Ounour à Carnoulo

 

Lengas revue de sociolinguistique, 20-1986

En 1977, j’avais enregistré les souvenirs de militants communistes de Carnoules, localité du centre Var, première municipalité varoise à direction communiste après 1921 (élections de 1929), et toujours communiste aujourd’hui (Cf. R. Merle, Culture Occitane per avançar, Paris, Ed. Sociales, 1977.). L’occitan, pour être « le patois » naturel de ces cheminots, ouvriers agricoles et paysans, tous retraités, n’était venu devant le magnétophone que dans la connivence politique, mais une fois venu, il avait pris toute la place : l’expérience revécue, au vif de la vérité du groupe, se fortifiait de la langue d’enfance. La dire en “patois” ne visait pas à défendre un parler, mais à cautionner une rupture (le passage au communisme) par un enracinement (la tradition démocratique villageoise)’.

Peu après, Louise Lacombe m’envoya le tract « Ounour à Carnoulo... ! », « pouèmo coumpousa après lei éleiciens municipalo dou 29 abriou 1945 », « Propriéta dóu Syndicat deis Empléga dóu Camin de Ferré de Carnoulo (Reproducien défendudo) ». Cf. Texte ci-dessous.

Une enquête sur l’usage politique contemporain de l’occitan montre, jusqu’aux années 50, des apparitions ponctuelles dans la péripétie localiste des villages varois, inscrites dans les registres compensatoires bien connus de la diglossie.

Avec L’Eleicien à Vilotouarto, relation amusée et distanciée des vicissitudes politiques de Villecroze (Haut-Var), l’instituteur félibre Trotobas propose aux lecteurs de l'Armana de la Pignato, apolitique et localiste, une « normalité » de la langue populaire assumée, malgré sinon contre ses utilisateurs, par le regard extérieur du maître d’école : le feuilleton sera édité en livre en 1943, en un temps où son « apolitisme » renaissantiste ne pouvait qu’avoir de suspectes résonances.

Ainsi la parole patoise oscille entre une fonction d’intervention polémique, satirique, localiste, et un unanimisme linguistique sans autre contenu que la délectation du parler.

L’utilisation de l’occitan par les cheminots de Carnoules, en 1945, ne peut se réduire à l’efficace d’une querelle de clocher. Encore moins à un usage innocent, spontané, naturel, du langage premier par des militants dont l’accès au français aurait été difficile. D’une certaine façon, il semble que l’occitan, « le patois » (la langue utilisée n’est pas désignée) vienne ici, au creux du discours politique français que les militants carnoulais possédaient parfaitement, désigner un « blanc » de ce discours dominant : et il n’est pas indifférent que ce « blanc » corresponde à un vécu qui, dans la conjoncture, ne peut être totalement assumé idéologiquement. Ce « brouillage » apparaît d’ailleurs dans l’origine du texte : le poème ne peut qu’être oeuvre personnelle, à la différence du tract, et chacun sait quel cheminot l’a écrit. Mais devenant tract, il ne peut être que collectif : au delà de la confusion syndicat-parti, il est significatif que ce soit le syndicat qui l’assume. Le ton et la langue ne peuvent correspondre au registre que les mêmes militants occupent quand ils parlent au nom du parti. Très certainement parce que, dans la joie de la victoire électorale, s’exprime ici une parole « ascendante », reflet fantasmé d’un vécu, quand, chez les mêmes militants, c’est une parole « descendante » (la situation carnoulaise éclairée par l’analyse de la situation française) qui s’exprimait, en français, dans le matériel électoral.

 

Une forte concentration de cheminots différencie Carnoules des villages paysans avoisinants et explique son passage précoce au vote communiste. Pour les uns et pour les autres, Carnoules est à part. Dans Ounour à Carnoulo s’exprime un « ethnotype communiste » qui retourne, en les reprenant positivement, les descriptions classiques, en milieu paysan fortement social-démocrate, du communiste dangereux, déterminé et exalté. A Carnoules, « leis gens an l’esprit caud », « an prepara la reneissenço / Dei Patrioto e dei dur » ! Conscience d’une originalité, sinon d’un isolement, par rapport à l’environnement immédiat, fierté d’avoir été constant et énergique, dans les actions avant et pendant la guerre. L’occitan permet d’assumer dans le vécu une situation d’isolat que le discours français retourne en reliant les communistes de Carnoules à leurs homologues de tout le pays. Mais dans ce discours, le militant carnoulais ne parlerait pas des « durs » et de leur « esprit chaud ».

Pour autant, et la contradiction n’est qu’apparente, le texte , occitan ne rompt pas avec la ligne unitaire, nationale-reconstructrice, du P.C.F. : il la renforce en la gauchissant, de façon originale. Là encore, le discours français se double d’un propos qui ne lui est pas directement superposable.

Depuis longtemps à Carnoules le Cercle des républicains avancés (chaque village, ou presque, avait le sien) s’appelle « Cercle Ouvrier Paysan » : la nostalgie qui court, de la Commune aux Soviets, d’un gouvernement des travailleurs, de la terre et des usines, s’inscrit ici dans l’Union effective des deux couches sociales, et dans leur choix municipal. Mais, pour le poète cheminot, le Parti est moins l’outil de la dictature du Prolétariat que « l’Assouciatien deis Amis » qui pourrait regrouper tous les Carnoulais : propriétaires exploitants, mais non exploiteurs, et ouvriers, ont les mêmes intérêts. « Lei Travaillairé / An prouva que sabien s’uni ». Le provençal, plus facilement que le français, soude un unanimisme local, d’une certaine façon dépolitisé : le mot « communiste » n’est utilisé que pour flétrir un renégat, la liste « antifasciste » est liste d’Union. La liste adverse (qui se présentait prudemment comme apolitique) n’est attaquée que sur ses méthodes enfantines de corruption, mais le reproche sousjacent est de rompre cette unanimité des Carnoulais, qui pourrait être totale (le « renégat » est un propriétaire exploitant, grand blessé de la guerre de 14, ex-maire communiste, qui avait pris ses distances avec le Parti Communiste lors du Pacte Germano-Soviétique en 1940).

L’unanimisme carnoulais est venu « satisfaire lei dret dé la Révoulucien » : plus que celle de 1917, c’est de celle de 89 dont on se réclame : « Sé nouastreï Pairé, / En 89 an paga, / Es pas pèr ren, poudès mi créire ». La mythologie républicaines des Chambrettes, des adresses provençales du paysan « Cascayoun » de 1849 (Dupont), des chansons d’après 1870, se perpétue dans le discours communiste patoisant de Carnoules : sa référence révolutionnaire absorbe jusqu’à l’effacer la date fondatrice de 1917. Ainsi l’usage de la langue populaire révèle le consensus pratique établi par les militants ouvriers de cette campagne républicaine : la conscience démocratique du plus grand nombre vivifiée de l’enthousiasme « révolutionnaire » de quelques-uns obéit à un schéma gramscien de l’alliance de classes, qui fonde depuis la Commune une certaine vision de la France socialiste à bâtir. L’occultation des déchirement civils de 1939-19445, impensable dans le discours français, obéit sans doute à la même appréhension frontiste » de la réalité.

Le texte, dans une classique fonction d’exultation, n’intervient qu’après la bataille : son registre, sa langue, sont formes de célébration festive. La conscience « patoisante » n’est pas antagoniste d’une conscience française - l’une a permis de gagner la bataille, l’autre en achève la célébration. Aussi bien, aucune référence à la « lengo nostro », aux normes culturelles, lexicales ou graphiques félibréennes, dans ce texte de victoire (sur 859 votants, le premier de la liste d’Union Antifasciste a obtenu 600 voix). Ainsi, loin de tout « renaissantisme » dont les célébrations pétainistes avaient quelque peu terni les prestiges ambigus, l’usage du « patois » révèle, « spontanément », sans le volontarisme des textes d’intervention politiques d’après 1968, une lecture idéologique de la réalité militante qui ne correspond pas exactement, chez les mêmes intervenants, à leur lecture française. L’historien de la langue, et l’historien tout court, peuvent trouver ici la trame occultée d’un engagement qui ne se réduit pas aux dimensions abstraites « hexagonales » tout en en procédant pleinement.

Ounour à Carnoulo !

Pouèmo coumpousa après lei eleiciens municipalo dóu 29 abriou 1945

En nouastro villo de travaillairé / Mouté leis gens an l’esprit càud, / Hier lou travail èro dé cairé / Lou souléou brillavo bèn àut. / Lei éleicien es pas uno affairé, / Chascun adu soun bulletin ; / Mai aquéou còou, ‘mé lei coumairé / Sabian pas lou mot dé la fin. / Touto aquello bello joinesso, / Gèns d’un bouan iagé et leis ancien, / Soun vengu touti satisfairé / Lei dret de la Révoulucien. / L’avié ‘n rénégat coumunisto / Qu’avié uno frémo d’ambicien ; / Touti dous avien fa uno listo / Mé dé marideis musiciens. / Ello bastié la grosso caisso, / La proupagando ès soun péca, / Pertout tirassavo sa graisso / Per croumpa lei voix dei nébla. / Eis uns proumétié l’Américo, / Eis autré, un flacoun vougnu, / Un lapin, un kilo dé sucré / Vo un bouan poulet dins soun jus. / Pèr trouva touto soun équipo, / A fa tout lou tour dóu pays / Pèr réuni aquello cliquo, / A souffla, susa, rébouilli. / D’aquéli musiciens, pécaire / Jés des noto a pouscu tira, / la musico es pas soun affairé, / Dous vo trés si soun dégounfla. / Leis àutré an fa la bataillo / Mé lou souriré lou matin. / Et leï cauqueï marrit coumpairé / A miéjo-nue èroun chagrin. / Senso ticket, ni points, ni carto, / A sa mesuro l’avien tailla / Eis uno, uno belo jaqueto, / Eis àutré uno vesto de drap. / Mai lei gens dé bouan sen vilhavoun, / Pèr coumbattre aquéli toundu / Laissant cauquei jour leis affairé / A l’appel avien respoundu. / Fasen taisa sei préférenço / Davans lo dangie escoundu / An prépara la reneissenço / Dei Patrioto e dei dur / per bèn releva nouasto Franço Lou Flambèou de l’Umanita / Si soun més au travail d’avanço / Pèr sàuva nouastrei Liberta. / Dins l’Equipo Antifascisto / L’ia de gèn de tóuti Parti ; / N’en siou ségur, aquelo listo / A la counfianço dóu Pays ! / Se Piccolo noumo un bouan bougré / Es en brasseto emé Régis, / Collo, Grimaou emai Sauzédo / Soun bèn d’accord m’Andréoli. / André, dé la routo de Besso / En fin paysan émé Féràu, / Vien bèn que la mesuro vesso / pourtaran bèn aut lou fanàu, / pèr remounta nouasto Coumuno / E nous releva de la niue, / Brun Aimé, Genta, Roux Mathido / Deman allumaran lou fuè. / Madamo Oudin, a fa sei provo ; / Flourent, Polyto e Tollari / Dins lou camin dóu travail propré / Dounaran la mèn au gros Guis. / Car Eleitour, sé nouastrei Païré, / En 89, an paga, / Es pas pèr en, poudès mi creiré, / Aier avès bèn travailla. / Manténès ben la bouano Equipo, / Dounas li la man au besoun, / Car dins l’oumbro l’ia l’autro cliquo, / Qué, se poou, fara la cansoun. / Tóuti ensen, lei Travaillairé, / An prouva que sabien s’uni / Pèr l’Idéo, an sachu fairé/ L’Assouciatien deis Ami, / Marcaren mai à la Coumuno / Liberta, e Egalita, / En grossei lettro à la tribuno / Lou bèou mot de : /

Fraternita !

Propriéta dóu Syndicat deis Empléga dóu Camin de Ferré de Carnoulo.