphiné, tous de langue d'oc, Piémontais (dont beaucoup sont déjà de langue d'oc), Génois,- mais aussi « franciots » venus de tout le royaume. Un bon exemple de cette acculturation provençale est celui de Favel, maître de dessin de la marine, qui écrit en cette fin des Lumières une énorme somme héroïcomique en provençal de Toulon : ses parents étaient de Tarare, dans le Lyonnais.
Certes Toulon compte aussi une importante population non provençalisante, mais qui se mêle peu à la vie de la cité et n'y demeure pas durablement : cadres supérieurs de la Marine, du Bagne, militaires de la garnison, (en 1789 les régiments du Dauphiné et du Barrois). Elle ne peut cependant ignorer totalement l'idiome, qui est la langue ordinaire et de commandement des officiers subalternes, de la maîtrise, des équipages et des ouvriers de l'arsenal.
D'une certaine façon, l'idiome est posé en élément de convivialité spécifique par le "Haut Tiers" toulonnais, en dehors des rapports formels avec les officiers supérieurs et les hauts cadres de l'administration. Convivialité propre au groupe dominant, convivialité paternaliste avec les artisans et le petit peuple.
L'oralité provençale ne partage donc pas la société toulonnaise, comme elle le fera plus tard, quand les bourgeois abandonneront le provençal au peuple. Mais la discrimination sociologique se fait dans l'acquisition du français écrit, et, de plus en plus, dans la maîtrise du français parlé. Seules, en tant que classes, la noblesse et la bourgeoisie sont détentrices du français.
Les archives de la communauté, la correspondance, attestent d'un français écrit parfaitement maîtrisé. Apparaissent seulement, en termes techniques non traduits, quelques mots provençaux : ainsi les « levadours » et registres de reconnaissance ecclésiastiques remis au receveur de l'arrondissement de Toulon, (Procès-verbal de l'Administration du District, Toulon, Surre fils, 1791), ou le « bayle » vérifiant l'état du bétail à la bergerie-boucherie municipale, (Délibération de la Commune, Toulon, Mallard, 17 mai 1790), etc.
À la limite, le partage des langues devient le garant de la hiérarchie sociale : que le peuple reste à sa place, donc dans sa langue. On conçoit que pour les plus entreprenants, les plus audacieux des enfants du peuple, le problème n'est pas de renier l'idiome, (qui demeurera très vivant dans le Toulon populaire jusqu'en 1914), mais d'accéder à la langue des « Moussus ». L'idiome, dans sa mise en représentation théâtrale ou cérémonielle, est signifiant du peuple qui n'a pas accès au français, mais il n'est pas revendiqué, ne serait-ce qu'emblématiquement, par le peuple qui le conserve.
L'idiome est cependant le vecteur d'expressions culturelles spécifiques : la poésie populaire, orale et souvent chantée, des « declamaires » de quartiers, prompts à célébrer tout événement familial, local, voire national, demeure très vivante. L'écriture existe aussi : du faïencier Durand, de La Valette, auteur du long poème héroïcomique « la Marotto » à Favel, évoqué ci-dessus, nombre d'artisans, de bourgeois, de petits lettrés, trouvent dans l'idiome un contrepoint savoureux au Bon Ton du français. Mais, exclu de l'éducation, de la vie administrative, écarté des formes majeures de l'expression culturelle, l'idiome natal n'accède pas à l'impression : la publication est toute française. Seule l'église utilise le provençal dans la transmission d'un message culturel imprimé en direction du peuple, pour mieux se faire comprendre. De son établissement en 1689 à la Révolution, la dynastie des Mallard, uniques imprimeurs de la ville, ne publie qu'un ouvrage contenant du provençal : c'est un recueil de cantiques : Cantiques spirituels en français et en langue vulgaire à l'usage des missions des RR. PP Capucins de Provence, Toulon, Vve Mallard, 1770. La maison Mallard publie des ouvrages didactiques, religieux, des pièces administratives, des ouvrages techniques pour la Marine. Un seul ouvrage de littérature est publié en 1776 : Satires et Oeuvres diverses de M. Boileau-Despraux (sic).
Mais, signe d'une mutation des mentalités, c'est depuis Londres en 1785, et Paris en 1786, que l'oratorien Berenger, ami de Malouet, ex-professeur du collège de Toulon, publie la première pièce en provençal de Toulon, et sur Toulon.
Jusqu'alors, la publication dans la langue encore commune apparaissait socialement barrée dans la mesure où le statut littéraire de l'idiome était celui de la parole "basse" du peuple. L'œuvre de Pelabon s'inscrit dans cet écartèlement, mais aussi dans l'attitude nouvelle dont témoigne Berenger. La publication procèdera de l'ébranlement révolutionnaire.

Jean Etienne Pelabon dans le Toulon d'avant 1789.

Les provençalisants du 19e siècle, qui célèbrent à l'occasion Etienne Pelabon, ont peu su de lui et n'ont guère cherché à en savoir plus. Paul Coffinière écrit en 1888 dans la Revue félibréenne (T.IV) :
"Si l’œuvre a eu un retentissement presque universel, la célébrité de son auteur, Etienne Pelabon, né à Toulon en 1745, mort en 1808, a été localisée et restreinte dans son pays natal à un tel point que son nom est aujourd'hui à peu près inconnu" .
Les rares notices biographiques du 19e siècle, copiées les unes sur les autres sans souci d'exactitude présentent rapidement un enfant du peuple sans grande instruction, machiniste au théâtre de Toulon et jovial auteur provençal. L'ultime édition du Groulié Bel Esprit, en 1901, célèbre le jaillissement, dans une vie limpide, de la "noblo muso poupulàri", faute de pouvoir en dire plus sur le personnage. Et de fait, quand son petit-fils Louis Pelabon réédite le Groulié en 1850, il sait fort peu de choses sur ce grand-père disparu avant sa naissance.
Le Pelabon que nous avons découvert, à travers les indications éparses dans les archives communales de Toulon, est un personnage sans doute plus complexe, et à tout le moins doublement significatif d'une mutation culturelle, d'une double acculturation amorcée dans le Toulon de la fin des Lumières.
Son père, François Pelabon, menuisier à Toulon, puis maître menuisier, est originaire de Thoard, (dans le département actuel des Alpes de Haute Provence), où demeurent encore en 1744, lors de son mariage, ses parents. François épouse une toulonnaise mineure. Son acte de mariage indique qu'il vit dans cette paroisse de Toulon depuis huit ans. Son acte de décès, en 1783, lui donne l'âge de 66 ans : il serait donc né en 1717, et arrivé à Toulon au plus tard à 19 ans. Il se remarie en 1758, après le décès de sa femme, épouse une toulonnaise mineure, et déjà veuve : l'acte indique qu'il est domicilié depuis 20 ans environ dans la paroisse. C'est donc un de ces Gavots, venus si nombreux s'établir dans la Basse Provence, qui est la souche de la grande famille des Pelabon de Toulon
François est illettré ; ses deux épouses également. Le parrain et la marraine de son premier enfant ne savent pas signer, puis, au fil des années et des naissances, les parrains signent, les marraines ne le peuvent toujours pas. Le milieu est donc très peu acculturé.
Jean Etienne Pelabon naît en 1745, neuf mois après le mariage de ses parents. En 1766, il épouse la sœur de la seconde femme de son père, mineure comme lui. Un enfant naît deux mois après le mariage, sept autres suivront, jusqu'en 1786. Mais en 1766 le jeune menuisier sait signer : Pelabon, et c'est lui en quelque sorte qui fixe le nom. Les parrains des huit enfants savent tous signer, sauf le premier, qui est François, le grand-père. Ils marquent une certaine progression dans la considération sociale : trois menuisiers, un cuisinier, un maître canonnier, un marchand droguiste enfin. Les marraines, sauf exception, ne savent pas signer. Jean Etienne, qui apparaît comme maître menuisier en 1784, après la mort du père, (travaillait-il avec lui ?), semble donc bon représentant d'un milieu d'artisans acculturés, plus sans doute par la fréquentation des frères ignorantins que par celle du Collège des Oratoriens.
Le groupe familial, qui s'élargit à partir de Jean Etienne et de son frère François, représente les deux versants de l'activité toulonnaise : des artisans, des maîtres d'équipage, au-dessus de la plèbe ouvrière de l'Arsenal.
Pelabon est aussi plus personnellement impliqué dans l'acculturation française de Toulon : en effet, le menuisier de la rue de la Comédie est, à la veille de 1789, machiniste du Théâtre voisin. il met en place ces décors et "machines" dont le public est friand. Ainsi, en 1788, lors d'une représentation en l'honneur des ambassadeurs de Tippoo-Sahib, un arc de triomphe décoré de caractères indiens accueille sur scène les évolutions des militaires du régiment du Dauphiné, un petit génie descend du plafond saluer les ambassadeurs dans leur loge.
Le théâtre a été ouvert en 1767, il a été construit en 1765 aux limites de la cité, sur l'emplacement de l'ancien abattoir communal. Il appartient à une compagnie d'actionnaires qui n'ont guère fait d'efforts pour l'aménager : on assiste au spectacle debout. Le public habituel, et bruyant, est celui des officiers de marine. La bourgeoisie suit. Le répertoire, tout français, est assuré par des troupes de passage, souvent en route vers Nice. Il renforce l'oralité française distante des cadres de la Marine, l'oralité française didactique des Oratoriens, l'oralité française phonétiquement si provençale des administrateurs locaux, par une oralité française de prestige, qui va conforter la hiérarchie des langues dans la, dimension du plaisir. Le peuple, d'abord hors-jeu et fasciné, est vite partie prenante.
Le 29 juin 1774, à l'occasion du couronnement de Louis XVI, la municipalité met en place l'ordinaire liesse provençale : mats de cocagne garnis de victuailles, courses et sauts, danses au son du tambourin, rubans et aiguilles récompensant les meilleures danseuses, fontaines de vin, joutes, boîtes et pétards, défilé militaire, Te Deum. Mais la Commune ouvre le théâtre au peuple, convié à assister à deux opéras-comiques :
"Les administrateurs de la Communauté firent donner gratuitement pour le peuple une représentation de « la partie de chasse de Henry quatre », et du « tonnelier », où assistèrent plus de dix huit cent artisans ou journaliers avec leurs femmes, tous ces spectateurs témoignèrent la plus grande satisfaction d'un spectacle aussi nouveau pour eux, et nonobstant la foule, il y régna la plus grande tranquillité, et ils sortirent en ne cessant de crier Vive le Roy".
Cette nouveauté absolue deviendra vite besoin. Lors de son voyage en France, en 1786-1788, le pasteur suisse Fisch passa à Toulon. Il écrit d'un théâtre trop rarement visité par les troupes de passage :
"Rarement les Toulonnais jouissent de ce plaisir, aussi les ménagères, pour pouvoir le goûter à l'occasion, vendent-elles jusqu'à leurs provisions de bouche".
Pelabon est donc le spectateur privilégié, et le serviteur actif, de cette irruption, dans l'oralité toulonnaise, d'un français porté par des troupes venues, le plus souvent via Aix, de la France septentrionale. Son acculturation française, sans doute représentative de celle de son milieu, se renforce de la connaissance du répertoire. Le seul écho vivant que puisse donner de son grand-père, en 1850, le poète-ouvrier Louis Pelabon, tient en trois lignes :
"Le ciel l'avait doué d'un caractère très joyeux, d'une grande facilité pour la versification, au point même de converser parfois en rime".
On reconnaît ici l'ordinaire pratique des « declamaires » dialectaux, que Pelabon, "intermédiaire culturel" évident, peut nourrir de sa découverte de la scène française. Compose-t-il déjà ? Quelques indices relevés dans les biographies du 19e siècle, transmises par tradition orale semble-t-il, permettent de le penser : il écrit des chansons. Rossi lui attribue des "pièces humoristiques bilingues jouées par des amateurs".
(Mais il est possible que Rossi, qui ne cite pas ses sources, confonde Etienne et son petit fils Louis Pelabon, qui débutera effectivement dans l'écriture par le théâtre amateur bilingue).