Léon d’Astros, fabuliste provençal

Préface à la publication (1987) des fables de d’Astros par l’Association d’Histoire populaire de Tourves (Var)

 

Cahier d’histoire populaire. Contact : A.H.P.T. - Association d’Histoire Populaire de Tourves - Maison des associations, 83170 - Tourves

Le nom de d’Astros, familier aux habitants de Tourves, l’est aussi de tous les amateurs de lettres provençales. Mais la connaissance de son œuvre demeure limitée : certes, le Docteur d’Astros est cité dans les histoires de la littérature d’Oc, et parfois dans les recueils de morceaux choisis. Mais depuis la parution des Œuvres provençales du Docteur Léon d’Astros, (Aix, 1867, Remondet Aubin), aucun ouvrage n’a présenté la totalité des pièces provençales du poète de Tourves. Cette publication n’a pas d’autre but que de permettre un contact direct avec l’œuvre de d’Astros. Les textes présentés sont donnés dans la présentation et l’orthographe de la première édition, du vivant de l’auteur (l’édition de 1867 est une édition posthume).

D’Astros intéresse et interroge notre connaissance, qui reste à préciser, du patrimoine culturel provençal : son originalité et son importance ne tiennent pas seulement à ses publications provençales, car la seconde moitié du 19e siècle a regorgé de pareils ouvrages, dont beaucoup mériteraient aujourd’hui qu’on les sorte de l’oubli. L’importance de d’Astros, outre l’intérêt intrinsèque de ses productions, est d’avoir écrit, et publié, d’excellents morceaux provençaux à un moment où très très peu de lettrés osaient se risquer à la poésie dialectale. De 1823 à 1840, dans la “traversée du désert” des lettres provençales, d’Astros, homme de fidélité et d’initiative, témoigne devant une opinion cultivée peu convaincue, sinon franchement hostile, de la possibilité d’écrire dans “l’idiome natal”. Lassé, il cessera ses efforts après 1840. Mais, tout naturellement, on le retrouvera présidant aux premiers rassemblements de poètes provençaux, en 1852 et 1853, où le vieux médecin sera respectueusement salué comme le “primadier” des lettres d’Oc.

Joseph Jacques Léon d’Astros est né à Tourves en 1780, (décédé à Aix en 1863). Son père était notaire royal à Tourves : autant dire que rien de ce qui touchait à la vie du village ne lui était étranger. Le jeune d’Astros reçoit l’éducation bourgeoise qui convenait à ses origines, mais sa connaissance du petit monde villageois procède autant de ses relations d’enfance et d’adolescence avec ses compatriotes que de l’expérience du père. Il en tire l’image d’un monde à la fois familier, bonhomme, convivial, et en même temps âpre au gain, chamailleur, individualiste à l’extrême. Le père, bien enraciné dans le terroir, jouit d’une honnête fortune. Il a épousé une Portalis, de la grande famille des juristes aixois, originaires du Beausset. À la naissance du petit Léon d’Astros, son oncle Portalis est déjà une célébrité du barreau d’Aix, la ville du parlement de Provence, et les liens entre les Portalis et les d’Astros demeurent étroits.

Les relations des d’Astros avec les seigneurs de Tourves sont excellentes : les brillantes réceptions au château, lorsque les maîtres reviennent séjourner en Provence, comme les contacts fréquents avec la bonne société aixoise, familiarisent de bonne heure le jeune d’Astros avec la pratique du “Monde”.

On le voit, l’enfance villageoise et aixoise de Léon d’Astros est celle de bien des fils de bonne famille provençaux d’alors : une solide culture classique, un contact familier teinté de supériorité avec les villageois, la conscience d’appartenir, de par son rang et sa fortune, aux couches supérieures de ce Tiers-État qui va bientôt initier le processus révolutionnaire.

Sa pratique linguistique est sans aucun doute celle de tous les privilégiés d’alors : une connaissance livresque parfaite du français, mais une familiarité évidente avec le parler populaire, le provençal, qui est encore, bien souvent, la langue de l’intimité dans les familles bourgeoises. Le français parlé par d’Astros devait être bien exotique pour des Français non méridionaux. On peut en juger par les infortunes de son frère, le célèbre cardinal d’Astros : la Statistique morale de la France, ou Biographie par départemens (sic) des hommes remarquables dans tous les genres, (Paris, 1829), constate avec un certain amusement qu’il n’a jamais pu être un véritable prédicateur parce que son accent provençal était vraiment trop prononcé : et pourtant le cardinal fréquentait depuis trente ans les allées du pouvoir. On peut imaginer ce que devait être la diction de son frère, resté au pays.

À la différence de bien des auteurs dits provençaux qui ont dû bâtir leur œuvre à coups de dictionnaires, d’Astros s’exprimera donc, quand il s’y risquera, dans la langue naturelle des habitants de Tourves, celle qu’il utilisait avec ses compagnons d’enfance, celle de l’entourage familial et domestique de son père. Mais, quand il écrira en français, c’est la belle langue classique de sa solide éducation qu’il utilisera, sans concessions aux variations romantiques naissantes.

La Révolution va perturber gravement ce qui apparaissait être un destin tout tracé d’intégration sociale et de réussite perpétuée.

Si dans un tout premier temps les couches supérieures de la bourgeoisie villageoise soutiendront les réformes contre une poignée d’aristocrates et de privilégiés provençaux, très vite la peur sociale et politique les renverra dans le camp des hésitants, voire des contre-révolutionnaires. Dès le printemps 1789, et plus violemment encore par la suite, les campagnes provençales sont secouées de troubles agraires. Les masses paysannes détruisent les vestiges de la féodalité et mettent en question les fondements mêmes de la propriété bourgeoise.

Le père d’Astros meurt au tout début de la Révolution, et son épouse suit le clan Portalis dans sa prudente réserve, devenue bientôt opposition à la Révolution. Portalis se retire à la campagne, on le voit au Beausset, à Tourves, mais les Patriotes locaux l’inquiètent, il fuit à Lyon, puis à Paris, où il est arrêté. Sa sœur a fort à faire au pays, où l’aîné de ses enfants, jeune abbé, est dénoncé comme suspect. En effet, dès 1790, il est de ceux qui refusent la nouvelle constitution du clergé, le serment patriotique, etc., et qui suivent le pape dans sa condamnation du nouveau régime. La famille se cache. L’aîné devient chef de famille à la mort de sa mère en 1792, il suit de près l’éducation de son cadet, mais le plus souvent de loin (on a envoyé d’Astros l’aîné au siège de Toulon comme réquisitionnaire, il fuit à Lyon, réapparaît en 1794). En 1795 une émeute éclate à Tourves contre le jeune séminariste qui soutient l’église non officielle, et les d’Astros ne doivent leur salut qu’à l’intercession d’anciens amis de jeunesse. Devenu prêtre en 1797, d’Astros l’aîné quitte définitivement le Midi en 1799, appelé à Paris comme inattendu chef de cabinet au ministère des Cultes de l’oncle Portalis !

L’expérience “révolutionnaire” du jeune d’Astros, de ses dix ans à ses quinze ans, est donc celle d’une période de deuil, d’incertitudes et d’appréhensions. Ses opinions clairement anti-révolutionnaires en procèderont. Mais, à la différence de son frère ecclésiastique qui sera toujours un des chefs de file des “Ultras”, des royalistes les plus exaltés, d’Astros n’aura rien d’un militant, d’un activiste de la cause.

Dès la chute de la Montagne de Robespierre, en 1794, Portalis est appelé à de hautes responsabilités nationales par les républicains bourgeois modérés. Secrétaire puis président du Conseil des Anciens, il suit et protège depuis Paris la famille de sa sœur. Le jeune Léon va étudier la médecine à Montpellier, en 1798, puis deux ans après à Paris : son oncle Portalis veut l’y garder, lui offre des perspectives intéressantes dans l’administration. En effet, après le coup d’état de Bonaparte en 1799, Portalis devient un des grands du nouveau régime, un des rédacteurs du Code civil, et ministre des Cultes. Portalis est un excellent exemple de ces modérés ralliés à l’ordre impérial, dont d’Astros s’inspirera. Mais le jeune Léon préfère “redescendre” dans le Midi. Il termine ses études à Montpellier en 1803 et épouse une compatriote : sans doute le désir de retrouver sa fiancée a dû peser lourd dans sa décision de quitter la capitale.

Il reste que d’Astros, comme le docteur Honnorat, comme Eusèbe Reymonenq de Varages, ou Thouron, de Besse (et bien d’autres auteurs provençaux, nous nous permettons de renvoyer à notre thèse), a pu prendre la mesure de sa “provençalité” dans le dépaysement parisien. Et, comme tous ces érudits qui fréquentent à Paris les cercles méridionaux cultivés, où le Brignolais Raynouard joue un rôle important, d’Astros y acquiert une vision cultivée, globalisante, de la langue et de la culture d’Oc, solidement rattachée à ses origines troubadouresques, à sa graphie classique, à sa dimension “nationale” des Alpes aux Pyrénées.

En 1804, d’Astros est médecin à la Miséricorde de Marseille. Le contact avec le climat et l’ambiance de la métropole provençale semble avoir été difficile. En effet, dès 1805, le jeune médecin de 25 ans s’établit à Tourves. Il va y vivre paisiblement les années de l’Empire, partageant son temps entre les nombreuses charges d’un médecin de village, l’éducation des huit enfants qui lui naissent, et un goût très vif pour la botanique. On peut en juger par le récit qu’il fera plus tard (cf. “Histoire d’un grain de blé”, Mémoires de l’Académie d’Aix, 1823) d’une expérience tentée en 1809 : le docteur a planté dans un angle de sa cour six grains de blé, diversement nourris de sol fumé ou non : expérience rousseauiste pour ses enfants comme pour lui, qu’il a négligé d’expliquer au personnel domestique : “Quelle fut ma surprise et mon mécontentement, un jour il me parut que l’on avait tout arraché ! Une fille de la maison, en ramassant des herbes, avait fait disparaître les sujets de mon expérience”. D’avoir poussé trop vite, le blé trop bien nourri a été détruit. “Cependant, tout n’est pas perdu : je porte sur la terre un regard plus attentif, et j’apperçois (sic) encore une de mes six plantes qui avait échappé à la main étourdie de ma servante. Maigre, petite, peu avancée, elle dut son salut à son obscurité. Il en a été de même parmi les hommes”. Le goût du fabuliste pour l’apologue perce dans l’expérience agronomique longuement relatée.

Pour autant, d’Astros n’est pas encore un auteur, français ou provençal. Mais on peut supposer qu’il n’est pas indifférent aux activités provençalistes de la Société Académique d’Aix, créée en 1808. En effet, son oncle Portalis est mort en 1807, salué en grand homme d’état par l’Empereur. Son fils, Joseph Marie Portalis, né en 1779, est donc d’un an aîné de d’Astros. Il avait suivi son père lors d’un bref exil dans le Holstein lorsque les plus conservateurs avaient été écartés du pouvoir peu avant le coup d’état de Napoléon. Le jeune Portalis s’y était fixé et marié. Napoléon le rappellera, en fera un conseiller d’état, et le directeur général de la librairie et de l’imprimerie. Mais une imprudence du cousin d’Astros le fera écarter du pouvoir : l’ecclésiastique soutient le pape dans son conflit avec l’empereur, et conspire. Portalis ne connaîtra pas la prison ou l’exil comme d’autres, il est simplement renvoyé en Provence, de 1811 à 1813. Il dirige alors les travaux de la Société Académique d’Aix : son prestige renforce la fougue provençaliste du sous-bibliothécaire de la Méjanes, Diouloufet. Né en 1771, ancien séminariste, émigré dès les débuts de la Révolution, propriétaire aisé, érudit, Diouloufet est à l’image de cette bonne société aixoise ralliée du bout des lèvres à l’Empire, faute de mieux. Sa nostalgie provençaliste est une nostalgie d’ancien régime : il oriente l’Académie d’Aix vers la célébration du passé troubadouresque et l’étude de la vieille langue, et Portalis reprend ses arguments dans d’importantes interventions publiques. D’Astros n’a donc pu qu’être au fait de de l’intérêt renouvelé des milieux érudits pour le provençal : mais cet intérêt, remarquons-le bien, ne débouche alors que sur l’étude de la littérature du passé, ou un projet de dictionnaire. Il n’est pas du tout envisagé d’écrire des textes contemporains dans cette langue abandonnée au peuple. Avant de quitter Aix pour Paris, où Napoléon le rappelle en 1813, Portalis exalte le glorieux passé de la langue provençale, mais il conclut par ces mots désabusés : “Elle finit comme elle avait commencé, par être une langue rustique” Et de fait, aux séances de la Société Académique, Diouloufet et les autres membres ne proposent que des pièces françaises de leur composition.

On peut donc imagine d’Astros, à l’image des autres amateurs de la langue, prenant plaisir à la lecture des fables du Marseillais Gros, le “La Fontaine provençal”, dont la dernière édition remontait déjà à 1763, ou encore feuilletant le dictionnaire provençal-français et français-provençal du Marseillais Achard, le premier en son genre depuis 1723, publié en 1785.

 

Mais c’est à peu près tout, hormis quelques feuilles volantes, quelques brochures de contes ou quelques recueils de théâtre dialectal, ce qu’il pouvait se mettre sous la dent. On n’écrit guère, et on n’imprime guère le provençal. Par contre, nous avons la certitude de la délectation dialectale du bon docteur de Tourves : la langue natale est celle du plaisir, plaisir de la parole plus que plaisir de l’écriture. Ainsi, s’adressant en 1844 à l’Académie d’Aix, il écrit : “Le discours que je vais avoir l’honneur de vous lire date de près de trente ans, il a souvent égayé quelques cercles d’amis, peut-être a-t-il dû son succès à leur extrême indulgence. Quoi qu’il en soit, comme ce n’est en fait qu’un badinage, je ne l’avais jamais cru digne d’une assemblée pareille à celle de ce jour. Aussi, sans le respect que j’ai pour le sentiment de l’Académie, je n’aurais jamais osé vous le donner. J’ai cédé, non sans crainte, à une demande unanime et pressante qu’explique, j’allais dire qui excuse, l’amour que nous avons pour l’idiome du pays”.

Il s’agit d’un Discours en proverbes provençaux, dont la tradition provençale, depuis le 17e siècle, offre bien des exemples. L’alignement burlesque des litanies du bon sens populaire où, comme l’écrit P.Gardy à propos des Discours de Caramantran a baston romput, “la sagesse devient folie”, égaye donc les soirées des petits notables de Tourves. L’arrangement de d’Astros provoque le rire et le plaisir, mais en aucun cas ne procède d’un mépris de la parole populaire. Il le dit bien en 1844 : c’est le plaisir de langue qui sous-tend cet exercice familier et rituel. D’Astros poursuit ainsi devant les académiciens : “Cette œuvre qui, dans son exécution, va se montrer à vous comme une difficulté vaincue, n’a été composée qu’avec des phrases dès longtemps toutes faites, prises çà et là parmi les proverbes connus et fournis par la mémoire. Le choix du sujet est à traiter une fois fait, le sens qu’ils renfermaient y a déterminé leur place, à l’exception de quelques mots étrangers, imposés par la nécessité, pour servir de liaison : ils ne forment absolument qu’un ensemble presque homogène. Sa brièveté fera peut-être sa fortune. Heureux serai-je, si, durant son débit, quelque auditeur impatient ne dit à part soi, avec Scuderey : “Vous voulez nous assassiner de vos proverbes” ?” Cette amusette, qui meuble à l’occasion les soirées tourvaines en cette fin d’Empire, dans les années dix du siècle, procède donc de motivations plus complexes qu’il n’y paraît : des litanies carnavalesques provençales du 17e siècle aux sermons languedociens du 18e, repris et diffusés par la presse d’almanachs et le colportage, une tradition court et se perpétue : l’inventaire minutieux de la sagesse populaire supplée en quelque sorte à l’absence d’autres écrits dans et pour la langue quotidienne. D’ailleurs ce n’est certainement pas un hasard si une des très rares publications en provençal qui suivent la fin de l’Empire se fait dans la ville voisine de Brignoles et s’intitule, en référence aux textes anciens : Recueil de proverbes ou sentences en langue provençale, nouvelle édition, (Brignoles, Duport, 1821). Mais cet inventaire perd son aspect de conservatoire érudit quand il s’organise dans la logique surréaliste du discours burlesque. Qu’il nous soit permis d’y trouver, au delà du plaisir évident de manier la langue et les expressions savoureuses, une autre signification, relative celle-ci au non-sens fondamental de toute entreprise d’écriture provençale en cette période : “le choix du sujet est à traiter une fois fait”, écrit d’Astros. Sans doute résume-t-il ici la philosophie de la plupart de ses contemporains qui, à contre-courant du mouvement de leur époque, choisiront d’écrire en provençal. Le sens véritable de la démarche est totalement affectif, lié à l’amour irraisonné d’une langue condamnée par l’Histoire. Ce choix une fois fait, il sera toujours possible de le justifier de choix littéraires, religieux, politiques, etc. Mais en fin de compte, d’Astros le sent bien, la cohérence de ces choix, pour logique qu’elle soit dans le système fermé du texte, procède d’un illogisme parfaitement saisi de l’extérieur. Et, comme la litanie inexorable des proverbes, l’œuvre provençal, même si elle veut être on ne peut plus sérieuse (le texte des proverbes est un véritable “sermon”), provoque essentiellement le plaisir de la connivence. Qu’on nous pardonne cette analyse peut-être discutable pour des “renaissantistes” provençaux : mais il nous semble qu’en plaçant à l’origine de ses œuvres provençales ce “sermon des fous”, le bon docteur de Tourves, peut-être malgré lui, situait parfaitement les données du problème de l’écriture provençale. Sans doute est-ce cette conviction qui l’empêchera, sa vie durant, de ne pas se poser en personnage historique, de ne pas trop “se prendre au sérieux”, tout en prenant parfaitement au sérieux son travail pratique d’écrivain sur la langue. Et en celà, il diffèrera de bien des renaissantistes qui compenseront leur médiocrité personnelle ou sociale d’une extraordinaire fatuité, couverte de la défense de la langue.

En 1814, les armées ennemies victorieuses contraignent Napoléon à abdiquer : elles ramènent dans leurs fourgons le roi. Divine surprise pour les Ultras qui n’avaient jamais accepté la France de la Révolution et de l’Empire. Parmi ces Ultras, et poussant des cris de haine impitoyable, demandant une répression totale contre les anciens républicains et les partisans de Napoléon, on trouve le frère d’Astros, le cardinal, et Diouloufet, le bibliothécaire provençaliste, animateur de la société académique d’Aix.

Le nouveau régime change évidemment tout le personnel politique et administratif : d’Astros est nommé maire de Tourves. Il exercera cette fonction de 1814 à 1819. Il semble que la réputation familiale “ultra” de la famille d’Astros ait joué en haut lieu, alors que localement, c’est plutôt l’aspect rassurant “médecin de campagne” qui ait primé. Quoi qu’il en soit, on peut juger des sentiments que soulevait le nom de d’Astros par l’accueil fait au maire de Tourves par la société académique d’Aix qui l’admettait le 31 mai 1817 comme membre non-résident :

“Un autre troubadour provençal, notre nouveau collègue, est M. le Docteur Dastros, frère de ce grand Vicaire et Chanoine de l’Église de Paris, recommandable par son dévouement héroïque à la cause du Saint-Siège, et illustré par la persécution inouïe qu’il partagea avec plusieurs membres de sa famille, et dont ce dévouement fut le prétexte : M. le Docteur Dastros se délasse avec les Muses provençales, des pénibles devoirs que sa profession lui impose, et il a bien voulu nous faire part de quelques unes de leurs inspirations”.

D’Astros est donc reçu en fervent royaliste, mais beaucoup plus à travers la personne de son frère qu’à travers sa propre attitude, et il est reçu, fait nouveau, en troubadour, en poète provençal. Il faut dire que le premier des troubadours, des poètes provençaux d’alors est ce Diouloufet dont le rapporteur disait, juste avant de saluer d’Astros : “Parmi ceux de nos Poètes qui méritent plus spécialement le titre de Troubadour, par l’heureux usage qu’ils savent faire de la langue trop négligée de nos jours, que leurs modèles ont illustrée, je nommerai notre ingénieux Collègue M.Diouloufet, à qui nous devons dans cet idiome aussi naïf qu’énergique, des couplets adressés à S.A.R Madame la Duchesse de Berry, des fables, des contes, des épîtres, et jusqu’à une pièce didactique dont vous allez juger ; sans compter plusieurs morceaux de péosie française, qui ne dépareront pas le recueil de ses œuvres”.

Diouloufet en effet avait lancé, dès le retour des Bourbons en 1814, l’expression publique en provençal, tout à fait nouvelle alors, après le long silence de l’Empire : sa poésie ultra, ses chansons de salut au nouveau régime courent la Provence. Le plaisir provençaliste de l’érudit, qui se cantonnait jusque là au souvenir des Troubadours et aux projets de dictionnaire, s’investit dans une pratique d’écriture véritable et rencontre un public. Mais très vite, naturellement, cette poésie de circonstance s’effouffle. Une fois passés les premiers enthousiasmes saluant le retour des Bourbons, il devient difficile de répéter à vide les mêmes proclamations. D’autant que Diouloufet couvrait son plaisir d’écriture d’une double justification : j’écris dans la langue des Troubadours, qui est aussi celle du Peuple. Or le Peuple salue le nouveau régime. Donc la Provence salue les Bourbons en provençal, tant au nom de la gloire passée de la culture provençale (Troubadours) qu’au nom de son unanimité populaire (les bons Provençaux ne peuvent qu’être de droite). On voit bien comment Diouloufet justifie son plaisir d’utiliser enfin cette langue, depuis longtemps socialement dévalorisée, dans une circonstance politique favorable. Mais on comprend aussi que cette entreprise ait pour longtemps rendue suspecte la poésie provençale à nombre de libéraux provençaux, menacés, voire emprisonnés ou exécutés par les Ultras.

C’est pourquoi, assez rapidement, Diouloufet passe à la poésie non politique (les fables, contes, écrits didactiques évoqués ici à l’Académie). C’est à cette étape de la création qu’il décide d’Astros, dont la mesure ne s’était, semble-t-il, guère accomodée des excès précédents.

Que lit en 1817 ce médecin de campagne de 37 ans à la très sérieuse assemblée de notables aixois, érudits, grands noms de la magistrature et propriétaires terriens, nous n’en savons rien. Mais la suite peut nous en donner une idée. En effet, en 1819, d’Astros décide de quitter Tourves pour Aix, où ses huit enfants pourront plus facilement faire leurs études. Il est nommé médecin de l’Hôtel-Dieu, et, dès son arrivée, acquiert une flatteuse réputation de compétence et de dévouement. Tout particulièrement, lors des épidémies si fréquentes, et si meurtrières alors, les Aixois trouveront toujours d’Astros au premier rang des combattants du fléau. Tout particulièrement lors des terribles passages du choléra, dont les pointes sont en 1835 et 1854, d’Astros est efficacement présent alors que tant fuient la ville et se désintéressent du sort des plus démunis.

Il est ainsi reçu par les académiciens d’Aix le 3 juin 1820 : “Un nouveau résident, M. le Docteur Dastros, Praticien exercé, qui n’a pas besoin de l’avantage d’une heureuse naissance, pour être recommandable, n’est pas seulement une acquisition utile et agréable pour notre société, dont il était membre associé : son établissement à Aix est un événement important pour la population entière de cette ville, où la classe des anciens médecins qui ont le plus de droits à la confiance publique, est très peu nombreuse, relativement à la masse entière des hommes qui y exercent l’art de la médecine”.

On le voit, ce n’est pas tant le poète qui est reçu, que l’homme utile à la cité. D’ailleurs, d’Astros se présente aux académiciens d’Aix avec le double visage de l’homme de terrain, efficace, et de poète, à ses heures de délassement. À la différence de Diouloufet, qui va bientôt faire de la poésie provençale l’axe de son existence, d’Astros ne lui concède que la marge reposante du quant à soi et de l’intimité.

Et certainement, de par ses fonctions médicales, sa “naissance” saluée avec respect, les hautes fonctions de son frère, son statut de notable villageois, son intérêt pratique pour l’agriculture, d’Astros est plus pris au sérieux que Diouloufet, modeste bibliothécaire en définitive (même si par son épouse il accède au statut de propriétaire aisé) par les grands notables aixois, qui tirent l’essentiel de leur fortune des revenus de leurs terres. On passera à D’Astros, à l’occasion, une fantaisie provençale, alors que Diouloufet finira vite par gêner, avec ses incessantes déplorations “nationalistes” contre le français qui tue le provençal, etc.

D’Astros ne sera jamais un idéologue provençaliste, ni un “spécialiste” de la littérature provençale devant ses collègues académiciens. Il se gardera surtout, à la différence de Diouloufet qui se pose en poète “national-populaire” provençal, de parler au nom du peuple. Pour d’Astros, qui a vécu des années au contact véritable de la population rurale, le peuple est avant tout à éduquer, et la mission des notables, dont il fait partie, est d’aider à cette éducation. Par exemple, il s’adressait ainsi aux académiciens (le texte est publié en 1823 dans les Mémoires de la Société Académique) : il s’agit de remttre l’agriculture en honneur, comme elle l’était dans l’Antiquité.

“Ce n’est pas que je veuille faire des Cincinnatus de nos héros. Mais à l’exemple de Caton le Censeur, tel, après avoir, par des faits d’armes éclatants, contribué à la gloire de la patrie, pourrait, goûtant à l’ombre de ses lauriers les douceurs de la retraite et les plaisirs des champs, et publier le fruit de ses observations. De cette manière, il servirait encore une fois son pays, et acquerrait une renommée moins brillante, j’en conviens, mais plus utile peut-être, et dont au moins l’humanité n’aurait pas à gémir. Ce que je dis à nos guerriers en retraite, je le répète à tous les propriétaires aisés, qui, libres de partager leur temps entre la ville et la campagne, vont oublier dans celle-ci les plaisirs bruyants et les embarras du monde, il serait à désirer qu’ils se fissent un devoir de détruire chez les laboureurs, mille préjugés dont ils sont imbus depuis l’enfance, et qu’ils leur donnassent, sur l’agriculture, les connaissances pratiques qui leur manquent. Ils feraient ainsi de véritables agronomes, de ceux qui n’ayant eu jusqu’à ce jour d’autre maître qu’une aveugle routine, croupissent, ainsi qu’avaient fait leurs pères et que feraient leurs fils, dans l’ignorance. Ou je me trompe fort, ou ce serait le seul moyen d’assurer les progrès de la science agricole. Car, c’est en vain que le Gouvernement prend en sa faveur des mesures qui commandent notre reconnaissance, en vain que les Sociétés de province et les savants auxquels il accorde sa protection, font pour son avancement des efforts dignes des plus grands éloges, si les résultats de leurs travaux restent ignorés, et si les écrits, dans lesquels sont consignés de précieuses découvertes, ne sont même pas lus. Comment qualifier une pareille apathie ? Que sont et que deviennent les plus belles théories, quand ceux qui pourraient les mettre en pratique les ignorent et veulent les ignorer ? Entre le savant qui écrit et le laboureur qui ouvre le sein de la terre, il faut une classe intermédiaire qui serve de canal à l’instruction, et quelle est cette classe, sinon celle des riches propriétaires”.

Le poète provençal d’Astros, qui lit à l’occasion une fable traduite de La Fontaine devant les académiciens, ne ressemble donc en rien à ces “renaissantistes” à venir qui se couvriront souvent d’une parole populaire authentique dont ils sont les relais naturels. Implicitement, comme ses prédécesseurs, et à la différence de la plupart de ses successeurs, d’Astros fait la différence entre le “génie” de la langue, conservé par le peuple dans la mesure où, par la force des choses, le manque d’instruction, etc., il continue à ne parler que provençal, et la mentalité populaire, souvent rétrograde, étroite, routinière, qu’il faut impérativement faire évoluer. Certes, la langue de d’Astros, de par ses origines, son contact prolongé avec le milieu rural, est une des plus naturelles, des plus “authentiques” qui soient.Mais elle est clairement utilisée dans un plaisir intimiste de délassement, “patriotique” certes puisque procédant d’un amour de la Langue, mais sans prolongement de reconquête culturelle ou d’utilisation populiste.

Il reste que la lecture par d’Astros de ses fables provençales devant l’Académie d’Aix, leur impression, contribuent de façon non négligeable à revaloriser le statut de la langue méprisée, donc, d’une certaine façon, le statut de ceux qui continuent à la parler.

Les premières productions de d’Astros s’inscrivent dans un courant nouveau d’intérêt pour la langue et la culture provençales, qui a sa source dans l’entreprise de Diouloufet, à partir de 1814, et connaît son apogée en 1823, avec la publication du premier recueil collectif des poètes provençaux, Lou Bouquet Prouvençaou, ainsi que celle du dictionnaire de Garcin.

Les procès-verbaux des séances publiques de l’Académie d’Aix nous apprennent que d’Astros lit le 7 juin 1821 Leis animaus attaquas de la pesto, le 15 juin 1822 Lou Croupatas et lou Reinard ainsi queLou Bastidan, soun chin et lou reinard, et le 7 juin 1823 Lou Loup et lou Chin, et Lei fremos et lou secret.

Dans les Mémoires de la Société Académique publiés en 1823, on trouve, sous le titre Traduction libre en Vers provençaux, de quelques Fables de La Fontaine, par M.d’Astros, Médecin, quatre de ces cinq fables, (Lou Croupatas et lou Reinard, Lou Loup et lou Chin, Leis animaus attaquas de la pesto, Leis fremos et lou secret).

Dans l’entreprise collective lancée pour la première fois par Diouloufet et Achard, de Marseille, Lou Bouquet prouvençaou vo leis Troubadours revioudas, Achard, Marseille, 1823, d’Astros figure avec trois fables : une a été lue publiquement à l’académie, Lou Bastidan, soun chin et lou reinard, et deux nouvelles : Lou Loup et l’Agneou, Leis granouillos que demandount un rei. (On jugera du contre-sens commis par les rares, trop rares présentateurs “renaissantistes” de l’œuvre d’Astros, qui ont présenté cette fable comme directement liée aux polémiques qui agiteront la France lors de la crise de 1840).

Avec ces fables offertes au public provençal, d’Astros apparaît à la fois comme un émule de Diouloufet et comme un tempérament original. Comme Diouloufet, il ne traduit pas ses textes provençaux, mais les accompagne de notes : il situe bien ainsi son public, qui ne peut guère alors être le peuple analphabète, mais plutôt les lettrés, à l’image de ses collègues de l’Académie d’Aix. La langue leur est encore très familière, mais le vocabulaire a déjà besoin d’être éclairé. Les publications de 1823 ont donc concrétisé une activité au “goutte à goutte”, quelques fables patiemment ciselées dans la patience et le plaisir du quant-à-soi. D’Astros, qui se garde de toute théorisation sur sa pratique d’écrivain provençal et sur la situation de la langue d’oc, s’en remet aux présentations des éditeurs.

À cet égard, les deux ouvrages dans lesquels il est publié divergent fortement : Les Mémoires de l’Académie d’Aix lui offrent le cadre respectable d’une société savante très connue, qui touche de nombreux membres correspondants dans toute la Provence et au delà. Mais les pièces de d’Astros sont présentées sans explications, au milieu d’une quantité de de pièces françaises, latines, et de dissertations plus ou moins érudites. Elles apparaissent ainsi plutôt comme la fantaisie curieuse d’un Honnête Homme cultivé que comme une entreprise “renaissantiste”. Tout au plus s’inscrivent-elles en contrepoint original de la longue dissertation du Comte Portalis, dorénavant Pair de France, qui ne voit comme activité possible pour les académiciens provençaux que l’élaboration d’un dictionnaire provençal. D’Astros témoigne explicitement pour la création contemporaine. C’était déjà considérable.

Dans Lou Bouquet Prouvençaou, recueil collectif publié la même année, d’Astros, en compagnie de Diouloufet et des poètes marseillais regroupés autour des frères Achad, s’inscrit, volontairement ou à son corps défendant, dans une entreprise proclamée de défense de la langue et de “renaissantisme”. Lou Bouquet Prouvençaou ne sera pas un succès de librairie, l’époque ne s’y prêtait pas, et ses promoteurs devront abandonner le projet de lui donner une suite annuelle. Le silence qui s’abat alors sur les lettres provençales renvoie aussi d’Astros, pour quelques années, à la création solitaire.

Après quatre ans de silence, et de capitalisation créatrice, nous retrouvons d’Astros dans le tome suivant des Mémoires de l’Académie d’Aix, paru en 1827. Il y publie, toujours sans théorisation sur la langue, quatre fables : Lou Mueou que vanto sa lignado ; La Coouquilhado et sei pichots, eme lou Mestre d’un loou ; Lou Cat, la Moustelo et lou pichot Lapin ; Lei dous pigeouns.

Ce sera pour longtemps sa dernière publication. L’opposition au “patois”, déjà vivement manifestée dans les milieux libéraux, est reprise par l’ensemble de la société civile, y compris, au grand désespoir de Diouloufet, par les ultra-conservateurs déclarés, et par l’Académie d’Aix.

(Sur toutes ces questions, nous nous permettons de renvoyer à notre thèse - - René Merle - Thèse : "L’écriture du provençal de 1775 à 1840", rapport du jury, presse).

En 1829, devant l’Académie d’Aix, le président prononce un discours d’une extrême violence contre le patois, qui ne sert qu’à maintenir le peuple dans l’obscurantisme et l’arriération. L’éducation du paysan, que d’Astros souhaitait devant les académiciens en 1823, ne peut être donnée qu’en français. Ces propos de l’académicien, repris avec faveur par toute la presse régionale, font dire à Diouloufet, dans ses Fablos de 1829, qu’il est sans doute le dernier écrivain provençal.

Son pessimisme n’était pas de mise. En effet, après la révolution de 1830 et la consolidation de quelques années du nouveau régime bourgeois de Louis-Philippe, de nombreux écrivains provençaux s’affirment, dans une optique et une pratique bien différente de celle de Diouloufet avant 1829. La prise de position ultra n’est plus de mise, et la politique la plupart du temps évitée. Le conte, la fable, sont toujours fort en vogue, mais d’autres ambitions apparaissent, d’autres formes d’écriture aussi (cf. notre thèse).

D’Astros, désarçonné comme beaucoup de partisans des Bourbons, n’a plus d’autres activités publiques, en dehors de ses importantes fonctions médicales, que celles de l’académie aixoise. Il y parle de médecine, mais délaisse absolument la poésie provençale. À plusieurs reprises, certains de ses collègues regrettent amicalement son silence. Ce silence est enfin rompu, dis ans après la révolution de Juillet. L’atmosphère générale a énormément changé depuis sa dernière publication. Non seulement les attaques contre le provençal ont cessé, mais nombre de journalistes libéraux qui demandaient sa disparition en 1829 publient maintenant dans cette langue. Les Œuvres de Bellot sont un vrai succès de librairie, à partir de Marseille toute proche. À Aix même, une première vague de “poètes-ouvriers”, dont certains écrivent en provençal, vient battre les derniers remparts anti-provençalistes, et l’académie accueille avec faveur les premières productions du “poète-tailleur” Maillet. Mieux, le courtier libéral Desanat met en chantier, publiquement, un rassemblement des écrivains provençaux et languedociens autour d’un journal, Lou Bouil-Abaisso, qui verra bientôt le jour.

D’Astros, sans doute quelque peu réconforté, fait publier alors dans les Mémoires de l’Académie d’Aix, en 1840, cinq pièces en provençal. Trois fables : La Cigalo et la Fourniguo, Lou maou marida, Leis laires et l’ase, perpétuent la manière du d’Astros de 1823. Il leur ajoute, sans préciser que la pièce avait déjà été publiée en 1823 dans Lou Bouquet Prouvençaou, Leis granouilhos que demandount un Rei. La nouveauté est dans la publication des Stances sur les agréments et les douceurs de la vie champêtre, traduction libre de la pièce de Racan. En mettant sa plume provençale, jusque-là familière et bonhomme, à égalité avec celle du célèbre poète et académicien du 17e siècle, d’Astros ne sort certes pas du domaine de la traduction : mais passer de La Fontaine à Racan implique un changement de perspectives.

D’un côté, il y a l’affirmation implicite des possibilités de la langue populaire, que beaucoup admettent désormais, à condition qu’elle se limite au contrepoint savoureux, comique, voire trivial, de la culture française. Les éditeurs ne s’y trompent pas, qui écrivent : “L’Académie a fait imprimer le texte français en regard de la traduction, afin que l’on pût mieux juger des ressources de la langue provençale”. Mais d’un autre côté, la lecture de cette poésie du repliement sur soi, de la solitude, de la déception devant la vanité du monde, de cette poésie du bonheur campagnard, dans l’aisance du propriétaire, correspond à tout un courant de repli sur soi, et sur la langue natale donc. On lira par exemple Lou Meinagier, que le poète Thouron, natif de Besse et avoué à Toulon, consacre alors au bonheur du paysan qui vit, avec sa famille heureuse, et sans se mêler de rien, cet idéal de quant à soi (la pièce figure dans notre Inventaire du texte provençal de la région toulonnaise

Comment ne pas voir dans cette apologie de la solitude et du retrait du monde la déception de l’érudit provençaliste, effectivement replié sur sa bibliothèque et sur ses biens ? Certains, comme Crousillat et, après son héritage, Mistral, le réaliseront pratiquement : la retraite studieuse, appuyée sur des revenus terriens, leur permettra de faire Œuvre. D’Astros porte au creux de son activité incessante de médecin, médecin des pauvres, des prisons, des épidémies à l’occasion, donc d’une présence quotidienne et difficile dans la cité, encore assombrie par des deuils familiaux, cette aspiration intime à la solitude, au retour intellectuel à la langue natale, langue hors-jeu dans l’évolution politique et sociale. Et bien sûr, le retour fréquent à Tourves si proche nourrit cette nostalgie.

Nous sommes donc très-loin, dans cette belle réussite formelle, des auteurs provençaux qui veulent, comme Desanat, une langue en prise sur la vie, ou ceux, comme Reybaud, Dupuy, etc., qui rêvent d’une grande entreprise littéraire, (idée que reprendra bientôt Roumanille). D’Astros ne croit pas aux possibilités d’une renaissance d’oc, fût-elle seulement littéraire.

Certes, il laisse ou fait insérer, à l’occasion, dans Lou Bouil-Abaisso, quelques vers. Mais il déclare dans son Discours en proverbes provençaux, prononcé le 8 juin 1844 devant l’académie d’Aix : “La langue provençale se meurt, il est vrai, mais son génie ne mourra pas ; on le retrouvera toujours dans ses adages populaires”. Curieusement d’ailleurs, le tiré à part de ce discours lui ajoute deux fables, Lou Bastidan, soun Chin et lou Reinard, et Lou Loup et l’Agneou, en écrivant : “Cette fable et la suivante, de M.d’Astros, quoique connues depuis longtemps, étaient les seules qui ne fissent pas partie du recueil qu’en a fait l’Académie d’Aix, dans les trois derniers volumes de ses mémoires publiés. C’est pour en compléter le nombre qu’on leur a donné place dans le présent bulletin”. La récupération tardive, et non précisée, du Bouquet Prouvençaou, montre à la fois l’intérêt nouveau pour le provençal, et le désintérêt pour les véritables entreprises renaissantistes.

On remarquera, en lisant les pièces de 1840, que d’Astros tient bon sur ses positions d’orthographe “classique” du provençal, alors que de nombreux auteurs, particulièrement à Marseille avec V.Gelu, Benedit, etc., et dans la région d’Arles-Avignon avec Roumanille et ses amis, utilisent une graphie extrêmement simplifiée.

Il faudra la Révolution de 1848, la déception des espoirs républicains et démocratiques, le coup d’état de 1851 et l’écrasement par Louis Napoléon, président de la République et bientôt empereur, du soulèvement des démocrates méridionaux, et tout particulièrement varois et bas-alpins, pour que le camp des poètes provençaux, tout aussi divisés que le pays, revienne à une poésie située hors du jeu politique.

Significativement, ce n’est qu’à partir de 1851 que le très conservateur Roumanille peut rassembler la très grande majorité des écrivains provençaux autour d’un projet de recueil collectif et de défense de la langue. En 1852, année où il publie respectueusement quelques textes des premiers défenseurs du provençal, ceux de la génération de d’Astros, il parvient à décider le bon docteur de présider le premier congrès des écrivains provençaux, à Arles. C’est encore d’Astros qui préside le très important congrès des écrivains provençaux d’Aix, en 1853. Le discours provençal de d’Astros, qui reprend tous les thèmes provençalistes du 18ème et du début 19ème, fournit son véritable programme au Renaissantisme qui se cherche.

Les poètes se séparent apparemment unis et confiants : leur congrès a été une réussite, tant par le nombre des participants que par l’intérêt soulevé dans la bonne société d’Aix, la presse régionale, etc. Mais en fait le conflit couve entre le groupe des organisateurs rassemblés autour de l’Aixois Gaut, partisans d’une graphie classique, d’un mouvement ouvert à tous, et le groupe de Roumanille, partisans d’une réforme orthographique radicale et désireux de faire un tri, littéraire, dans la foule des auteurs. D’Astros penche nettement vers le camp de Gaut, mais l’épidémie de choléra de 1854 l’absorbe suffisamment pour qu’il n’ait pas le temps de suivre les manœuvres de couloir. Le journal de Gaut, Le Gay Saber, disparaît au moment où les amis de Roumanille, parmi lesquels le jeune Mistral et l’éditeur Aubanel, fondent le Félibrige, à l’écart de la foule dans un premier temps.

Pendant les quelques années qui lui restent à vivre, d’Astros, salué respectueusement par les premiers félibres, mais en dehors des véritables responsabilités éditoriales et des grands choix, sera considéré par la génération montante des poètes provençaux, non comme un modèle littéraire, mais comme un témoin vivant de la longue “traversée du désert” des lettres provençales.

Quand, à partir de 1862, les félibres commencent à rééditer, dans leur nouvelle graphie, des écrivains provençaux, d’Astros ne fait pas partie de leur choix. Il meurt presque aussitôt, unaniment salué.

En 1867, ses amis et ses proches lui faisaient l’honneur d’une édition complète de ses œuvres, quelque peu remaniées à la mode du temps.

Nous souhaitons que le lecteur puisse mieux apprécier, après ce bref historique, l’apport de d’Astros à la démarche provençaliste d’avant le Félibrige.

René Merle