"Aoutân n ’émporta lou ven" - Quelques données nouvelles sur François-Raymond Martin de Montpellier

Revue des Langues Romanes - Tome XCI - 1987 - n°2

 

« Adieu, Monsieur, vivez heureux, si le bonheur est de ce monde. Pour moi, je ne l’y ai jamais rencontré, et je fais mon paquet pour aller le chercher ailleurs », écrit François Raymond Martin à Moquin-Tandon, peu avant de mourir d’apoplexie en 1851.

Il lui envoyait un recueil manuscrit, Pièças rimadas én patois de Mounpéiè, soigneusement calligraphié selon son habitude, et daté de 1812 (les textes de sa publication de 1805 (1), des pièces publiées en 1827 (2) et des inédits (3) - Aoutân n’émporta lou vén, dit le sous-titre. Ce manuscrit est à la Bibliothèque municipale d’Avignon (4) ; un autre est déposé en même temps par Martin à la Bibliothèque de Montpellier (5) : Enfan daou clapàs, dit le sous-titre. Comment ne pas s’interroger, devant la dérisoire rencontre de ces deux signifiants « patois » d’un même mal de vivre, sur (si comprendre se peut) cette distorsion porteuse de sens.

Aux compatriotes, pour lesquels il fabrique un abbé Fabre et un parler identitaire mythique (6), Enfant daou clapàs. Je suis des vôtres, puisque je vous proclame miens. A l’amateur lucide, maître en Vérité puisque fabricant de l’authenticité fondatrice (7), le constat de la solitude absolue et de la déréliction.

Qui était F.R. Martin ? La vérité de l’oeuvre dit la bonhomie des fables de 1805, la lucidité souriante de 1827, la fidélité quelque peu pygmalionesque de 1839 (8). Mais au revers de la trame, voici Martin fils, de Montpellier, qui interpelle le ministre de l’Intérieur, en 1812 justement : il se dit, en clair, le seul à pouvoir véritablement répondre à l’enquête officielle sur les patois (9). Il a trente quatre ans (il est né à Montpellier le 27 janvier 1777) : son père est l’associé de M. Bérard, fabricant de produits chimiques. F.R. Martin est censé tenir les livres, en fait il est oisif, s’adonne à la poésie, et, comme il l’écrit au ministre, emploie par goût ses loisirs à des recherches sur les divers idiomes du Midi de la France. Un peu boiteux, souvent malade, et solitaire : il aura un fils d’une domestique, en fera un médecin. Il vit seul.

Telle est, de 1805, première publication, à l’ultime propos, la vie de Martin, que l’écrit place sous le signe de la convivialité dialectale.

Vie de répétition, hors histoire. Ces réflexions, si sagaces, de 1827, sont déjà dans le mémoire envoyé au ministre de l’Intérieur en 1812 (9). Ses pièces, toutes ses pièces, y sont jointes, comme celles qu’il donnera en 1827 du parnasse montpelliérain.

Que la philosophie souriante de l’honnête homme recouvre l’incompréhension de son propre destin et le constat d’inaptitude au bonheur n’étonnera que ceux qui voient dans l’engagement de l’écriture d’oc adéquation aux forces de la vie. On peut au contraire penser que, s’étant confronté à sa propre ressource, dont la substance est donnée dès 1812, F.R. Martin cherchera dans la « santé » de l’abbé Fabre un prolongement encore plus efficace, et plus reconnu, de cette aliénation. La Lettre d’oc a pris la place de la vraie vie, justement peut-être parce qu’elle représentait, par excellence, la mystification fondamentale.

René MERLE.

NOTES

(1) Fables, Contes et autres Poésies patoises, par F.R. Martin fils, à Montpellier, chez Renaud, libraire à la Grand-Rue, de l’imprimerie Auguste Ricard. An XIII. 1805.

(2) « Prémié répas dé Sancho Pansâ ; ségoun répas... », en partie donné in Les Loisirs d’un Languedocien, par F.R. Martin, A Montpellier, Chez Sevalle, Libraire, à la Grand’Rue, 1827.

(3) « Apparicioun dé la nympha daou lés à l’aoutur », « Sus un répâs ridiculle, imitacioun dé Boileau »... (Cette pièce est donnée en modèle de justesse de langue, au ministre, en 1812.)

(4) Ms. 4743, coll. Moquin Tandon (legs Marieton), 102 feuillets. Une lettre jointe, f° 1, (Brun à M.T., 18 février 1858) donne des renseignements biographiques. Moquin éditera en 1846 Histoira dé moun récul dé Fablas, ou galimatias en rimas.

(5) Recueil manuscrit en langue vulgaire de Montpellier, déposé à la bibliothèque de la même ville, Musée Fabre, par F.R. Martin, (enfan daou Clapàs), ms. 250.

(6) Cf. Ph. Gardy, « Montpellier-Clapas ou les Plaisirs partagés de Foraliture », Revue des Langues Romanes, LXXXIX, 1985, 1, p. 73-91.

(7) Encore qu’il écrive au bibliothécaire de Montpellier, dans une lettre accompagnant son recueil : « Si la Bibliothèque ne possède pas le Carya de M. Moquin Tandon, j’offre de l’enrichir gratis d’un exemplaire de chaque édition. Je vous dirai même à ce sujet que je ne comprends pas trop pourquoi M. Moquin avoue dans la seconde édition, que la première n’était qu’une mystification, que le manuscrit n’a jamais existé, et qu’il en est l’auteur, car alors sa brochure ne me paraît plus que d’une valeur assez mince. »

(8) Le respect du texte de Fabre n’a pas été total

(9) Ms. NAF 5910, Bibl. Nat., « Patois de la France », f° 128 sqq., Correspondance Martin. Ms. NAF 5914, Recueil de poésies languedociennes tant anciennes que modernes en patois de Montpellier, 1812. Cf. R. Merle, « 1807, la fabrication de la différence ? », Lengas revue de sociolinguistique, 20, 1986, p. 71-85.