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Félix Castan : "Poupre et Compagnie" : Lutte des classes ou lutte des langues ?

La Mòstra del Larzac - n°2, 31 mars 1976

N’ayant pas vu les précédents spectacles de la Compagnie de Toulon, je prends le train en marche, avec Poupre et Compagnie, présenté fin Mars à Millau par Larzac-Université.

Le débat montra la difficulté de saisir un problème linguistique aussi compliqué que celui de l’Occitanie. René Merle, l’auteur, André Neyton, le metteur en scène, et leurs camarades ont eu le mérite exemplaire de regarder en face les faits, de ne pas tricher sur leur interprétation, de repérer au cours de la mise en spectacle les véritables ressorts du conflit linguistique, avec ses renversements possibles de situation. Il fallait une certaine audace pour aller ainsi droit au cœur de l’occitanisme, et suivre le fil de la dialectique des langues, en faire la véritable intrigue et le suspens d’une dramaturgie, qui exploite par ailleurs intelligemment les divers moyens du théâtre.

Apport précieux pour l’invention d’un théâtre occitan d’une authentique modernité, mais aussi apport théorique dont on veut espérer qu’il restera comme un acquis dans la pensée occitane. On y voit, ô paradoxe ! des ouvriers refusant la langue de leur pays. Puis le chef de l’entreprise Poupre leur imposer d’y retourner. Tant il est vrai qu’entre la lutte des classes et les conflits linguistiques, il n’y a pas correspondance mécanique, mais seulement des interférences.

On sort du spectacle persuadé que la lutte pour une langue comme la nôtre peut être engagée avant que les dominations de classe ne soient abolies : et d’ailleurs qui pourrait croire que l’abolition des classes abolirait ipso facto la lutte des langues ? On y apprend aussi que la conquête de toutes les libertés est de nature à favoriser la liberté linguistique. On y apprend enfin que le passé, admirablement incarné par Neyton, peut n’être pas étranger au présent. Il constitue souvent une pression libératrice et novatrice. Non pas parce qu’il est le passé, mais parce que l’ancien dans la maison est le porteur de la conscience collective, du sentiment de communion. Le théâtre occitan prend corps, et non content de fonctionner comme Instrument de propagande, il tend à fonctionner enfin comme instrument de contrôle des idéologies.

Félix Castan